L’éducation aux médias, une nécessité ?

L’éducation aux médias se pose comme une éducation totale au sens de Rousseau, car elle cherche avant tout à faire des êtres libres.

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L’éducation aux médias, une nécessité ?

Publié le 23 janvier 2019
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Par Laurence Corroy.
Un article de The Conversation

Apprendre aux élèves à identifier les sources d’une information, à repérer une vidéo truquée, ou leur faire découvrir le processus de fabrication d’un journal : autant d’actions liées à cette éducation aux médias dont les responsables politiques et le grand public se préoccupent de plus en plus alors que l’actualité s’accélère et que les fake news déferlent sur Internet. Mais que recouvre vraiment cette éducation ? Quels en sont les fondements ?

C’est dans la seconde moitié du XXe siècle qu’elle s’est progressivement formalisée. Après avoir expérimenté l’éducation par les médias, en se servant d’articles ou reportages vidéo comme supports pédagogiques, afin d’illustrer les disciplines enseignées, les enseignants ont pris la mesure de la nécessité d’étudier les médias pour eux-mêmes. Les rencontres internationales sous l’égide de l’Unesco ont dans un premier temps cherché à la définir, à encourager la recherche scientifique de ce nouveau champ et à convaincre les décideurs de son importance.

Lors d’un symposium organisé en 1982, une déclaration des pays représentés acte le fait que les médias représentent un élément important de la culture contemporaine et que leur fonction instrumentale, visant à favoriser la participation active des citoyens, est à prendre en compte. Un appel est alors lancé pour développer des programmes permettant de comprendre et d’analyser les phénomènes de communication, du premier degré au supérieur.

Des compétences civiques et techniques

Bouleversant le rapport au savoir et à l’information, l’arrivée d’Internet fait naître de nouvelles inquiétudes. Saisis par l’urgence de penser l’éducation aux médias alors que la société bascule vers le numérique, le Conseil de l’Europe et la Commission européenne ont multiplié depuis une quinzaine d’années les recommandations à leurs États membres afin que chaque pays introduise l’éducation aux médias dans son cursus scolaire.

L’Union européenne la définit comme

« une expression étendue qui englobe toutes les capacités techniques, cognitives, sociales, civiques et créatives qui permettent à tout citoyen d’avoir accès aux médias, de faire preuve d’esprit critique à leur égard et d’interagir avec eux ».

En France, elle est présente depuis 2006 dans le socle commun des connaissances que tous les élèves sont censés maîtriser à la fin du collège. Inscrite dans la loi de refondation de l’école en juillet 2013, elle se voit assigner comme objectif

« de permettre aux élèves d’exercer leur citoyenneté dans une société de l’information et de la communication, former des “cybercitoyens” actifs, éclairés et responsables de demain ».

Elle est présente dans le parcours citoyen, avec l’enjeu « d’apprendre aux élèves à lire, à décrypter l’information et l’image, à aiguiser leur esprit critique, à se forger une opinion, compétences essentielles pour exercer une citoyenneté éclairée et responsable en démocratie ».

Elle apparaît aussi en pointillés dans les cinq domaines du nouveau socle commun des connaissances mis en application en septembre 2016. L’élève doit connaître les principes de base des algorithmes et les fins des langages informatiques. Il est aussi question du traitement de l’information et sa hiérarchisation, le fonctionnement des médias et de leurs enjeux, la production de contenus, la culture numérique, la gestion éthique des réseaux sociaux et de l’identité numérique…

Des attentes importantes

L’enjeu paraît d’autant plus crucial que la fréquentation assidue par les jeunes des médias de masse inquiète tout autant qu’elle intéresse une pluralité d’acteurs aux intérêts divergents. Les médias de masse étant devenus incontournables dans les pratiques culturelles des jeunes générations, il existe un large consensus pour que l’école s’y intéresse, en proposant leur étude : ce qu’ils sont, les messages qu’ils véhiculent, le système marchand dans lequel ils s’insèrent…

Pour autant, le choix de faire de l’éducation aux médias un enseignement transversal peut la fragiliser car cela repose largement sur l’engagement des enseignants qui n’ont pas obligatoirement reçu un enseignement spécifique et peuvent se sentir démunis ou insuffisamment formés. L’attente est immense lorsqu’il s’agit de trouver les mots en face d’élèves traumatisés, tout en gérant ses propres émotions, à chaud, lors d’événements dramatiques qui déchirent le temps social et médiatique.

