Comment se financer sans passer par les banques ? L’exemple africain

Pourquoi il est dans l’intérêt économique de l’Afrique de préserver la tontine, cette alternative financière ancienne et efficace.

Partager sur:
Sauvegarder cet article
Aimer cet article 0
Donate my money by Sandor Weisz(CC BY-NC 2.0)

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

Comment se financer sans passer par les banques ? L’exemple africain

Publié le 14 avril 2019
- A +

Par Ibrahim Anoba.
Un article de Libre Afrique

Qu’il s’agisse de Susu (Ghana, Togo), Chilemba (Kenya, Zambie, Zimbabwe, etc.), Esussu (Nigéria, Libéria), les variantes d’appellations du système de tontine en Afrique sont diverses et variées. Il s’agit toujours d’un système d’épargne-crédit informel axé sur la communauté qui est antérieur au système bancaire moderne. Il est commun chez toutes les catégories de personnes : des commerçants, des étudiants, etc. Autrement dit, il s’agit d’un groupe d’intérêt commun avec la finance en son centre.

Dans un groupe de tontine, chaque membre verse périodiquement un montant convenu dans un pot virtuel sous la garde d’un membre du groupe sélectionné agissant en tant que banque. Au terme d’une échéance fixée, souvent chaque semaine ou chaque mois, un membre encaisse la totalité des économies réalisées grâce au pot. À l’échéance suivante, un autre membre collecte les économies et ainsi de suite jusqu’à ce que tous les membres en bénéficient à tour de rôle. Le cycle tourne jusqu’à ce que le groupe accepte de mettre fin à sa tontine.

Ce qui est remarquable à propos de ce système est la façon dont il a survécu pendant des générations sans modifications majeures, alors que son succès repose fortement sur la confiance. Chaque membre n’a pas d’autre choix que de garder foi en la promesse des autres de verser leur dû à l’échéance convenue.

Peut-être que l’on peut trouver des réponses dans les récits de millions d’Africains qui comptent sur le système pour survivre et qui alimentent l’une des ressources les plus prolifiques du continent : l’économie informelle.

L’économie informelle africaine

L’économie informelle en Afrique subsaharienne est l’une des plus importantes au monde et représente 85,8 % de l’emploi total sur le continent. En outre, 74 % des femmes exerçant des emplois non liés à l’agriculture appartiennent à l’économie informelle, tandis que 8 jeunes africains sur 10 sont également employés de manière informelle. Et au cœur de cette économie massive se trouve la tontine.

De nombreux négociants sur les marchés locaux dépendent de la tontine pour leur capital de départ et parfois aussi pour leurs emprunts. Les individus, y compris les mécaniciens de bord de route, les artisans, les marchands de nourriture et autres personnes qui ont rarement les conditions requises pour obtenir un prêt bancaire, trouvent pertinent de devenir membre des clubs tontine. Ce flux de travailleurs informels est très important. Déjà, plus de la moitié de la population adulte en Afrique subsaharienne est exclue du système financier formel pour des raisons allant du manque de confiance envers les banques à la médiocrité de l’éducation financière. Et depuis des générations, la tontine a joué le rôle du « prêteur abordable » que les banques commerciales et l’État ont échoué à assurer. Par exemple, les prêts bancaires sont généralement assortis de taux d’intérêt élevés et parfois de demandes de garantie rédhibitoires pour de nombreux commerçants. De même, les prêts du gouvernement sont difficiles à obtenir si un demandeur n’est pas de son bord politique.

C’est la raison pour laquelle de nombreux Africains refusent de participer aux systèmes bancaires et de crédit classiques mais continuent à faire appel à leur alternative ancestrale. Bien que les banques commerciales et les banques de microfinance aient intérêt à moderniser la tontine, beaucoup ont échoué pour des raisons évidentes.

Pourquoi la modernisation de la tontine est difficile

La tontine est un système financier simple mais délicat. Comme il est généralement orienté vers la résolution d’un problème partagé par une communauté, il sera difficile pour une banque de gérer la tontine sans conserver le sens partagé de la communauté. Le type de confiance généré au sein d’une telle communauté ne peut pas non plus être facilement créé en dehors de celle-ci. L’impossibilité de trouver des solutions de remplacement acceptables à ces deux facteurs continue de faire de la tontine le système de référence en matière d’épargne, bien que les banques aient aussi des avantages uniques.

En effet, avec les banques un client n’a pas besoin d’appartenir à une communauté pour participer à la tontine puisque les banques créent essentiellement la connexion. En outre, contrairement à la tontine traditionnelle où les contributions et les paiements dépendent de la confiance mutuelle, les banques peuvent garantir chaque dépôt en temps voulu, mais les Africains préfèrent le système traditionnel.

