Vive l’immigration !

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La figure repoussante de l’immigrant, du réfugié, de l’étranger, a été reconstruite et peaufinée par au moins deux siècles de représentations journalistiques, littéraires, picturales en jouant sur l’émotion.

Par Roland Verney.

Le sentiment universel et premier de l’homme serait, d’après les anthropologues, la peur de la mort et, par extension, la peur de ce qu’il ne connaît pas : l’étranger, par définition, peut lui apporter la mort. Repousser l’étranger, jusqu’à le tuer, serait devenu ainsi un sentiment « naturel ».

Et pourtant, l’Antiquité grecque a transformé cette réaction violente de rejet en une pratique inverse, l’hospitalité, encore vivace aujourd’hui. Le Lévitique (19, 1-18) appelle à aimer son prochain, c’est-à-dire son voisin proche ou éloigné. Le christianisme a repris cette injonction judaïque, tout comme l’islam. Évidemment, entre le prêche et l’action, il y a eu de tout temps et en tous lieux des crimes abominables contre les étrangers ou ceux considérés comme tels.

Toujours est-il que presque toutes les religions et les philosophies morales du monde prônent cette démarche irénique, jusqu’à la mode actuelle des Droits de l’homme et leur prolongement dans le droit et dans les missions humanitaires internationales.

Pourquoi ce revirement millénaire ? Tout simplement, parce que ne pas avoir peur de l’étranger est apparu aux Anciens comme une condition nécessaire, quoique certainement non suffisante, d’assurer la paix et la stabilité domestique de tout un chacun, une autre aspiration universelle de l’homme, plus souriante : n’être pas menacé chez soi. Au fond, il ne s’agit nullement de morale, de charité ou de pitié, mais plus prosaïquement, de tranquillité.

D’ailleurs qui dit tranquillité de chacun, dit stabilité du groupe. D’où les efforts des détenteurs de pouvoir politique en Europe d’éradiquer les guerres de religion, parallèlement à l’émergence de l’esprit des Lumières.

L’émotion remplace tragiquement la pensée

Julien Benda (La trahison des clercs, 1927) a montré cependant comment, à partir du XIXème siècle, les dirigeants des nations européennes, avec l’aide de clercs dévoyés, – juristes, historiens, écrivains, professeurs, artistes, etc. qui, au lieu de rester fidèles à l’intégrité intellectuelle des penseurs, se sont engagés – , ont poussé leurs peuples à se haïr les uns les autres pour des raisons encore obscures aujourd’hui. Ils ont fait ainsi exploser les trois passions populaires identifiées par Benda : le racisme, le nationalisme et la lutte sociale inter-classe. La conséquence tragique de cette politique est bien connue : 30 millions de morts en Europe dans la première moitié du XXème siècle.

Or, pour ne parler que des pays occidentaux d’aujourd’hui, rassemblant quelque 870 millions d’habitants, le projet politique commun à tous leurs gouvernements se résume centralement à l’anti-immigration, au rejet plus ou moins absolu de l’étranger qui vient frapper à la frontière, rejet dont le ressort est, au fond, un racisme populaire d’État, généralement mou et non assumé par les détenteurs du pouvoir.

Ce sentiment — car c’est d’un sentiment qu’il s’agit — , est naturellement favorisé par la diffusion instantanée des images et des opinions, fondées sur l’émotion, encouragées par les media, — les clercs dévoyés du XXIème siècle —, remâchées par les abonnés des réseaux a-sociaux et multipliées à l’infini par internet.

Les individus et les groupes qui ne sont pas d’accord et qui apportent leur aide aux immigrés illégaux ne comptent pas, car, peu nombreux, ils sont divisés selon l’idéal auquel ils se réfèrent (religieux, républicain, moral, éthique, écologique, etc.) et sont incapables de constituer une force politique ou, tout simplement ne le souhaitent pas.