La recherche française, pourtant active, souffre d’un manque cruel de postes de professeurs en université, ce qui freine la formation de jeunes doctorants.

Enfin, l’éducation aux médias, par sa volonté de forger l’esprit critique des élèves, est parfois mise en question : elle pourrait même, dit-on, contribuer à faire douter de tout. La tentation serait alors, pour les plus jeunes, de mettre au même niveau les sources journalistiques et les théories du complot qui circulent sur le Net.

« Learning by doing »

Pour éviter ce dernier écueil, il est crucial d’allier dans les classes l’analyse des messages médiatiques à une pratique créative, de la maternelle à l’université. C’est en manipulant textes et images, en réalisant des journaux, des expositions, des reportages, ou des blogs que les élèves vont comprendre les contraintes techniques et les exigences éthiques qui accompagnent tout travail médiatique de qualité.

Faire réaliser un journal aux élèves les sensibilise aux contraintes de l’information.

Le piège ouvert par le concept des digital natives est de penser que les nouvelles générations des élèves se forment sans difficulté au cybermonde. Elles ont, en réalité, besoin d’un accompagnement de fond que seule l’école peut leur apporter.

L’éducation aux médias se pose comme une éducation totale au sens de Rousseau, car elle cherche avant tout à faire des êtres libres. Capables d’exercer leur esprit critique face à tous les messages médiatiques… Il est temps que les pouvoirs publics en prennent toute la mesure.

Laurence Corroy, maître de conférences HDR, Université Sorbonne Nouvelle, Paris 3 – USPC

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

The Conversation

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  • Hier sur France Inter a plusieurs reprises de journalopes ont soit disant informés sur le Traité d’Aix la Chapelle. Pas une seule phrase sur le contenu du traité, les bavures étaient strictement consacrées a raconter que les propos des ultra drouattes et de l’ultra gauche sur le traité son des mensonges complotistes.
    Eduquons a teteindre le poste et chasser les larbins manipulateurs

    • Oui, de plus en plus on est informé non pas directement mais parce qu’on apprend qu’il y « aurait de la désinformation » autour de tel ou tel sujet.

  • La base de tout est une culture aussi large que possible, littéraire, historique, scientifique à ne pas négliger puisqu’elle apprend la rigueur intellectuelle, la logique et la charge de la preuve).
    Le reste est significatif du souci des élites de valoriser leur information et minimiser l’information « dissidente » dans le contexte nouveau de réel pluralisme qu’on ne connaissait pas auparavant.
    J’entends par là que le pluralisme autorisé ne devait pas dépasser un cadre défini, ce qu’on a fini par appeler la « pensée unique ».
    Ceci s’est développé à partir de 1945 sous l’égide de réseaux mondialistes.
    Ce soft power est aujourd’hui coordooné par l’OTAN.

  • « Enfin, l’éducation aux médias, par sa volonté de forger l’esprit critique des élèves, est parfois mise en question : elle pourrait même, dit-on, contribuer à faire douter de tout. »

    C’est sur, ce serait déplorable que les jeunes deviennent intelligents alors qu’on fait tout pour lutter contre ce fléau !

  • L’éducation relève UNIQUEMENT des parents, pas de l’état, ou de toute autre organisation.

    L’endoctrinement des enfants est le propre du totalitarisme, des dictatures…
    à ce sujet, ils trouvent toujours une bonne raison de répandre leur poison.

  • La déformation ou la manipulation de l’information sont surement plus complexes que l’on veut nous le faire croire avec la mise en avant des « Fake news ».

