Clint Eastwood reste une tête de mule

Avec « La Mule », Clint Eastwood montre qu’il reste encore et toujours un esprit libre dans un Hollywood toujours plus prévisible et conformiste.

Partager sur:
Sauvegarder cet article
Aimer cet article 0
Clint Eastwood arriving for the 79th Academy Awards-2007 by Rogelio A. Galaviz C(CC BY-NC 2.0)

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

Clint Eastwood reste une tête de mule

Publié le 11 février 2019
- A +

Par Gérard-Michel Thermeau.

Vous avez sans doute vu La Mule, le dernier film de Clint Eastwood. Si ce n’est pas le cas, courez le voir. Arrivé au terme d’une longue carrière, l’acteur cinéaste montre qu’il reste encore et toujours un esprit libre dans un Hollywood toujours plus prévisible et conformiste. Si on n’y trouve plus guère que des moutons bêlants, lui reste une mule, animal connu pour son entêtement. La Mule témoigne, en tout cas, d’un talent intact.

La confession ludique d’Eastwood

Des Earl nous en connaissons tous. Clint Eastwood campe un être séduisant, aimable, généreux, drôle et vachard tout à la fois. Toutes ses qualités brillent dans sa vie sociale. À côté de cela, Earl est mauvais père et mauvais mari. Il n’est jamais là, ni pour les anniversaires, ni pour le mariage de sa fille, ni pour quoi que ce soit. Sa seule passion : consacrer tout son temps à la culture des fleurs, source de son succès social. Il faut beaucoup de temps et d’argent pour aboutir à la beauté fugace d’un instant. Comme au cinéma, n’est-ce pas ?

Le dernier film de l’acteur-réalisateur prend des allures de confession mais une confession ludique. Le ton en est léger, insouciant, au gré des « courses » effectuées par la « mule ». Obnubilé par les apparences, soucieux de recueillir encore et toujours des applaudissements, Earl, ruiné par le progrès technique, croit trouver la solution en transportant de la drogue pour un cartel mexicain.

Le survivant d’une Amérique disparue

Facétieux, Eastwood se moque des tabous langagiers de notre époque pudibonde. Être libre, ou qui se veut tel, Earl agit comme bon lui semble. D’une certaine façon, son personnage est le survivant d’une Amérique disparue. Et puis le ton change. La légèreté se teinte de gravité. Un jour vient où la réalité vous rattrape. Il faut assumer ses responsabilités. La liberté n’existe pas sans responsabilité. Earl cesse de fuir. Il accepte de faire face et de payer le prix de ses errements.

Clint Eastwood reste, hier comme aujourd’hui, un libéral. Oui, je sais, il faudrait écrire libertarien, cet affreux mot. Ces fichus Américains ne peuvent pas utiliser les mots comme tout le monde. Chez eux, un libéral est un gauchiste. Les libéraux se sont rebaptisés libertaires ce qui donne ce libertarien que j’écris contraint et forcé pour me faire comprendre.

Comment peut-on ne pas être démocrate ?

C’était il y a quelques années. Je me souviens encore de l’air effaré de mes élèves de cinéma découvrant que Clint Eastwood ne soutenait pas la candidature de Barack Obama, loin de là. Comment ? Eastwood, cette figure mythique, n’appartenait donc pas au camp du Bien ? Il avait succombé au côté obscur de la Force ? Comment peut-on ne pas être démocrate ? Surtout quand on est un type bien.

Aujourd’hui, lisez certaines critiques emberlificotées qui parlent du caractère confus des idées du cinéaste. Que voulez-vous ? La clarté, la finesse, la subtilité, tout cela demeure la marque suprême du camp du Bien. Ce paradis-là est interdit aux réacs.

Les bonnes âmes effarouchées de l’antiracisme se sont indignées des clichés sur les latino-américains, employés ou trafiquants. Comme si Eastwood ne prenait pas un malin plaisir à jouer avec les fameux clichés.

Un regard sarcastique sur l’Amérique actuelle

Mais les réactions offusquées de certains critiques sont devenues maintenant terriblement prévisibles. Prenons le mot nègre par exemple. Il ne peut plus être utilisé que par un odieux raciste, un sale type que l’on hait ou humilie dans les films bien lissés de l’académisme contemporain. Mais ici, nous le trouvons dans la bouche d’un type au fond sympathique car humain, terriblement humain dans ses faiblesses.

