La constitution de la liberté, de Friedrich Hayek

L’Institut Coppet réédite La constitution de la liberté, de Friedrich Hayek, l’occasion de redécouvrir ce classique de la pensée libérale.

Par Francis Richard.

La constitution de la liberté, paru en 1960, comprend trois parties :

  1. La valeur de la liberté
  2. La liberté et le droit
  3. La liberté dans l’État-providence

Et une annexe : « Pourquoi je ne suis pas un conservateur »

Ce premier article consacré à cet ouvrage majeur de Friedrich Hayek est relatif à la première partie.

La valeur de la liberté

Définition de la liberté

Friedrich Hayek adopte la définition traditionnelle de la liberté : indépendance par rapport à la volonté arbitraire d’un autre.

Il ne la définit donc pas comme le fait d’avoir le choix. Il précise cette définition en disant ce qu’elle n’est pas :

  • la liberté n’est pas de faire ce que l’on veut
  • la liberté n’est pas assimilable au pouvoir ni à la richesse

La coercition ne peut être complètement évitée, mais elle n’est admissible que si elle est conforme à des règles connues, ce qui n’est pas la même chose que si elle est un moyen d’obliger les individus à servir les fins d’autrui.

L’ignorance et l’imprévisible

La civilisation ?

« La civilisation commence lorsque l’individu, dans la poursuite de ses objectifs, peut faire usage de plus de savoir qu’il n’en a acquis par lui-même, peut franchir largement les frontières de son ignorance, en profitant de connaissances qu’il ne possède pas. »

Cette ignorance diminue-t-elle ?

« Plus nous devenons civilisés, plus s’accroît la relative ignorance de l’individu sur les faits dont dépend la bonne marche de la civilisation. La division de la connaissance en elle-même accentue la nécessaire ignorance de chaque individu sur l’essentiel de la connaissance. »

L’Homme est conscient de l’accumulation et de la diffusion de la connaissance dans le domaine de la science, mais il n’est pas conscient de la connaissance acquise en se servant d’outils, ou règles, façonnés par les générations précédentes.

Ces outils, ce sont des traditions et des institutions. Ils ne sont pas pour autant figés. Ils évoluent quand la conjoncture change, ce qui rend nécessaire une modification dans l’emploi des ressources, dans la direction et la nature des activités des individus, leurs habitudes et pratiques :

« De la multitude inchiffrable d’humbles retouches effectuées par des inconnus dans le cours de leurs activités familières ressortent les exemples qui vont prévaloir. Ces menues rectifications sont aussi importantes que les innovations intellectuelles majeures, explicitement reconnues comme telles et diffusées. »

Ce qui va conduire à la meilleure méthode est imprévisible. Pour que, justement, le processus fonctionne bien, la liberté individuelle est essentielle afin de laisser la place à l’imprévisible, à ce que nul ne peut prédire :

« La justification de la liberté individuelle se fonde principalement sur le constat de notre inévitable ignorance concernant un grand nombre des facteurs dont dépend la possibilité de réaliser la plupart de nos objectifs, ainsi que notre bien-être. »

De ce fait ni une personne ni un groupe ne peut délibérément bâtir la civilisation, elle résulte d’efforts mutuellement ajustés de gens nombreux :

« C’est parce que la liberté signifie absence du contrôle des efforts individuels qu’une société libre peut compter sur un savoir plus vaste que celui que pourrait comprendre le législateur le plus sage. »

C’est pourquoi la raison a des limites : ceux qui exaltent la raison humaine ne voient pas que pour qu’un progrès prenne place, le processus social d’où émerge la croissance de la raison doit rester indépendant de celle-ci.

Le progrès

Le progrès est en effet un « processus de formation et de modification de l’intellect humain, suite d’adaptations et d’apprentissages au cours desquels un changement permanent s’opère non seulement dans notre connaissance de nouvelles possibilités, mais aussi dans nos valeurs et nos désirs. »

Le progrès ne peut donc être planifié.

Il n’est de plus pas possible sans inégalité :

« Un progrès soutenu ne peut avancer de manière uniforme, et ne peut se faire que par percées, certains éléments allant loin en avant du reste. »

Ce qui peut se résumer par cette formule de Gabriel Tarde : « Les articles de luxe d’aujourd’hui sont le nécessaire de demain. »

Il existe deux façons différentes de réduire les inégalités :

  • à court terme en prenant aux riches pour améliorer le sort des pauvres, mais cela se traduit par un ralentissement du niveau de vie de l’ensemble de la population ;
  • à long terme en permettant l’ascension de quelques-uns, ce qui aggrave au début les inégalités, mais plus tard les réduit grâce à la poursuite du progrès.

Raison et tradition

Il y a deux théories de la liberté. L’une se base sur la raison, l’autre sur la tradition.

— Traits de la théorie de la liberté basée sur la raison (et le perfectionnisme de la rationalité) :

  • elle est spéculative et rationaliste ;
  • elle est d’origine française : les Encyclopédistes, Rousseau, les Physiocrates, Condorcet ;
  • elle fait résulter la survie des institutions d’un dessein préconçu, c’est-à-dire d’une invention par la raison humaine : les institutions utiles sont des constructions délibérées de l’esprit, (exemple : Sparte) ;
  • elle présuppose que l’Homme est originellement doté des caractères tant intellectuels que moraux qui lui [ont permis] de façonner délibérément la civilisation : action rationnelle, intelligence et bonté.