À l’inverse, la figure repoussante de l’immigrant, du réfugié, de l’étranger, a été reconstruite et peaufinée par au moins deux siècles de représentations journalistiques, littéraires, picturales, etc. Aussi stupide et mensongère qu’elle soit, elle a frappé et frappe encore, hors de toute réflexion, les esprits émotionnels qui, faute d’éducation, sont les plus nombreux dans la population.

Les dirigeants actuels des démocraties occidentales ont trois traits en commun : l’absence d’idéologie, la pusillanimité, le court-termisme.

En ce qui concerne l’immigration, comme d’ailleurs pour tout phénomène qui concerne la stabilité de la nation, ce qui guide leur action, c’est leur ré-élection. D’où des mesures visant à flatter leur électorat et qui se veulent d’apaisement, comme le bouclage des frontières, le démantèlement des lieux provisoires d’hébergement, le renforcement des moyens de la police, la poursuite judiciaire des aidants, la construction de centres de rétention, etc. Seule l’image du pouvoir compte.

Les migrations sont un phénomène millénaire qu’ils ne prennent pas le temps d’étudier : ils ne sont pas intéressés d’aller au fond du « problème ».

Le « problème » des migrants n’est pas soluble dans le court terme

Pourtant, dira-t-on, construire et gérer les centres d’accueil, administrer les demandes d’asile, armer la police, c’est faire quelque chose, ce sont des dépenses qui grèvent le budget de l’État, c’est-à-dire, au passage, le porte-monnaie du citoyen. Pourtant, la couverture médicale universelle, les services d’urgence et autres, ce n’est pas rien et cela siphonne de l’argent à la Sécurité sociale. Pourtant, les cours de formation au français et à des métiers, ce n’est pas gratuit, n’est ce pas ?

L’État fait donc quelque chose. Oui, il fait de l’humanitaire, il s’occupe de problèmes sociétaux, mais, ce faisant, il trompe le peuple, car l’action humanitaire sociétale ne permet ni le développement des pays d’origine des immigrés, ni l’incorporation des immigrés dans la vie commune du pays d’immigration.

Une récente et paisible conversation avec un déménageur québecois éclaire bien ce sujet. Cet honnête citoyen trouvait normal qu’une famille d’immigrés sud-américains, ayant traversé le territoire des États-Unis, ait été stoppée à la frontière canadienne, pour défaut de papiers adéquats. Il trouvait néanmoins totalement anormal que les services canadiens de l’immigration aient autorisé la mère de famille, sur le point d’accoucher, à être soignée au Québec, ce qui devait entraîner automatiquement pour l’enfant à venir la nationalité canadienne et les droits qui y sont attachés. En gros, pour lui, cet enfant allait rester au Canada, y grandir et y bouffer la laine sur le dos des citoyens canadiens.

Notre déménageur oublie d’abord que tous les Canadiens, sans exception, sont des immigrés. Seuls pourraient faire état de leur présence, probablement multi-millénaire, dans cette région, les Amérindiens, et encore. Notre déménageur oublie que ses parents ou ses grands-parents, eux aussi, ont franchi des frontières pour arriver jusque là et y demeurer pour vivre une vie meilleure que dans leur pays d’origine.

Mais, surtout, ce qu’il ne voit pas, c’est que si les autorités canadiennes refoulent cette mère et son enfant, celui-ci va retrouver en Amérique centrale la pauvreté, la misère et les maux qui s’ensuivent : drogue, petits larcins, grand banditisme, embrigadement fanatique, crime ; et qu’il risque de devenir un terroriste, qui viendra semer la terreur… au Canada.

C’est donc un raisonnement à courte vue que celui de notre sympathique déménageur. C’est, hélas, le seul qui fonde la misérable politique des gouvernements occidentaux, car, surfant sur les passions populaires (racisme, antagonismes sociaux et nationalisme), il leur permet d’assurer tant bien que mal leur pouvoir et leur survie politicienne à court terme.

Au contraire, si le gouvernement du Canada favorisait la promotion de ce jeune, en en faisant un membre pacifique, actif et relativement heureux de la société canadienne, les dangers de l’invasion et de la guerre entre individus et entre nations seraient largement diminués.

