Lamartine : le poète à l’épreuve du pouvoir

Le Jour ni l’Heure 9040 : François-Nicolas dit François Chifflart, parfois, à tort, Chliffart, 1825-1901, Barricade du faubourg Saint-Antoine, 1851, auberge Ganne, musée départemental des peintres de Barbizon, Seine-&-Marne, lundi 20 août 2012, 17:23:08 By: Renaud Camus - CC BY 2.0

« Cette république c’est moi qui l’ait faite » rappelait Lamartine à la chambre en 1848. Et cette république, dans ses premiers mois, devait accomplir le programme qu’il n’avait cessé de défendre les années précédentes dans ses discours et ses écrits.

Par Gérard-Michel Thermeau.

En 1848, la monarchie de Juillet s’effondre sans guère de résistance. Inutile Cassandre du régime comme Chateaubriand avait été celui de la Restauration, Lamartine voit se dessiner la perspective de l’exercice du pouvoir.

À la différence de tant d’intellectuels et artistes engagés, qui pérorent beaucoup mais ne se mouillent jamais, il va gouverner. Et, chose étrange, son gouvernement va mettre en œuvre les idées qu’il défendait depuis tant d’années. Cette Seconde République sera bien sa République, pour le meilleur et pour le pire.

Le retour du passé

Il avait, en vain, tenté d’attirer l’attention sur le danger représenté par le retour des cendres orchestré par Adolphe Thiers en 1840. Son discours du 26 mai détonne ainsi dans l’atmosphère d’enthousiasme général.

« Je ne suis pas de cette religion napoléonienne, de ce culte de la force que l’on veut depuis quelque temps substituer dans l’esprit de la nation à la religion sérieuse de la liberté. »

Là aussi son sens de la formule fait merveille : « Prenez garde de donner une pareille épée pour jouet à un pareil peuple ! » Cette lucidité lui fit défaut huit ans plus tard.

Sa critique de Napoléon indigne la gauche et davantage encore quand il déclare : « Je n’aime pas ces hommes qui ont pour doctrine officielle la liberté, la légalité, le progrès, et qui prennent pour symbole un sabre et le despotisme. »

Que craignait donc Lamartine ? Que cette cendre ne suscite des prétendants et des imitateurs.

Mais lui-même devait ranimer d’autres cendres et d’autres imitateurs en écrivant lHistoire des Girondins. Sa publication, en 1847, fut un événement suscitant des traductions dans diverses langues européennes. Entreprise alimentaire devenue œuvre de passion, cette histoire, bien mal nommée, est une véritable apologie de la Révolution française.

Lamartine n’hésite pas à écrire : « le sang ne souille pas l’idée qui le fait couler ». Lyrique et passionnante, à défaut d’être historique, cette vision romantique venait à son heure. Lamartine, surtout, s’y découvrait décidément républicain.

Les orages du banquet de Mâcon

À l’occasion de cette publication, un banquet gigantesque est organisé dans sa ville natale le 18 juillet 1847. Près de trois mille souscripteurs, par la route et par la Saône, en voiture ou en bateaux à vapeur, convergent de « quarante villes des départements voisins ». Il faut y ajouter de nombreux spectateurs et curieux. Lamartine est acclamé aux cris de Vive l’auteur des Girondins ! L’orage, qui interrompt le banquet et emporte le dôme de toile, paraît, aux yeux de certains, un signe avant-coureur de la révolution qui gronde.

Insensible aux éléments, Lamartine devait très largement improviser son fameux discours annonçant la « révolution du mépris ». Évoquant la distance entre les principes et la réalité, « l’hypocrisie officielle », il dénonce, tour à tour, la confiscation de la souveraineté au profit « d’une aristocratie électorale », le Concordat qui tient lieu de liberté des cultes, la monarchie qui oublie qu’elle n’est « qu’une magistrature couronnée ».

Le principe libéral c’est la pensée et la presse, libres comme l’air vital de l’opinion. En fait, c’est le gouvernement étouffant les uns, vivifiant les autres, mettant dans les organes de la pensée publique le poids de ses faveurs ou de ses antipathies, et frappant, pour ainsi dire, à l’usage des citoyens, une fausse monnaie d’opinion publique !