De fait, le cinéaste jette un regard sarcastique sur l’Amérique actuelle. Un pays pétrifié par le politiquement correct qui n’empêche nullement une certaine Amérique profonde de jeter un sale regard sur les Mexicains. « Deux haricots rouges dans un champ de maïs » ainsi apparaissent les deux trafiquants qui suivent Tata dans ses pérégrinations. Il n’oublie pas non plus de montrer une police qui terrorise un malheureux quidam dont le seul crime est d’avoir un véhicule identique à celui de la mule recherchée.

Fidèle Clint et Honest Abe

Il apparaît fidèle, encore et toujours à sa vision du monde, lié à des convictions fermement établies. Je ne peux m’empêcher de sourire de voir associer le logo de la Warner à ses films. Dans les années 1930, la Warner était le plus rooseveltien des grands studios, jusqu’au culte de la personnalité. Les convictions d’Eastwood sont à l’opposé de celle du père du New Deal et de ses épigones, comme la nouvelle prêtresse démocrate, Ocasio-Cortez.

Est-ce un hasard si La Mule se situe essentiellement en Illinois et si un hôtel « Honest Abe » y joue un certain rôle ? Nous sommes ici dans les terres où a pris naissance la figure politique de Lincoln, le père mythique du parti républicain.

L’ombre de John Ford

En regardant ce film, sa nonchalance, son regard nostalgique mais critique, son attention pour les vieux, ses références à Lincoln et à Jimmy Stewart, je pensais à un autre vieux maître, un certain John Ford.

Dernier cinéaste à l’ancienne, dernière star mythique d’un Hollywood voué aux écrans verts et aux effets spéciaux, Eastwood joue à jouer à la James Stewart, aimable, voûté et chevrotant. Il se montre avec ses rides, son torse de vieillard, sa fragilité et son amour de la vie. Car la mort rode désormais, se rapproche.

Clint Eastwood, un homme libre, vraiment. Il en reste si peu.

  • La Mule, film américain de Clint Eastwood, sorti le 23 janvier 2019, avec Clint Eastwood, Bradley Cooper, Laurence Fishburne (durée : 1h 56min).
Voir les commentaires (17)

Laisser un commentaire

Créer un compte Tous les commentaires (17)
  • Merci pour votre article plein de sensibilité.
    Le mot « nègre » que j’utilise très souvent pour désigner des africains, car on peut avoir la peau noire, même très noire sans être nègre. (Indiens, Tamouls, Malais etc)

    • A noter que le grand poète sénégalais Léopold Sédar Senghor défendait le terme – et le concept – de « négritude », ainsi que le terme de « nègre» qu’il a su utiliser dans ses propres poèmes. Assez de cette stupide police du langage !

      • « Mais quel que soit le sentiment qu’elle exprime
        Elle est blanche de formes et de rimes
        Blanche de formes et de rimes
        Elle est nègre, bien nègre dans son cœur »

        (Samba Saravah – Pierre Barouh)

        • il est plus exacte de dire d’une personne qu’elle est « nègre » plutôt que « de couleur » , non ?
          Mais bientôt, on nous dira que « de couleur », ça veut dire « arc-en-ciel » et donc gay et donc . . . il ne faut plus le dire !

          • Cette chanson est la version française de la chanson « Samba da Bênção » de Baden Powell et Vinícius de Moraes pour le film « Un homme et une femme » réalisé par Claude Lelouch.

            On peut voir dans un clip Baden Powell – qui comme la plupart des brésiliens est fortement métissé reprendre cette chanson en portugais et en français avec le mot « nègre ». La première fois, j’ai été choqué. Ensuite, j’ai compris que « homme de couleur » ou « African American » pouvait être plus raciste de « Nègre » : il font une distinction sur l’origine et non sur l’apparence.

            • Il est intéressant de voir que dans ses paroles, Vinicius de Moraes utilise le mot ‘negro’ pour designer le noir au lieu du mot portuguais ‘preto’ dans sa description ‘du’ Samba (o samba).
              C’est pour distinguer l’âme de la négritude, si chère à Aimé Césaire, de la simple couleur noire

               » Se hoje ele é branco na poesia
              Ele é negro demais no coração.  »

              (Si aujourd’hui il (le samba) est blanc dans sa poésie
              Il est profondément nègre dans son coeur.)

              Reconnaissons que « homem colorido » ou « homem de cor », ou même « Afro-americano », ça fait peut être politiquement correct, mais pour la rime, on repassera…

              • De toutes façons, si les « noirs » sont Afro-américains, alors les « blancs » sont Euro-américain et les américains sont les « indiens ».

    • Dérives sémantiques,
      avant il y avait des garces et des garçons, puis garce est devenu péjoratif; d’où les filles, féminin de ‘fils’.
      Aujourd’hui ‘garçons’ dérive lentement vers ‘gays’, et les ‘filles’ ne seront bientôt plus que ‘de joie’…
      Va falloir trouver de nouveaux mots .