Réussir l’immigration

Dans la société française, selon Gérard Noiriel, « l’immigration des deux siècles derniers a été réussie grâce d’abord au travail industriel, un puissant facteur d’intégration sociale, puis à l’école, par l’éducation à travers les normes, les valeurs françaises et la formation professionnelle, ensuite à l’action médiatrice des associations de migrants (religieuses ou sportives) et, enfin, à l’engagement social, politique et syndical de nombreux nouveaux arrivants ».

Aujourd’hui, le travail industriel ayant presque disparu en France, la réussite de l’immigration ne se fera pas sans la persévérance de trois acteurs : l’État, les immigrés et les habitants présents du pays. Pendant combien de temps cette persévérance doit-elle être à l’œuvre ? Plusieurs dizaines d’années, au minimum. En tous cas, une durée permettant l’éclosion de nouvelles générations de citoyens issus de l’immigration. Un long fleuve tranquille ? Sûrement pas : c’est un niveau de confiance minimum entre les trois protagonistes qu’il faut atteindre.

De son côté, la France, comme les autres États occidentaux, est globalement assez riche pour intégrer les immigrants toujours plus nombreux dans des capacités institutionnelles d’accueil et de promotion toujours plus grandes, évolutives et étendues à tous les centres territoriaux de population, petits et grands, et non pas seulement réduites aux places disponibles dans des centres, qui ne sont pas loin de ressembler aujourd’hui à des prisons ou à des camps de concentration.

Par ailleurs, la réponse étatiste, classique, pourrait être remplacée par une réponse beaucoup plus nuancée et complexe qui pourrait être : « tel collectif de notre pays est prêt à accueillir telle quantité de migrants à telles conditions… ». En effet, des espaces privés pourraient être mobilisés, sur la base du volontariat, par des collectifs de personnes intéressées par des actions liées à l’immigration. Cette réponse au phénomène de l’immigration est à tenter avec confiance dans un pays où environ 30 % de la population des communes rurales est formée de retraités, soit environ 4,5 millions de personnes, dont une forte proportion de migrants interdépartementaux venant de centres urbains qui trouveraient un intérêt personnel à s’investir dans une oeuvre de coopération locale et, de fait, nationale.

Mais surtout si, au delà de mesures visant à remédier aux difficultés de personnes, — les réfugiés — , considérées individuellement, l’État travaillait à construire une véritable politique sociale, et remédiait aux malheurs subis du fait du système économique libéral imposé à des groupes sociaux entiers, qui profite à d’autres groupes sociaux, il donnerait une vraie place aux immigrés, comme à tous les citoyens, une place d’où ceux-ci auraient la possibilité de conduire leur vie, en s’engageant dans des voies qui ne seraient plus illusoires, comme aujourd’hui, mais propres à participer pleinement à la vie collective d’une nation tout entière.

Il faut comprendre, en effet, que « par la promotion libérale des droits individuels, chacun d’entre nous — immigrants compris — se trouve aujourd’hui garanti et protégé dans son statut, comme sans doute jamais auparavant dans notre civilisation. L’avènement de l’individu est simultanément la meilleure garantie pour les systèmes instrumentaux — économiques, financiers, techno-scientifiques — désormais mondialisés, de pouvoir déployer à leur guise des réseaux complexes face auxquels les individus, mais aussi les communautés et les États se trouvent politiquement et éthiquement démunis. »

Les immigrés, pour leur part, doivent comprendre progressivement que leur avenir dépend de leur volonté et de leur capacité à connaître des cultures différentes de celle de leur pays d’origine. Pour cela, un formidable effort d’explication est nécessaire de la part d’institutions, mais aussi plus valablement encore, de la part de personnes de voisinage de toute condition rencontrées dans l’espace public qui apprendront progressivement à ne plus se méfier des nouveaux venus, à partir du moment où les immigrés leur demanderont de leur dire non seulement l’histoire de leur famille et de ses traditions, mais l’histoire sociale du pays, de la domination exercée par des groupes entiers sur d’autres groupes et des difficultés sociales dans lesquelles se débat ce même pays.

