« Bullshit jobs » : votre job est-il un job à la con ?

Fan by Pete Jelliffe(CC BY-ND 2.0) — Pete Jelliffe, CC-BY

Un bullshit job est une forme d’emploi rémunéré qui est si totalement inutile, superflue ou néfaste que même le salarié ne parvient pas à justifier son existence.

Par Thierry Godefridi.

En première de couverture de l’édition française de « Bullshit jobs » de David Graeber (aux éditions Les Liens qui Libèrent, Paris), vous trouverez la définition que donne l’auteur d’un « bullshit job » :

« Un job à la con est une forme d’emploi rémunéré qui est si totalement inutile, superflue ou néfaste que même le salarié ne parvient pas à justifier son existence ».

« A l’été 2013, raconte l’auteur en guise de prolégomènes et en toute modestie, j’ai suscité un petit émoi international. » Le rédacteur en chef du magazine bi-annuel Strike ! publié à Londres par un collectif « dissident » qui se donne pour mission de « reconstituer le possible » commande à David Graeber un article provocateur que  personne d’autre n’oserait publier. Graeber, anthropologue et professeur à la London School of Economics, soumet un papier intitulé « Le phénomène des jobs à la con ».

L’article fait « l’effet d’une bombe », il est traduit en quelques semaines « dans près d’une quinzaine de langues », il est repris dans « de multiples journaux à travers le monde », Strike ! reçoit tant de clics (« plus d’un million ») sur sa page que cette dernière ne cesse de se planter.

L’auteur recycle son papier dans la préface de son livre. « Il reposait sur une intuition », confie-t-il. « En 1930, John Maynard Keynes prédisait que, d’ici à la fin du siècle, les technologies auraient fait suffisamment de progrès pour que des pays comme la Grande-Bretagne ou les Etats-Unis puissent instaurer une semaine de travail de quinze heures. Tout laisse à penser qu’il avait raison. »

Pourtant, cela ne s’est pas produit. Au contraire, « on » s’est servi de la technologie pour nous faire travailler plus et, du coup, il a bien fallu créer des emplois inutiles, accuse-t-il en substance, ce qui va à l’encontre de la « rhétorique néolibérale » qui érige l’efficacité au rang de « valeur suprême ».

Qu’est-ce qu’un job à la con ? Pour qui connaît la place qu’occupe, encore aujourd’hui, l’Allemagne dans l’imaginaire populaire américain et anglais, il n’étonnera pas que Graeber, qui est Américain et enseigne en Angleterre, commence son exposé par l’exemple de « Kurt » qui travaille pour un sous-traitant de l’armée allemande, laquelle ferait appel à une kyrielle de sous-traitants pour déménager le poste de travail d’un soldat d’une pièce à celle d’à côté. Ce qui ne prendrait au soldat lui-même qu’un quart d’heure susciterait un fatras de paperasses et des heures de route pour que se mette en branle la chaîne des sous-traitants requis par l’opération.

Un autre exemple cité par l’auteur est celui de ce fonctionnaire espagnol qui aurait déserté son poste pendant six ans pour étudier Spinoza et aurait continué à toucher son salaire car personne ne s’était aperçu qu’il avait disparu. Il rappelle encore le cas de ces facteurs qui se débarrassaient du courrier (essentiellement publicitaire) qu’ils étaient supposés distribuer sans que, pendant des années, personne ne comprenne où il pouvait bien disparaître et cette scène d’un roman de David Foster Wallace, Le Roi pâle, dans laquelle un fonctionnaire du service des impôts américain décède à son poste et reste raide mort dans son siège pendant plusieurs jours avant que ses collègues ne s’en inquiètent.

Si cet exemple extrait de la littérature paraît une caricature, ce ne l’est pas : c’est presque exactement ce que la BBC annonça qu’il était arrivé en 2002 à un agent du fisc finlandais. Ah ! vous direz-vous, ça ne surprend pas de la part de fonctionnaires. N’allez pas penser que cela ne concerne qu’eux, car, allègue Graeber,

« la marée montante de la bullshitisation soulève tous les bateaux. »

Graeber établit une typologie des cinq grands types de jobs à la con : les larbins (ceux qui font que quelqu’un d’autre paraisse important), les porte-flingues (ceux dont le boulot se caractérise par une composante agressive et manipulatrice : les lobbyistes, les avocats d’affaires, les télévendeurs, à titre d’exemple, en particulier ces derniers, s’ils venaient à se dissiper dans un nuage de fumée, nous nous en porterions tous mieux), les rafistoleurs (ceux dont le job consiste à compenser les déficiences de leurs collègues ou de l’organisation qui les occupe), les cocheurs de cases (ceux dont la raison d’être est de remplir des formulaires et des questionnaires permettant à une organisation de prétendre faire des choses qu’elle ne fait pas nécessairement), les petits chefs (ceux qui se contentent de confier des tâches à la con à d’autres ou d’en inventer pour les occuper).

Des enquêtes effectuées par des instituts de sondage d’opinion aux Pays-Bas et en Grande-Bretagne ont révélé que 40% des personnes interrogées étaient d’avis que leur job ne changeait pas grand-chose à la marche du monde. (Graeber fait la distinction entre « jobs à la con » – inutiles mais généralement bien payés – et « jobs de merde » – très utiles et généralement mal payés.)

Graeber a conduit l’enquête qui a abouti à la publication cette année de « Bullshit jobs » en créant une adresse mail doihaveabsjoborwhat@gmail.com afin d’y récolter les témoignages de personnes estimant que leurs jobs étaient inutiles ou absurdes. Le livre vaut par ces récits personnels qui, rapportés verbatim et commentés par l’auteur, reflètent les dispositions d’esprit de leurs auteurs ainsi que de l’auteur du livre lui-même à l’égard du travail.

Et, à vrai dire, certains propos s’avèrent peut-être plus révélateurs que Graeber lui-même ne l’admet. Quand Chloe, l’une de ses correspondantes, déclare :

« Selon moi, ce n’est pas le capitalisme en lui-même qui produit ces foutaises. C’est l’idéologie « managérialiste » telle qu’elle est mise en pratique dans les grandes organisations »

n’est-ce pas témoigner contre le « top down », l’approche verticale, l’absolu des chimères qui empreignent les mentalités depuis la nuit des temps et des contraintes desquelles la doctrine libérale vise justement à nous délivrer, à la condition d’une prise individuelle d’initiative et de responsabilité ?

Dans son réquisitoire, sur base de témoignages exclusivement à charge et de ce qu’il reconnaît lui-même n’être qu’une intuition, Graeber n’échappe pas aux contradictions :

« Je suis anarchiste, ce qui veut dire que j’attends avec impatience le jour où les gouvernements, les entreprises et tout le reste nous apparaîtront comme des curiosités historiques au même titre que l’Inquisition espagnole ou les conquêtes mongoles. »

Et de plaider pour que « le peuple » puisse gérer ses affaires librement. « Bullshit jobs », à conseiller comme livre de chevet à tous les libertariens ? Au fait, anthropologue, David Graeber, est-ce aussi un job à la con ?

Le livre est à lire, ne serait-ce qu’en raison de son retentissement et des anecdotes qu’il relate et qui en disent long et de manière divertissante sur l’attitude d’une fraction apparemment importante de la population vis-à-vis du travail, obligeant tout un chacun à réfléchir à ce qu’il est, à ce qu’il fait et à ce qu’il représente ainsi qu’au possible à reconstituer.

David Graeber, Bullshit jobs, Les Liens qui Libèrent

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