Ce n’est pas parce que les banques sont mauvaises ou que leurs services sont moins bons, mais parce que les humains réagissent aux incitations. Les gens choisiront toujours des options qui garantissent de meilleurs services au moindre coût. Contrairement aux banques qui facturent leurs services aux clients en déduisant de leurs dépôts, les tontines traditionnelles paient toujours le montant total dû. Mais on ne peut pas reprocher aux banques de faire des profits. La modernisation de la tontine est peut-être simplement l’une de ces projets pour lesquels les entrepreneurs ont besoin de plus d’expérience avant de trouver une alternative commercialisable.

Un défi pour les utilisateurs

Comme plusieurs systèmes traditionnels offrant des solutions de rechange aux africains, les syndicats et l’État limitent les avantages économiques de la tontine. Sur les marchés locaux, les commerçants sont généralement obligés de faire partie de certaines associations de marchés qui promettent de défendre leurs intérêts. En retour, ils doivent se conformer à des directives strictes. La plupart sont souvent préjudiciables à la compétitivité des petites entreprises. En outre, les administrateurs des conseils locaux et d’autres organismes publics extorquent aux commerçants les gains sous forme de redevances. Même dans certains pays, les taxes sont imposées à plusieurs niveaux.

Pour les Africains pauvres qui ne profitent que peu de la tontine, il ne s’écoulera pas beaucoup de temps avant qu’ils ne perdent ce que devraient être leurs bénéfices au profit des syndicats et de l’État. C’est pourquoi la situation financière de nombreux participants de la tontine met du temps à s’améliorer malgré leurs sacrifices. C’est néanmoins dans l’intérêt économique de l’Afrique de préserver cette alternative financière ancienne et efficace.

Sur le web– Article initialement publié en anglais par African Liberty – Traduction réalisée par Libre Afrique – Le 3 avril 2019.

Voir les commentaires (2)

Laisser un commentaire

Créer un compte Tous les commentaires (2)
  • Peut-être eut-il fallu également mentionner les effets négatifs, comme la récupération par la violence des dettes échues et un échelonnement des sommes à verser en fonction des gains que chacun réalise. J’ai le souvenir, au Cameroun, d’un employé bien payé qui s’est fait démolir sa maison parce qu’il n’avait pas assez contribué à la tontine de son clan. Ce qui décourage toute personne souhaitant « réussir » économiquement.

  • J’ai beau réfléchir, je n’ai jamais compris l’intérêt d’une tontine. N’est-il pas préférable d’économiser pour soi plutôt que mettre de l’argent dans un pot commun?
    Au final cela revient financièrement strictement au même de faire des économies, les risques en moins et sans l’interaction d’individus qui, statistiquement, comportent des gens malhonnêtes, voire dangereux?

  • Les commentaires sont fermés.

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

Avec un PIB par habitant de 1606 dollars début 2022, le Sénégal, pays du train le plus rapide d’Afrique subsaharienne, affiche désormais un niveau de richesse par habitant près de deux fois supérieur à celui du Rwanda, parfois surnommé le « Singapour africain ». Le dynamisme sénégalais s’accompagne d’une modernisation rapide du pays, qui maîtrise dans le même temps sa dépendance aux aides publiques étrangères au développement et démontre par ailleurs que progrès et démocratie ne sont pas incompatibles.

Selon les dernières données pu... Poursuivre la lecture

Kenya OGM
1
Sauvegarder cet article
La voie est libre pour des maïs génétiquement modifiés

Le président nouvellement élu William Ruto (et ancien ministre de l'Agriculture) a convoqué son cabinet le 3 octobre 2022 pour examiner principalement les progrès réalisés dans la réponse à la sécheresse en cours. Celle-ci affecte 23 comtés du Kenya sur 47 et a touché au moins 3,1 millions de Kenyans (sur quelque 54 millions) ; c'est la pire sécheresse depuis 40 ans dans la Corne de l'Afrique.

Lors de cette réunion, il a été décidé de lever l'interdiction de la culture et des impor... Poursuivre la lecture

Par Lipton Matthews.

 

Le film à succès The Women King a ressuscité le mythe selon lequel l'esclavage procure de la richesse. Si les critiques irritées affirment que le film minimise le fait que l'empire du Dahomey tirait sa richesse de l'esclavage, cette observation associe à tort la réussite politique à l'épanouissement humain. L'État et l'individu sont deux entités distinctes et, à ce titre, les objectifs des individus sont souvent incompatibles avec ceux de l'État.

En Afrique, la traite des esclaves a enrichi les... Poursuivre la lecture

Voir plus d'articles