Ses avertissements se font plus pressants : « Un malaise sourd couve dans le fond des esprits les plus sereines, on s’entretient à voix basse depuis quelque temps, chaque citoyen aborde l’autre avec inquiétude, tout le monde a un nuage sur le front. » Il dénonce « une régence de la bourgeoisie aussi pleine d’agiotage, de concussion, de scandale que la régence du Palais-Royal. »

La monarchie de Juillet avait oublié ce pour quoi elle avait été fondée. Elle n’avait pas su être « la meilleure des républiques » conciliant les habitudes avec les innovations.

Le 24 février 1848

Le 24 février 1848, il refuse la perspective d’une régence proposée par Dupin et soutient la formation d’un gouvernement provisoire. Ce jour-là, souligne Tocqueville, lui seul aurait pu sauver la monarchie. Mais Lamartine n’avait rien à attendre des Orléans et tout à espérer d’une république. Il ne voulait pas compromettre sa popularité dans la défense d’une chimère. À ses yeux, le temps des rois était passé.

Tocqueville l’a décrit méchamment dans ses Souvenirs : « Je vois sa longue taille droite et mince, son œil tourné vers l’hémicycle, son regard fixe et vacant, absorbé dans une contemplation intérieure plus que dans la vue de ce qui se passait autour de lui. » La foule envahit l’hémicycle, un fusil est même pointé brièvement sur Lamartine. Tocqueville, goguenard, note qu’on était plus appliqué à jouer la Révolution qu’à la continuer. Il l’attribue à l’influence désastreuse de l’Histoire des Girondins. Les bancs des députés occupés par des hommes du peuple, Lamartine « continuait à haranguer la foule ou plutôt à converser avec elle. »

Désigné par la Chambre comme membre du gouvernement provisoire, il gagne aussitôt l’Hôtel de ville. Là, les républicains radicaux rêvent de ressusciter la Première République « violente, épuratoire, terroriste ». Il s’agissait donc, pour ce fragile gouvernement de recevoir l’onction populaire en écartant les agités.

Inquiet des « parodies de 1793 » qui s’étaient manifesté dès la campagne des banquets, soucieux de ne pas « traverser la Mer Rouge » de nouveau, Lamartine n’aura de cesse de faire de cette Seconde République l’exacte contraire de la Première. « 93 n’était pas la République : c’était la Révolution » devait-il déclarer plus tard dans sa Lettre aux départements, du 25 août 1848.

Cette République c’est moi qui l’ai faite

« Cette république c’est moi qui l’ait faite » rappelait-il à la chambre le 6 septembre 1848. Et cette république, dans ses premiers mois, devait accomplir le programme qu’il n’avait cessé de défendre les années précédentes dans ses discours et ses écrits. Si le gouvernement est nominalement présidé par Dupont de l’Eure, dont l’unique qualité est d’avoir siégé à la Convention, Lamartine en est l’homme fort.

Le 25 février 1848, il fait rejeter le drapeau rouge au profit du drapeau tricolore, qui, désormais, ne sera plus jamais contesté comme emblème national. Le drapeau rouge, à ses yeux, c’est le drapeau d’un parti. « Le drapeau tricolore a fait le tour du monde avec la République et l’Empire, avec vos libertés et vos gloires, […] le drapeau rouge n’a fait que le tour du Champ-de-Mars, traîné dans le sang du peuple. » Lamartine avait la réputation d’être brave et il ne montra jamais mieux que ce jour-là face à la foule. Il est sans doute à l’apogée de sa popularité.

Les premières mesures gouvernementales sont directement issues des discours de Lamartine : le droit au travail, l’abolition de l’échafaud en matière politique, la liberté de presse et de réunion, le suffrage direct et universel (mais masculin) en attendant l’abolition de l’esclavage.

Un gouvernement de nécessité

La République, il l’avait définie dans une proclamation du gouvernement provisoire : « La République a le bonheur d’être un gouvernement de nécessité. On ne peut pas remonter aux royautés impossibles ; on ne veut pas descendre aux anarchies inconnues ; on sera républicain par raison. »

Le 4 mars un manifeste aux puissances, tout en dénonçant les traités de 1815, établit la République comme « puissance régulière » et non « comme un phénomène perturbateur de l’ordre européen » : « La proclamation de la République française n’est un acte d’agression contre aucune forme de gouvernement dans le monde. » La guerre n’est pas le principe de la République qui débute ainsi par une « déclaration de paix » au reste du monde.

