La musique jamaïcaine : brève introduction historique et musicale (1)

Bob Marley Museum by Barney Bishop(CC BY-ND 2.0)

Contrepoints vous propose une série estivale hebdomadaire sur la musique. La première concernera le reggae avec 7 articles… pour connaisseurs, amateurs, ou simplement pour les curieux.

Par Selecta Nardus.

Ces billets ont pour ambition de présenter les musiques jamaïcaines et quelques-uns de ses trésors. Ils se concentrent sur une période d’une grosse vingtaine d’années, entre le début des années 60 et le milieu des années 80, du ska au reggae en passant par le rocksteady.

Ces billets s’adressent à ceux qui aiment déjà la musique jamaïcaine et aux curieux qui voudraient en savoir un peu plus.

Rien d’exhaustif ici, juste les grandes lignes et des illustrations sonores.

Quelques mots d’histoire

La Jamaïque a été découverte par Christophe Colomb en 1494. Elle était peuplée par les Indiens Arawaks, qui n’ont pas survécu à la colonisation espagnole.

Les Indiens ont été remplacés par les esclaves importés d’Afrique et les Espagnols par les Anglais au milieu du XVIIe siècle.

L’île a longtemps été infestée de pirates, plus ou moins à la solde de la couronne britannique.

Grâce à la détermination d’activistes anti-coloniaux, la Jamaïque a connu son indépendance en 1962, point de départ de la grande épopée musicale qui nous occupe ici avec l’invention du ska, première musique vraiment jamaïcaine.

Des pirates aux acteurs de l’indépendance

Si les pirates vous fascinent, sachez que Port-Royal, la première capitale de l’île, a longtemps été le quartier général caribéen des bandits des mers et autres corsaires peu recommandables.

Plutôt que la dispensable saga Pirates des Caraïbes, voyez le film Captain Blood de 1935, dont le héros est joué par Errol Flynn, opposé à un pirate français, Olivier Levasseur dit La Buse.

Henry Morgan. De cette période, la culture populaire locale retient un nom en particulier : Henry Morgan, dont la cruauté légendaire lui a valu d’être anobli par la couronne britannique… et d’inspirer la marque de rhum jamaïcain la plus connue, Captain Morgan.

Les pirates ne sont pas les seuls salauds honnis de l’histoire officielle. Gouverneurs espagnols et anglais ont rivalisé d’inhumanité dans leur pratique de l’esclavage, notamment quand il a fallu mater les révoltes des nègres marrons (marroons).

Dans sa chanson Here comes the judge, Peter Tosh fait le procès des colons et des pirates. Il les ridiculise avant de les condamner à la peine capitale, la pendaison par la langue, jugée trop pendue justement.

Deux autres hommes, blancs aussi, ont joué un rôle décisif et cette fois positif dans l’histoire jamaïcaine.

Le premier, Alexander Bustamante, syndicaliste et activiste anti-colonial, a créé le Jamaican Labour Party, parti « travailliste », en réalité libéral et conservateur, proche du parti républicain américain. Le chanteur et producteur Prince Buster, un des pionniers du ska, porte son nom. Bustamante a œuvré avec force à la cause indépendantiste.

Les Manley. Son cousin et rival, Michael Manley, a fini le travail en provoquant le referendum de 1961 qui a permis l’indépendance en 1962. Il a créé l’autre grand parti politique de gauche, le PNP (People’s National Party).

Son fils Michael Manley, dit Joshua, populaire chez les musiciens jamaïcains, arrive au pouvoir en 1972. L’expérience socialiste se solde par un échec et un « tournant de la rigueur » local, critiqué par le chanteur Max Roméo dans son No Joshua.

Les trois héros noirs : Bogle, Garvey et Marley

L’esclavage a été aboli en 1834, mais cela n’a pas pour autant permis aux Noirs, très majoritaires sur l’île, de grimper dans l’échelle sociale.

Paul Bogle. La rébellion de Paul Bogle, premier héros noir jamaïcain exécuté en 1865 est restée dans les mémoires et témoigne des fortes tensions à l’époque, toujours vives aujourd’hui.

Cet épisode est raconté dans l’une des meilleures chansons du groupe Third World : 1865 (96 degrees in the shade).

Marcus Garvey. Au début du XXe siècle, le deuxième grand héros jamaïcain, Marcus Garvey, mérite qu’on s’y arrête un peu plus longuement.

