Cagnotte Leetchi : les politiques en croisade contre la liberté

Affiche du Collectif Antigone, Daniel Tourre

La cagnotte du boxeur doit-elle être interdite ? Et sous quels prétextes ? Quelques politiques illustrent brillamment par leurs tweets combien ils craignent la liberté.

Par Phoebe Ann Mo$e$.

Mounir Mahjoubi et Jean-Charles Simon se sont indignés hier de la cagnotte  lancée sur Leetchi et destinée à récolter de l’argent afin de financer les frais d’avocat de Christophe Dettinger, le boxeur filmé en train d’agresser à mains nues un policier.

Le très policé Mounir Mahjoubi

Les propos du ministre se veulent fermes. On sent l’autorité qui point dans ses poings serrés et son texte empreint d’indignation. Tout son discours n’est que mots-clefs destinés à aller se ficher dans le cerveau de ses lecteurs : « haine », « violence », « indigne », contre lesquels il a — évidemment — du « dégoût » et — évidemment — appelle à la « responsabilité » (celle-là même qu’il s’évertue à anéantir à grands coups de lois dans l’esprit citoyen).

Bien entendu, on n’oublie pas le petit coup de patte aux riches, si toutefois il se trouvait parmi les tweetos un mélenchoniste égaré, avec le « ça rapporte », et « l’attrait de l’argent ». Vraiment, les 140 caractères de Twitter ont été fort bien rentabilisés, exploités, utilisés.

D’ailleurs, les internautes n’ont pas forcément mis leur obole pour féliciter Christophe Dettinger pour son geste, mais peut-être en réaction à sa vidéo dans laquelle il fait un peu son mea culpa. Mais ce serait leur prêter des intentions, donc un libre-arbitre qu’on n’a pas très envie de leur laisser…

Heureusement, arrive à la rescousse un deuxième soldat vent debout contre les libertés.

Marlène Schiappa n’oublie jamais une cause

Jamais en panne de déclaration fracassante, Marlène Schiappa a déclaré sur France Info ce mardi matin :

« Je pense que Leetchi devrait suspendre cette cagnotte parce que c’est une cagnotte qui est illégale, parce qu’elle soutient un acte délictueux, c’est-à-dire de violence gratuite. »

Elle a ajouté, dans un bel élan vers plus de « transparence » :

« qu’il serait souhaitable de savoir qui a donné à cette cagnotte, car je crois que c’est une forme de complicité. On a là quelqu’un qui a commis des faits très graves, qui a frappé un policier dans l’exercice de ses fonctions, qui était en train de maintenir l’ordre public. C’est gravissime. Soutenir cela, c’est être complice de cet acte et c’est l’encourager. »

Mais qu’ont-ils donc tous à vouloir à tout prix savoir qui fait quoi avec son argent ? On attend avec une impatience gourmande qu’ils poussent leur transparence pour nous dire ce qu’ils font avec le nôtre…

Jean-Charles Simon en guerre contre la liberté des cagnottes

Un troisième tenant du politiquement correct se trouve en la personne de l’économiste Jean-Charles Simon, présenté comme « libéral » par le Huff Post. Lui, se demande s’il y aura « bientôt des cagnottes de soutien aux terroristes » :

Plus précisément, il pose la question au site hébergeant la cagnotte, Leetchi. Le rendant « responsable » de soutenir des « factieux »1

Il s’en suit une farandole de réflexions accusant Leetchi de « contribuer au soutien d’un délit extrêmement grave ». Ce à quoi Leetchi répond que tout citoyen a droit à une défense et que les fonds serviront à cela.

La liberté gêne le pouvoir

Il va de soi que pour emporter l’adhésion de son auditoire, Jean-Charles Simon devait sortir le mot magique qui fait peur à tout le monde (vous savez, celui qui vous fait abandonner un peu de liberté pour un peu plus de sécurité) : le terrorisme. Le niveau d’argumentation est à la portée d’un lapin de six semaines… Boxeur-Gilets jaunes-terrorisme… vous suivez toujours ?

On a envie d’expliquer à Jean-Charles Simon, dont on cherche encore à quel endroit il a bien pu ranger son fameux « libéralisme », que la liberté de faire ce qu’on veut avec son argent ne peut être remise en question par un groupe à qui cela ne convient pas, encore moins quand il s’agit d’un groupe politique qui détient le pouvoir. Les individus sont libres de soutenir une cause qui leur tient à cœur pour diverses raisons. Or c’est cette liberté d’association que Jean-Charles Simon semble remettre en cause.

Internet comporte encore quelques espaces de liberté qui gênent aux entournures les politiciens qui n’aimeraient rien tant que voir les citoyens bien rangés dans des cases et Internet enfin réglementé à la mesure de la liberté qu’on veut vous accorder (c’est-à-dire presque aucune). Or ces libertés sont tout aussi importantes que la liberté d’expression. Et non négociables.

 

Interdire ou éduquer ?

En revanche cette liberté d’exprimer un point de vue, quel qu’il soit, comme de mettre des fonds en commun au service d’une cause, quelle qu’elle soit, devrait être assortie d’une éducation digne de ce nom à l’esprit critique dès le plus jeune âge… Mais cela reviendrait sans doute à admettre trop de lacunes dans le système scolaire. C’est tellement plus simple de bâillonner ceux qui n’ont pas un discours « convenable »…

À force de se retourner systématiquement sur celui qu’on sent le plus faible, parce qu’on le suppose isolé, on finit par avoir un retour de boomerang : les faibles s’organisent, en toute légalité. Il ne reste qu’à leur interdire d’avoir les moyens de s’organiser. Mais internet est vaste, et la politique française a la vue courte. La cagnotte de Christophe Dettinger  sur Leetchi vient de fermer. Motif : « Au vu du montant atteint à ce jour, la cagnotte n’accepte désormais plus de contributions. » Un motif d’ordre pratique, donc…

  1. « Factieux : qui fomente des troubles contre le pouvoir établi »-Larousse.
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