La vérité c’est la souffrance des masses

Le 4 mai 1848, Lamartine déclare à l’Assemblée nationale, au nom du gouvernement provisoire, que la République devait s’organiser au profit du peuple et « supprimer le nom servile de prolétaire » pour élever « le travailleur à hauteur de droit, de devoir et de bien être des premiers-nés à la propriété. » Il condamne la « vieille économie politique du laisser passer ». Dans son discours du 14 septembre revenant sur le droit au travail, il devait dire : « la vérité c’est la souffrance des masses, c’est la nécessité d’y pourvoir selon nos lumières et selon nos forces. »

Néanmoins il n’a cessé de refuser l’organisation du travail. L’égalité politique n’implique nul nivellement social. Le prolétariat doit disparaître par l’accès à la propriété non par le bouleversement de l’ordre social. Les ateliers nationaux n’avaient jamais été, dans son esprit, autre chose qu’une nécessité de circonstance.

Le droit au travail était simplement le droit de ne pas mourir de faim. Les ateliers nationaux « l’entrepôt secourable et momentané de cette immense population souffrante de Paris » et non une chimérique tentative de réaliser le socialisme. Mais souligne-t-il, « le travailleur ne peut pas rester absent de la pensée et du regard des législateurs. »

Le petit peigne de Lamartine

Tocqueville devait en convenir. Lamartine avait habilement divisé la gauche, empêché les clubs de s’emparer du pouvoir. Aussi l’extrême gauche socialiste, influente sur une partie de la population parisienne, redoutait les élections au suffrage universel masculin.

La France rurale, ignorante et manipulée par les notables, selon une certaine vision idéologique bien éloignée de la complexité des mondes ruraux de l’époque, restait insensible aux lubies socialistes qui séduisait une partie de l’échoppe et de l’atelier, les blouses de l’est parisien.

Le 16 mars, puis le 16 avril, l’extrême gauche tente de faire repousser les élections. Mais la garde nationale se révèle fidèle au gouvernement. Le 23 avril, les électeurs choisissent massivement d’élire les modérés, y compris à Paris. Élu dans dix départements, Lamartine voit sa stratégie couronnée par le suffrage universel. Une commission exécutive succède au gouvernement provisoire.

Le 15 mai, la foule envahit l’Assemblée sous prétexte de réclamer l’aide aux Polonais contre les Prussiens. « Lamartine qui était sorti au premier bruit, venait enfin de se présenter à la porte d’un air déconcerté. » Tocqueville le décrit essuyant ses cheveux collés par la sueur avec un petit peigne sorti de sa poche.

« Je n’ai jamais bien su comment il avait employé son temps durant les trois heures pendant lesquelles nous fûmes envahis. »

Lui qui avait disparu réapparait en annonçant qu’il va marcher sur l’hôtel de ville et rétablir l’ordre. Il est applaudi, pour la dernière fois, avec transport.

Cette journée confuse permettait l’arrestation des principaux meneurs extrémistes décapitant par avance tout mouvement insurrectionnel. Cependant, les hésitations de Lamartine ont nettement affaibli son prestige. L’entrée du général Cavaignac au gouvernement annonçait qu’il n’était plus temps pour la conciliation avec les rouges.

Nous marchons à une crise

Quelques jours plus tard, la fête de la Concorde, au Champ de mars, s’efforce d’imiter les grandes célébrations révolutionnaires. On y entend encore le cri de Vive Lamartine mais sa popularité commence déjà à passer.

« L’air soucieux et las » Lamartine ne devait pas rester jusqu’à la fin de l’interminable parade militaire. Le 8 juin, il doit avouer : « Nous marchons à une crise. » Le rassemblement des troupes s’accélère dans la perspective de l’affrontement.

Tocqueville note la position difficile de Lamartine : « Je ne pense pas qu’il lui fut possible, quelque conduite qu’il eût tenue, de garder longtemps le pouvoir. »

Néanmoins, le personnage lui était profondément antipathique : « esprit vide de la pensée du bien public », « le seul, je crois, qui m’ait semblé toujours prêt à bouleverser le monde pour se distraire ». Le portrait est à charge décidément : « Je n’ai jamais connu non plus d’esprit moins sincère, ni qui eût un mépris plus complet pour la vérité. » Mais, doit reconnaître Tocqueville, Lamartine était brillant. « Je le tenais pour capable de tout, excepté d’agir lâchement et de parler d’une façon vulgaire. »

Le 23 juin, l’insurrection commence. Lamartine est reçu à coups de fusils devant toutes les barricades qu’il essaie d’approcher.