Figure majeure de l’africanisme et de l’éthiopianisme (relecture afrocentriste du christianisme), émigré à Harlem, il a créé l’UNIA (Universal Negro Improvement Association) et la Black Star Line, compagnie maritime destinée à permettre le rapatriement des Noirs américains en Afrique.

Fer de lance du combat des Noirs aux États-Unis, son importance a atteint celle d’un Malcolm X ou d’un Martin Luther King. Il a inspiré de très nombreuses chansons.

Aujourd’hui très oublié, son cours de philosophie africaine, paru dans les années 30, demeure un ouvrage de référence pour les afrocentristes et paradoxalement pour les derniers mohicans du KKK du fait de la validation de la thèse séparatiste Blancs/ Noirs et des nombreuses saillies racialistes, anti-marxistes voire antisémites.

Garvey est le principal inspirateur et « prophète » du mouvement rastafari, né dans les années 30 et croyant en la divinité du dernier empereur d’Éthiopie, Haile Selassie né Tafari Makonnen et portant avant son couronnement le titre de noblesse de « ras ».

Marley. Le dernier héros national est aussi de loin le plus connu : Robert « Bob » Nesta Marley. Un billet lui sera bien sûr consacré.

Gamin de la campagne, il a été jeté très jeune dans le ghetto de Trenchtown à Kingston, comme le héros du film The harder they come joué par Jimmy Cliff, fameux nanard de 1972 à la B.O. géniale, un des premiers succès « worldwide » du reggae.

Issu des amours interdites entre un notable anglais blanc et une humble paysanne, il a subi l’ostracisme des deux communautés.

Plus tard, Marley reprendra à son compte l’allégorie biblique de la pierre refusée par le bâtisseur et pourtant pierre angulaire (Corner Stone).

Né protestant, il se découvre rasta avec fougue et clame sa foi dans de nombreuses et bonnes chansons. Après la mort de l’empereur Selassie assassiné par le dictateur communiste Mengistu, « saigneur des seigneurs », Marley chante Jah live face aux moqueries des « fools » disant « rasta, your god is dead ». Il meurt après une conversion in extremis à l’Église orthodoxe éthiopienne, sous le nom de baptême de Behrane Selassie, Lumière de la Trinité.

Évolution de la musique jamaïcaine

  • Les sound systems

Une présentation de la Jamaïque, même brève et non académique, ne serait pas complète sans un mot sur les sound systems.

Sortes de « disco-mobiles », les sound systems crachent de la musique populaire dans les rues de Kingston depuis les années 40. Musique noire-américaine d’abord, Duke Ellington ou Fats Domino, puis musique authentiquement jamaïcaine au début des années 60, rejetée par les radios locales.

Au gré des envies de l’auditoire présent, dans une guerre perpétuelle de territoire entre eux, les sound systems ont permis l’éclosion du ska en 1962, puis l’ont enterré en 1966 au profit du rocksteady. Idem pour le reggae en 1968 et tous ses sous-genres jusqu’à aujourd’hui.

Les deux plus importants ont été le downbeat de Clement « Coxsone » Dodd et le trojan de Duke Reid. Ces deux acteurs incontournables de la musique jamaïcaine en ont été les principaux producteurs dans les sixties (en créant respectivement Studio One et Treasure Isle). Il y aurait beaucoup à dire sur le sujet et le lecteur est vivement incité à se plonger dans les premiers chapitres de Bass Culture de Lloyd Bradley, meilleur bouquin sur la musique jamaïcaine.

  • Ska, rocksteady, reggae

Les trois grandes musiques jamaïcaines sont le ska, le rocksteady et le reggae. Elles feront chacune l’objet d’un billet. Si les deux premières n’ont pas survécu aux années 60, le reggae a tenu et reste une musique très populaire aujourd’hui sous ses nombreuses formes et « sous-genres » (early reggae, roots, dub, digital, deejaying, dancehall…). Les musiques jamaïcaines ont fasciné le monde, Curtis Mayfield et Willie Nelson chez les yankees, les Beatles et Mick Jagger en Angleterre, et bien sûr Gainsbourg chez nous.

Les amateurs sérieux de hip-hop et d’électro savent aussi tout ce qu’ils doivent à un U-Roy (dj au sens jamaïcain, donc toaster et grand-père de tous les rappeurs) et à un Lee « Scratch » Perry (producteur et ingénieur du son, bidouilleur dub de génie).

Run the tracks selecta !

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