    Les journalistes sont pour la plupart des p… Ils ont été sélectionnés et recrutés pour ça : faire le buzz pour augmenter le tirage. Ils sélectionnent (quand ils ne les fabriquent pas) les nouvelles que le public veut entendre. Et c’est un biais qui va bien sur s’auto-alimenter.

    La dessus va forcément se superposer les convictions des journalistes qui appartiennent à une même classe [ou caste ?], la connivence avec le pouvoir et les intérêts du patron de presse qui n’est surement pas un philanthrope.

    Difficile d’expliquer ça à des jeunes. D’autant que l’enseignant appartient souvent à la même caste que les journalistes, que les patrons de presse sont proches du pouvoir et qu’il ne convient pas qu’un enseignant critique le pouvoir.

  • Des cours pour décrypter les médias, des cours pour décoder les annonces publicitaires, des cours pour prendre du recul sur les discours politiques, des cours pour analyser les réseaux sociaux etc etc.. Cela ne fait que démontrer l’échec de notre système éducatif qui à abandonné son rôle première celui former les esprits critiques au sens le plus large et le plus noble. Nous avons abandonné la culture générale qui justement permettait de prendre le recul nécessaire sur tout type de sujet, pour cela nous avions la littératures et la philosophie et l’histoire quasiment abandonnés.
    Mes enfants dans leur cursus scolaire ont étudie 2 fois le Jounal d’Anne Frank, sans avoir lu une ligne de Montaigne. Il faut être un doux rêveur pour imaginer que le  » machin  » Education nationale tout occupé à diffuser la pensée unique éduque nos jeunes à lire entre les lignes des médiats qui soutiennent la même propagande.

  • Quels concepts poisseux !
    Comment peut-on se révéler aussi aveugle aux crises qui naissent un peu partout en occident en réaction, justement, à ce genre d’approche.
    Quelle fatuité, quelle présomption totalitaire conduisent ces gens à se penser en charge d’éduquer les masses ignorantes (d’autant que si masse ignorante il y a, ils en sont les promoteurs).

    Nous ne voulons plus de tout cela. Nous hurlons, STOP ! Assez d’asservissement. Nous ne voulons plus que, jour après jour, il nous soit dit où est le bien où est le mal, où est le beau où est le laid, où sont l’intellectuel et le progressiste, où est le populiste…
    Nous ne voulons plus d’un formatage des esprits au service de l’idéologie socialisante.

    Si éducation, il doit y avoir, c’est celle des médias qui s’éloignent chaque jour un peu plus des faits pour délivrer des opinions, des dogmes. Il n’y a pas un journal télévisé où je ne pourrai en faire la démonstration.
    Si éducation des masses il doit y avoir, c’est pour apprendre à se défier des médias qui s’interposent entre elles-mêmes et la réalité.
    À l’heure des moyens de conditionnement de masse (TV, journaux, internet…) un bonhomme peut faire passer sa vision du monde (car il s’agit de cela) à des milliards d’autres individus en se prévalant détenteur de la Vérité. C’est orwellien. C’est terrifiant.
    La collusion entre médias et pouvoir est patente. D’un côté, cadeaux fiscaux et subventions en tout genre, muselage de la liberté d’expression individuelle (loi sur les fake news…). De l’autre, le retour d’ascenseur se fait par la promotion de l’idéologie du pouvoir.
    Les uns et les autres fréquentent des écoles dont l’orientation est bien connue.

    La dernière enquête internationale sur la crédibilité des médias place la France en 47e position.
    Il y aurait tellement à dire…

  • Éducation aux médias : le préalable serait une bonne connaissance de la langue, ce qui n’est plus du tout assuré par l’école. Une fois acquise, et en utilisant un peu de logique, l’analyse du contenu des médias peut se passer d’une formation spécifique. Qu’on s’occupe d’abord d’enseigner correctement les fondamentaux, avant d’ajouter des formations « gadgets ».

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