      • La novlangue a déjà tellement fait de ravage qu’il devient quasi impossible d’avoir même un ton autre que neutre. A la force d’être neutre ne risque t’on pas de devenir absent ?
        Merci Clint ton film de résistant était très beau, tu seras le dernier des Mohicans malheureusement et après ce ne sera plus comme avant (sans nostalgie), mais avec un goût amer d’aujourd’hui et d’après

    • C’est étrange comme ce terme est devenu politiquement incorrect. Surtout que nègre signifie noir en espagnol.
      Maintenant, le terme est tabou parce que lié d’une façon ou d’une autre dans l’imaginaire à la traite négrière.
      Sinon, auparavant, les noirs s’affirmaient aussi nègres.

      • Le problème est que les racistes n’ont pas de mot vraiment insultant pour désigner la race nègre alors ces deux mots honorables sont devenus interdits.
        Les américains ont des vocables méprisants (nigger,coon …) donc negroe ou black restent acceptables.

    • Moi aussi je dis nègre, parce que pour moi, un noir, c’est mec bourré, hors tous les nègres ne sont pas alcooliques, c’est injurieux de le dire.
      Quant à les appeler des noirs, c’est aussi stupide ! vous vous imaginez commandez un couleur pour un café, au bar…

  • Superbe article apportant des précisions et perspectives que je n’ai pas mais qui m’incitent clairement à aller voir ce film.

  • Merci pour votre article si émouvant. Je n’ai pas encore vu « La Mule » mais je le ferai sans faute car j’apprécie énormément Clint Eastwood, sa liberté et son indéniable élégance de coeur.

  • quel mec!!!
    respect.

  • Un grand merci pour cette pertinente analyse.
    La remarque sur John Ford est d’une grande justesse, il semble manquer à certains quelques finesses d’analyse.
    Clint Eastwood est loin d’être raciste, comme dirait Thierry Jousse; « je crois qu’il a toujours voulu être noir ». Il se passionne pour ces minorités qui ont fait l’Amérique, joue du jazz avec des noirs au festival de Monterey dans Misty et prends fait et cause pour Mandela dans Invictus. John Ford faisait des films quasi antimilitaristes en y transposant pourtant tout son amour pour la tradition militaire (She wore a yellow ribbon). Tout comme lui Clint Eastwood est un libertaire qui berne son monde et donne ainsi à son cinéma tout son génie.

  • je pense que Clint Eastwood soutient le Parti Indépendant des Etats Unis. quand il a dit qu’il ne soutenait pas Oboma, les liberals fustigeaient son comportement et tous ses films, mais le public aime bien ses films. Est il pro Trump? je ne sais pas. son nouveau film est excellent..

  • Les commentaires sont fermés.

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

Par Dan Sanchez.

L'un de mes premiers souvenirs d'enfance est le film Superman 2 diffusé à la télévision. Une scène en particulier m'a laissé une impression indélébile.

Les méchants du film, trois Kryptoniens nommés Zod, Ursa et Non, terrorisent une ville rurale. Un garçon part à cheval pour chercher de l'aide. Zod, le chef, voit le garçon qui tente de s'échapper.

À ce moment-là, j'ai fermé les yeux, car je savais que le garçon allait être tué. Je n'ai osé regarder à nouveau qu'une fois l'acte accompli.

Des décenni... Poursuivre la lecture

Ainsi donc, la déconfiture du cinéma français continue de plus belle. Il y a quelques années, le producteur Vincent Maraval déclenchait une crise au sein du petit monde cinématographique français en avouant tout haut ce que tout le monde savait sans vouloir l'admettre, à savoir que la production française recouvre une quantité invraisemblable de merdes soporifiques et distribue pourtant des cachets stratosphériques à des acteurs en récompense d’une prestation rarement à la hauteur.

Quelques mois plus tard et en réponse, le CNC faisait ... Poursuivre la lecture

Par Ilya Somin.

 

La politique des séries de science-fiction et de fantasy peut sembler être un sujet frivole à une époque où nous avons tant de problèmes politiques réels et sérieux. Mais cela vaut la peine de s'y attarder, ne serait-ce que parce que beaucoup plus de gens lisent des romans de science-fiction et regardent des films et des séries télévisées de genre que des ouvrages sérieux sur les questions politiques. En outre, la politique des mondes imaginaires est beaucoup plus amusante à contempler que la triste scène ... Poursuivre la lecture

Voir plus d'articles