Clint Eastwood reste une tête de mule

Clint Eastwood arriving for the 79th Academy Awards-2007 by Rogelio A. Galaviz C(CC BY-NC 2.0) — Rogelio A. Galaviz C, CC-BY

Avec « La Mule », Clint Eastwood montre qu’il reste encore et toujours un esprit libre dans un Hollywood toujours plus prévisible et conformiste.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Vous avez sans doute vu La Mule, le dernier film de Clint Eastwood. Si ce n’est pas le cas, courez le voir. Arrivé au terme d’une longue carrière, l’acteur cinéaste montre qu’il reste encore et toujours un esprit libre dans un Hollywood toujours plus prévisible et conformiste. Si on n’y trouve plus guère que des moutons bêlants, lui reste une mule, animal connu pour son entêtement. La Mule témoigne, en tout cas, d’un talent intact.

La confession ludique d’Eastwood

Des Earl nous en connaissons tous. Clint Eastwood campe un être séduisant, aimable, généreux, drôle et vachard tout à la fois. Toutes ses qualités brillent dans sa vie sociale. À côté de cela, Earl est mauvais père et mauvais mari. Il n’est jamais là, ni pour les anniversaires, ni pour le mariage de sa fille, ni pour quoi que ce soit. Sa seule passion : consacrer tout son temps à la culture des fleurs, source de son succès social. Il faut beaucoup de temps et d’argent pour aboutir à la beauté fugace d’un instant. Comme au cinéma, n’est-ce pas ?

Le dernier film de l’acteur-réalisateur prend des allures de confession mais une confession ludique. Le ton en est léger, insouciant, au gré des « courses » effectuées par la « mule ». Obnubilé par les apparences, soucieux de recueillir encore et toujours des applaudissements, Earl, ruiné par le progrès technique, croit trouver la solution en transportant de la drogue pour un cartel mexicain.

Le survivant d’une Amérique disparue

Facétieux, Eastwood se moque des tabous langagiers de notre époque pudibonde. Être libre, ou qui se veut tel, Earl agit comme bon lui semble. D’une certaine façon, son personnage est le survivant d’une Amérique disparue. Et puis le ton change. La légèreté se teinte de gravité. Un jour vient où la réalité vous rattrape. Il faut assumer ses responsabilités. La liberté n’existe pas sans responsabilité. Earl cesse de fuir. Il accepte de faire face et de payer le prix de ses errements.

Clint Eastwood reste, hier comme aujourd’hui, un libéral. Oui, je sais, il faudrait écrire libertarien, cet affreux mot. Ces fichus Américains ne peuvent pas utiliser les mots comme tout le monde. Chez eux, un libéral est un gauchiste. Les libéraux se sont rebaptisés libertaires ce qui donne ce libertarien que j’écris contraint et forcé pour me faire comprendre.

Comment peut-on ne pas être démocrate ?

C’était il y a quelques années. Je me souviens encore de l’air effaré de mes élèves de cinéma découvrant que Clint Eastwood ne soutenait pas la candidature de Barack Obama, loin de là. Comment ? Eastwood, cette figure mythique, n’appartenait donc pas au camp du Bien ? Il avait succombé au côté obscur de la Force ? Comment peut-on ne pas être démocrate ? Surtout quand on est un type bien.

Aujourd’hui, lisez certaines critiques emberlificotées qui parlent du caractère confus des idées du cinéaste. Que voulez-vous ? La clarté, la finesse, la subtilité, tout cela demeure la marque suprême du camp du Bien. Ce paradis-là est interdit aux réacs.

Les bonnes âmes effarouchées de l’antiracisme se sont indignées des clichés sur les latino-américains, employés ou trafiquants. Comme si Eastwood ne prenait pas un malin plaisir à jouer avec les fameux clichés.

Un regard sarcastique sur l’Amérique actuelle

Mais les réactions offusquées de certains critiques sont devenues maintenant terriblement prévisibles. Prenons le mot nègre par exemple. Il ne peut plus être utilisé que par un odieux raciste, un sale type que l’on hait ou humilie dans les films bien lissés de l’académisme contemporain. Mais ici, nous le trouvons dans la bouche d’un type au fond sympathique car humain, terriblement humain dans ses faiblesses.

De fait, le cinéaste jette un regard sarcastique sur l’Amérique actuelle. Un pays pétrifié par le politiquement correct qui n’empêche nullement une certaine Amérique profonde de jeter un sale regard sur les Mexicains. « Deux haricots rouges dans un champ de maïs » ainsi apparaissent les deux trafiquants qui suivent Tata dans ses pérégrinations. Il n’oublie pas non plus de montrer une police qui terrorise un malheureux quidam dont le seul crime est d’avoir un véhicule identique à celui de la mule recherchée.

Fidèle Clint et Honest Abe

Il apparaît fidèle, encore et toujours à sa vision du monde, lié à des convictions fermement établies. Je ne peux m’empêcher de sourire de voir associer le logo de la Warner à ses films. Dans les années 1930, la Warner était le plus rooseveltien des grands studios, jusqu’au culte de la personnalité. Les convictions d’Eastwood sont à l’opposé de celle du père du New Deal et de ses épigones, comme la nouvelle prêtresse démocrate, Ocasio-Cortez.

Est-ce un hasard si La Mule se situe essentiellement en Illinois et si un hôtel « Honest Abe » y joue un certain rôle ? Nous sommes ici dans les terres où a pris naissance la figure politique de Lincoln, le père mythique du parti républicain.

L’ombre de John Ford

En regardant ce film, sa nonchalance, son regard nostalgique mais critique, son attention pour les vieux, ses références à Lincoln et à Jimmy Stewart, je pensais à un autre vieux maître, un certain John Ford.

Dernier cinéaste à l’ancienne, dernière star mythique d’un Hollywood voué aux écrans verts et aux effets spéciaux, Eastwood joue à jouer à la James Stewart, aimable, voûté et chevrotant. Il se montre avec ses rides, son torse de vieillard, sa fragilité et son amour de la vie. Car la mort rode désormais, se rapproche.

Clint Eastwood, un homme libre, vraiment. Il en reste si peu.

  • La Mule, film américain de Clint Eastwood, sorti le 23 janvier 2019, avec Clint Eastwood, Bradley Cooper, Laurence Fishburne (durée : 1h 56min).