Défense européenne : Thales tenté de mener sa barque en solo ?

Dassault Rafale C By: Dave_S. - CC BY 2.0

Les années 2010 auront été fastes pour l’entreprise française. Mis à part ses partenariats préférentiels avec Dassault Aviation, plusieurs contrats-clé permettent à Thales de jouer en solo sur son marché, tout en gardant un œil sur la concurrence.

Par André Garcin.

Thales est partout. L’entreprise peut se targuer d’avoir un regard à 360º sur le marché de l’industrie militaire : fournisseur nº1 de l’État français – et de loin – et nº10 mondial. Un poids lourd. Chez ce géant industriel héritier de Thomson-CSF, on fait de tout : de l’aéronautique, de l’espace, de la sécurité, des produits de défense et des transports.

Cotée à la Bourse de Paris, l’entreprise fait partie des leaders mondiaux de son secteur, elle est implantée dans 56 pays et emploie 80 000 salariés. Elle fait également partie des plus gros vendeurs d’armes au monde. Dans ce domaine très précis, les Français se portent d’ailleurs à merveille, comme le souligne le magazine Challenges en mars 2018 : Dassault, MBDA, Thales, Nexter… L’insolente santé des vendeurs d’armes français. Tout va bien.

Mais pour éviter à Thales d’être dépendant des seuls contrats « défense » nationaux, le PDG Patrice Caine a décidé de diversifier les activités de son groupe, sans rater le virage du digital. Et cela a marché, sur tous les tableaux. Aux États-Unis, Thales a acheté deux entreprises californiennes, Vormetric et Guavus, « pépite du big data », dans les domaines de l’intelligence artificielle et de la cyber sécurité.

En France, son rachat effectif de Gemalto, le fabricant de carte à puce, a constitué le plus gros projet de croissance externe de Thales. Thales digitalise profondément toutes ses activités, et les résultats sont là : 15,8 milliards de chiffre d’affaires en 2017 et en 2018, 982 millions de bénéfices en 2018, et surtout une marge opérationnelle de 11 à 11,5 % en 2021.

Grâce à l’augmentation de ses ventes, Thales a largement contribué au retour de la France sur le podium des plus gros pays exportateurs d’armes, derrière les États-Unis et la Russie. Et cette montée en puissance est également valable sur la scène intérieure : l’État français –actionnaire à hauteur de 26,4 % au capital de Thales – ne semble pas vouloir (ou pouvoir ?) exercer de contrôle sur l’appétit du géant. Et Thales peut bomber le torse : en 2017, l’entreprise remporte le contrat de l’année avec le ministère de la Défense, d’un montant d’un milliard d’euros par an sur dix ans. Thales peut voir venir, d’autant qu’elle dispose, a priori, d’un autre sponsor de choix.

Le grand frère Dassault

Thales n’est évidemment pas le seul géant sur la place de Paris. L’un de ses actionnaires principaux (à hauteur de 25,3 %) suit peu ou prou la même trajectoire. Depuis les débuts du partenariat sur le Rafale, les noms de Dassault et de Thales se croisent sur d’autres dossiers : d’abord celui de Thales Belgique qui souhaite développer en Belgique « un centre d’excellence industriel en cyber sécurité […] Cet accord s’inscrit dans le cadre de la proposition de partenariat stratégique franco-belge relatif au futur avion de combat ».

Pour soutenir ce projet, un trio (d)étonnant : Dassault Aviation et Safran, rejoints par Thales. Cette association ne fera pas oublier à la direction de Thales l’échec, au profit de Safran, du projet de drone développé depuis 2014 avec les Britanniques de BAE Systems. Dassault et Thales se croisent également depuis 2016 sur le dossier Standard 6, le futur avion de patrouille de la marine française. À ce duo se joignent le CEPA (Centre d’expérimentations pratiques de l’aéronautique navale) et la DGA (Direction générale de l’armement). Dassault est donc un excellent « parrain », mais Thales aime aussi jouer sa propre partition.

Naviguer en solitaire

Thales fait en effet face à une difficulté majeure au sein de l’écosystème des industriels de défense : tout en étant un acteur majeur et quasiment incontournable de cet écosystème, il n’est « que » fournisseur de sous-systèmes.

La qualité des produits développés (souvent sur financements publics) en a fait l’un des leaders mondiaux, mais Thales est bien souvent considéré comme un simple sous-traitant ou fournisseur, dont l’avis n’est pas nécessairement dominant dans les discussions entre systémiers intégrateurs de plateformes ; une situation qui a le don d’exaspérer Patrice Caine.

Tout récemment, Thales a ainsi fait figure de grand oublié lors de la présentation du projet SCAF franco-allemand pour un chasseur de cinquième génération, avant d’être rajouté à la liste des prestataires en dernière minute. Nul doute que Thalès a su faire valoir ses droits dans cette histoire et se faire entendre en haut lieu : Benoît Ribadeau-Dumas, chef de cabinet d’Édouard Philippe, n’est-il pas un ex-Thales ? L’affaire s’est vraisemblablement réglée dans les salons feutrés des ministères, mais l’histoire a aussi dû faire bondir le PDG de Thales.

Dans les faits de nombreux partenariats se sont noués sans Thales, ou en tout cas sans lui demander son avis. C’est le cas de fabricant franco-allemand de tanks KNDS, avec Nexter Systems et Krauss Maffei Wegmann. Dans le domaine naval, l’exécutif pousse à un rapprochement entre Naval Group (dont Thales détient 35 %) et l’italien Fincantieri, au grand dam de Thales qui craint de voir son concurrent italien Leonardo, proche de Fincantieri, se glisser dans sa relation privilégiée avec Naval Group.

Thalès entend faire les choses à sa façon : actionnaire de Naval Group, Thales n’hésite pas à s’associer à des concurrents de sa participation, comme encore récemment dans le cas de l’appel d’offres pour les chasseurs de mines belges et néerlandais, contrat finalement remporté par Naval Group.

La logique de Patrick Caine est manifestement devenue celle de « Thales first ». À l’heure des grands chantiers européens de restructuration de l’industrie de défense, cet isolement voulu de Thales pourrait néanmoins finir rapidement par se retourner contre l’entreprise.

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