— Traits de la théorie de la liberté basée sur la tradition (et la faillibilité de l’Homme) :

  • elle est empirique, non systématique ;
  • elle est d’origine britannique, enracinée dans la jurisprudence de la Common Law : David Hume, Adam Smith, Adam Ferguson, Josiah Tucker, Edmund Burke et William Paley ;
  • elle fait résulter la survie des institutions de leur réussite, de la croissance cumulative de la morale, du langage et du droit (exemples : Rome, Athènes) ;
  • elle observe que la civilisation est le résultat cumulé d’essais et d’erreurs.

Les tenants de cette théorie n’excluent pas pour autant la raison, insuffisante à dominer dans tous ses détails une réalité complexe : il faut seulement l’utiliser intelligemment et préserver à cet effet son indispensable moule de spontané et d’irrationnel.

Responsabilité et liberté

Responsabilité et liberté sont indissociables dans une société libre :

  • l’individu doit supporter les conséquences de ses actes, et en recevoir louange ou blâme ;
  • cette responsabilité ne se cantonne nullement dans les obligations sanctionnées par la loi ;
  • cette responsabilité ne s’applique qu’à ceux qui peuvent être tenus pour responsables, et non aux enfants, aux débiles mentaux ou aux déments ;
  • cette responsabilité ne veut pas dire altruisme indistinct ;
  • cette responsabilité est individuelle, jamais collective.

Une des conséquences est que dans une société libre nous sommes rémunérés non pas pour une aptitude, mais pour son emploi à bon escient.

Égalité, valeur et mérite

Seule est compatible avec la liberté l’égalité devant les règles générales du droit et du comportement l’égalité devant la loi, que requiert la liberté, conduit à l’inégalité matérielle.

Dans une société libre, pour que [dans une famille] soit assurée la transmission morale et intellectuelle, une certaine continuité du niveau et du mode de vie est à coup sûr essentielle ; or, elle n’est possible que si on peut transmettre non seulement les biens immatériels, mais aussi les biens matériels.

L’inégalité matérielle se retrouve aussi dans les rémunérations. Dans une société libre, elles sont non pas proportionnées au mérite, mais aux satisfactions apportées aux autres, car ce qui est attendu des gens, c’est qu’ils engendrent un maximum d’utilité avec un minimum de peines et de sacrifices, c’est-à-dire avec un minimum de mérite.

Il ne faut pas confondre valeur et mérite :

  • La valeur pour autrui des capacités ou services de la personne, et de ce qu’elle reçoit en retour, ont peu de rapport avec ce qu’on peut appeler un mérite moral ou un service rendu ;
  • Le mérite n’est pas une affaire de produit objectif, mais d’effort subjectif.

La règle majoritaire

Les doctrines du libéralisme et de la démocratie pour ce qui concerne la loi ne sont pas les mêmes :

« Le libéralisme est une doctrine concernant ce que la loi devrait être, la démocratie concernant la façon de déterminer la loi. »

Autrement dit le libéralisme accepte la règle majoritaire en tant que méthode de décision, mais non comme ayant autorité pour dire ce que devrait être la décision.

Or il ne faut pas confondre cet idéal libéral avec l’idéal démocratique :

« Pour le démocrate doctrinaire, le fait que la majorité veuille quelque chose est une raison suffisante pour considérer cette chose comme bonne ; pour lui, la volonté de la majorité fait non seulement la loi, mais ce qui est la bonne loi. »

Pour le démocrate doctrinaire tout peut être soumis à la règle majoritaire, la démocratie étant considérée comme une fin, alors que pour le libéral il y a des limites aux questions à résoudre ainsi, la démocratie étant considérée comme un moyen.

À ce stade, Hayek, qui reprend le sujet en deuxième partie de son livre, remarque :

« Bien que la démocratie soit probablement la meilleure sorte de gouvernement limité, elle devient une absurde caricature si elle se change en gouvernement illimité. »

Hayek constate enfin que le nombre de salariés dans la population active s’accroît tandis que le nombre de personnes indépendantes diminue.

Or ce sont les salariés, du fait de la règle majoritaire, qui établissent désormais la législation, aux dépens des indépendants qui les emploient, ou pas, qui ont des moyens et dont ils ne sont pas à même de comprendre le rôle dans la création de richesses matérielles et immatérielles :

« C’est l’une des grandes tragédies de notre temps, que les masses en sont venues, d’une part, à croire qu’elles ont acquis leur niveau élevé de confort matériel en tirant vers le bas la classe riche ; d’autre part, à craindre que la survivance d’une telle classe, ou l’émergence d’une autre semblable, ne les dépouille de progrès futurs qu’elle considèrent comme leur revenant légitimement.»

N.B.  À propos des deux théories de la liberté, Friedrich Hayek précise bien qu’à celle française basée sur la raison il faut rattacher Hobbes et, à celle britannique basée sur la tradition, Montesquieu, Benjamin Constant et Alexis de Tocqueville…

La constitution de la liberté, Friedrich Hayek, 548 pages, Institut Coppet

Sur le web

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.