Les habitants déjà présents, eux, auront la tâche immense d’écouter les nouveaux venus, de comprendre leur vie antérieure sans porter de jugement, et d’être curieux des cultures du monde, avec l’aide toujours intense des institutions d’éducation et de connaissance pour tous, qui existent déjà. Et surtout, ils devront s’habituer à devenir les égaux des immigrés, dans la vie courante, mais aussi dans les entreprises où la richesse du pays est produite et dans tous les lieux de la vie commune.

Par exemple, les réticences administratives de l’apprentissage pour les artisans ne devront plus avoir cours, la formation de ceux-ci à l’encadrement de débutants devant être parallèle à celle des apprentis dans la compétence technique. Par exemple, des mesures de discrimination positive en faveur des nouveaux arrivants seront à mettre en place, en toute clarté et limitées dans le temps et dans l’espace. Par exemple, les contrôles au faciès de la part des fonctionnaires devront être remplacés progressivement par des contrôles neutres et dignes, à l’aide de programmes de re-formation et de découverte de ces personnels.

L’immigration est une nécessité pour la survie française

S’il n’est pas besoin d’insister, dans le cas de la France, sur l’apport historique de nombreuses générations d’immigrés dans tous les secteurs de la vie sociale et économique et à tous les niveaux de l’échelle du pouvoir et de la célébrité, cette dimension bénéfique de l’immigration est actuellement cruciale. En effet, nos sociétés sont vieillissantes. Divers mouvements démographiques l’expliquent. Des métiers se perdent, des activités se meurent. Les habitants actuels n’ont plus envie de travailler ni d’apprendre pour un bénéfice social, le développement humain de la société.

Or, les jeunes immigrés ont faim. Quand on a faim en Occident, on essaie de travailler (capitalisme, christianisme et libéralisme en font le fondement de leurs doctrines), on apprend, puis on travaille, et enfin on crée de la richesse pour soi et aussi pour les autres. Et que constate-t-on sur le terrain dès aujourd’hui ? La mixité entre population récemment immigrée et population présente joue de plus en plus, des métiers de famille oubliés sont repris, l’entraide déborde de la communauté d’origine si fermée soit-elle.

Un exemple : le marché traditionnel à ciel ouvert est plus riche, plus divers qu’il y a 10 ans, grâce aux immigrés récents, maghrébins, maliens, roumains, russes, vietnamiens qui ont recréé, par exemple, avec les autochtones des réseaux de production maraîchère, meunière et d’élevage. Autre exemple : on constate l’ouverture accélérée de restaurants de cuisine étrangère, de plus en plus prisés, dans les anciens locaux d’établissements de qualité où les normes d’hygiène sont respectées à nouveau ainsi que les règles du service à la française. Dernier exemple : l’entrée de jeunes immigrés sans scolarité dans les métiers de la téléphonie mobile est de plus en plus visible, bien acceptée car utile et courtoise.

Cette évolution est nécessaire, indispensable si les Français ne veulent pas être bientôt complètement à la merci des maîtres de la Silicon Valley et des industriels chinois.

Mais tout cela prendra du temps : le temps que le communautarisme des nouveaux arrivants qui taraude nos sociétés fragilisées perde de la vigueur et dialogue avec nous, les vieux immigrés, pendant que nos yeux à nous s’habituent à des visages et des coiffures étranges, nos oreilles à des langues inconnues un peu rugueuses, nos palais à des plats bizarres mais parfumés.

Il faudra plusieurs générations certainement, comme il a été dit plus haut, même si de l’huile n’est pas jetée sur le feu de la peur par des imbéciles et des fous. La course contre la montre est malgré tout engagée. Il faut la courir. Et se souvenir des injonctions antiques, qui visent à protéger chaque individu de la peur et de lui assurer paix et, éventuellement, félicité.

Vive l’immigration !