« La laïcité française n’est pas nécessairement antireligieuse »

Un entretien avec Philippe Raynaud, professeur de philosophie politique et membre de l’Institut universitaire de France à propos de son dernier livre : « La laïcité, histoire d’une singularité française » paru aux éditions Gallimard.

Contrepoints : Quelle est la place de la philosophie des Lumières dans l’Héritage de la laïcité à la française ? Quelle est la trace de la tradition intellectuelle physiocratique dans sa conception ?

Philippe Raynaud : Disons que la laïcité s’inscrit dans la même histoire que la philosophie des Lumières dans sa version française. La laïcité française hérite d’une histoire religieuse particulière, celle d’une monarchie absolue qui se voulait catholique mais qui, à la fin des guerres de religion, avait su imposer un régime de tolérance qui a duré un siècle et qui représente un premier seuil de dissociation entre la souveraineté étatique et la foi religieuse. Cette voie française est distincte de celle qu’ont suivie l’Angleterre et les États-Unis, où la tolérance s’est développée à partir de la diversité des Églises protestantes, et a d’ailleurs eu de la peine à s’étendre aux catholiques.

La logique américaine met initialement l’accent sur la liberté religieuse des croyants en partant de la société, là où la tradition française s’appuie plutôt sur l’État et cherche à limiter l’autorité de la religion pour assurer la liberté de tous, croyants et incroyants. La laïcité française n’est pas nécessairement antireligieuse et beaucoup de laïques étaient déistes, voire protestants libéraux comme Ferdinand Buisson, mais elle s’est formée dans un contexte d’opposition frontale entre les Lumières et l’héritage catholique.

Elle hérite de la tradition dominante des Lumières françaises l’idée que l’on peut faire de l’État un instrument de la rationalisation de la société et de défense des individus ; c’est sur ce point qu’on peut la rapprocher des physiocrates, dont un homme comme Condorcet, qui passe non sans raison comme l’un des pères fondateurs de la laïcité, est dans une certaine mesure l’héritier. Mais le développement de l’idée laïque a conduit à la séparation des Églises et de l’État, qui repose sur une idée plus libérale de la liberté religieuse que celles de Voltaire ou des Encyclopédistes ; ces derniers  penchaient pour une politique de contrôle étatique des Églises, comparable à celle de Joseph II en Autriche et dont le Concordat napoléonien est assez proche.

Il est question de réviser la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État. Pourquoi l’esprit de la loi semble s’être perdu pour beaucoup de nos contemporains ? Ne fournit-elle pas les outils nécessaires pour relever le défi de l’émergence de l’Islam en France ?

Le développement de l’Islam pose de multiples problèmes inédits à la laïcité française, qui conduit à hésiter entre un modèle de type concordataire qui lui donnerait un statut proche de celui des cultes reconnus et une interprétation inexacte de la Loi de 1905 qui, sous prétexte que la laïcité vaut pour l’État et non pas pour la société, méconnaît certaines difficultés posées par l’activisme islamiste. Cela dit, si rien n’oblige à sortir de la logique de 1905, rien n’interdit de la modifier ; disons simplement, pour paraphrase Montesquieu, que la loi de 1905 est de celles auxquelles on ne doit toucher que d’une main tremblante.

Face à l’émergence des politiques identitaires et du multiculturalisme, le modèle laïc et républicain français a-t-il un avenir ? Les transformations sociologiques et historiques ne le condamnent-t-il pas à terme ?

La laïcité est la forme française du processus de sécularisation, dont elle accentue certains traits : la reconnaissance de la liberté des croyants et des incroyants, la protection de la société contre l’activisme religieux, la séparation des ordres, la retenue dans l’usage politique des références religieuses, la discrétion dans l’affichage des convictions ultimes.

Ces exigences sont en effet ébranlées par l’évolution des démocraties, mais celle-ci n’épargne pas non plus les mœurs, les manières et les traditions sur lesquels se sont construits les autres modèles de sécularisation. Sur ce point comme sur d’autres, le modèle républicain ne peut survivre qu’en se modifiant, mais cela n’implique nullement que l’on abandonne ses principes ; comme dirait Benjamin Constant, le problème est de trouver les « principes intermédiaires » qui permettront sa transposition dans notre monde.

Philippe Raynaud, La laïcité. Histoire d’une singularité française, Paris, Gallimard, 2019, 256 pages.

 

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