« La popularité qui m’avait entourée sans cause s’est retirée de moi sans motif. »

Le mouvement insurrectionnel devait être écrasé sans pitié. Tocqueville comme Marx ont vu dans les journées de juin 48 un affrontement de classe. Les historiens sont plus dubitatifs.

Le père de la Constitution

Pourtant, le rôle de Lamartine n’était pas encore terminé. S’il ne faisait pas partie de la commission chargée de rédiger la Constitution, ses interventions à l’Assemblée devaient se révéler, à la fois décisives et malheureuses pour l’avenir de la Seconde République.

Il devait appuyer, le 27 septembre, le principe d’une chambre unique. À ses yeux, le système bicaméral anglais et américain reposait sur des réalités concrètes, l’aristocratie anglaise d’un côté et le fédéralisme de l’autre. Rien de tel en France. Notre pays n’avait plus d’aristocratie et ne souffrait pas de cette « imperfection » qu’était le fédéralisme. Partisan déterminé de la centralisation et de la concentration du pouvoir, il se moque de ces spéculateurs politiques pour lesquels « deux chambres valent mieux qu’une ».

Il opte également, le 6 octobre, pour le choix du président par le peuple, et non par l’Assemblée, rejetant l’idée de deux pouvoirs enchaînés l’un à l’autre. L’Assemblée ayant la souveraineté, le Président devait pouvoir s’appuyer sur une popularité personnelle.

Il souhaite un pouvoir exécutif digne de ce nom, repoussant le spectre du bonapartisme : « pour arriver à un 18 Brumaire dans le temps où nous sommes, il faut deux choses : de longues années de terreur en arrière, et des Marengo, des victoires en avant… »

Tant pis pour le peuple !

Ce discours comporte cet étrange moment de doute. Et si le peuple votait mal ?

« s’il veut abdiquer sa sûreté, sa dignité, sa liberté entre les mains d’une réminiscence d’empire… eh bien ! tant pis pour le peuple ! »

Comme s’il pressentait le caractère éphémère du régime qu’il avait fondé, Lamartine laisse échapper cette phrase : « Ce sera un rêve si vous voulez mais elle aura été un beau rêve pour la France et le genre humain. » Ainsi s’absolvait-il à l’avance de toute responsabilité dans l’élection éventuelle de Louis Bonaparte.

Le 19 novembre 1848, il s’exprime une dernière fois pour l’inauguration de la Constitution, dans un discours plein d’effusion sentimentale et mystique : « le règne de Dieu par la raison de tous s’appelle la République. »

La chute finale

Sa candidature à la présidence de la République tourne au fiasco. Inconnu des ruraux qui composent la plus grande partie du corps électoral, mal vu par l’électorat ouvrier, ses chances sont faibles. Il n’en a sans doute pas conscience.

Pourtant  sa candidature est bizarrement formulée : « Je ne brigue pas les suffrages, je ne les désire pas. » Il fut entendu au-delà de toute espérance. Devancé largement par les deux principaux candidats, Louis-Napoléon et Cavaignac, et même par les deux candidats de gauche aux scores pourtant minables, il ne recueille que 21 000 suffrages soit 0,28 % des voix.

Sa popularité était désormais bien oubliée. Il ne réussit même pas à se faire élire député en 1849. Seule une élection partielle dans le Loiret le ramène dans l’enceinte parlementaire. En vain, il met l’Assemblée législative en garde contre la mutilation du suffrage universel en mai 1850 : « aucune journée ne pourrait vous emporter, à moins que vous ne vinssiez vous-même à affaiblir cette base immense du suffrage universel sur laquelle vous reposez ». Plus personne ne l’écoute.

Cloué dans son lit par un rhumatisme dans son château de Monceaux au moment du coup d’État de Louis Napoléon, il cesse alors toute activité politique. Malade, ruiné, solitaire, il connaît une fin de vie amère, s’interrogeant sur le bien-fondé de son action politique.

« Il n’y a pas de crime derrière moi, il y a sans doute des fautes » devait-il écrire le 1er juin 1849.

Il devait se survivre longtemps.

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