« Bullshit jobs » : votre job est-il un job à la con ?

Un bullshit job est une forme d’emploi rémunéré qui est si totalement inutile, superflue ou néfaste que même le salarié ne parvient pas à justifier son existence.

Partager sur:
Sauvegarder cet article
Aimer cet article 1
Fan by Pete Jelliffe(CC BY-ND 2.0)

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

« Bullshit jobs » : votre job est-il un job à la con ?

Publié le 18 novembre 2018
- A +

En première de couverture de l’édition française de Bullshit jobs de David Graeber (aux éditions Les Liens qui Libèrent, Paris), vous trouverez la définition que donne l’auteur d’un bullshit job :

Un job à la con est une forme d’emploi rémunéré qui est si totalement inutile, superflue ou néfaste que même le salarié ne parvient pas à justifier son existence.

« À l’été 2013, raconte l’auteur en guise de prolégomènes et en toute modestie, j’ai suscité un petit émoi international. » Le rédacteur en chef du magazine bi-annuel Strike! publié à Londres par un collectif « dissident » qui se donne pour mission de « reconstituer le possible » commande à David Graeber un article provocateur que personne d’autre n’oserait publier. Graeber, anthropologue et professeur à la London School of Economics, soumet un papier intitulé « Le phénomène des jobs à la con ».

L’article fait l’effet d’une bombe, il est traduit en quelques semaines dans près d’une quinzaine de langues, il est repris dans de multiples journaux à travers le monde, Strike! reçoit tant de clics (plus d’un million) sur sa page que cette dernière ne cesse de se planter.

L’auteur recycle son papier dans la préface de son livre. Il confie : « Il reposait sur une intuition. En 1930, John Maynard Keynes prédisait que, d’ici à la fin du siècle, les technologies auraient fait suffisamment de progrès pour que des pays comme la Grande-Bretagne ou les États-Unis puissent instaurer une semaine de travail de quinze heures. Tout laisse à penser qu’il avait raison. »

Pourtant, cela ne s’est pas produit. Au contraire, on s’est servi de la technologie pour nous faire travailler plus et du coup il a bien fallu créer des emplois inutiles, accuse-t-il en substance, ce qui va à l’encontre de la « rhétorique néolibérale » qui érige l’efficacité au rang de « valeur suprême ».

Qu’est-ce qu’un job à la con ? Pour qui connaît la place qu’occupe encore aujourd’hui l’Allemagne dans l’imaginaire populaire américain et anglais, il n’étonnera pas que Graeber, qui est Américain et enseigne en Angleterre, commence son exposé par l’exemple de Kurt qui travaille pour un sous-traitant de l’armée allemande, laquelle ferait appel à une kyrielle de sous-traitants pour déménager le poste de travail d’un soldat d’une pièce à celle d’à côté. Ce qui ne prendrait au soldat lui-même qu’un quart d’heure susciterait un fatras de paperasses et des heures de route pour que se mette en branle la chaîne des sous-traitants requis par l’opération.

Un autre exemple cité par l’auteur est celui de ce fonctionnaire espagnol qui aurait déserté son poste pendant six ans pour étudier Spinoza et aurait continué à percevoir son salaire car personne ne s’était aperçu qu’il avait disparu. Il rappelle encore le cas de ces facteurs qui se débarrassaient du courrier (essentiellement publicitaire) qu’ils étaient supposés distribuer sans que, pendant des années, personne ne comprenne où il pouvait bien disparaître et cette scène d’un roman de David Foster Wallace, Le Roi pâle, dans laquelle un fonctionnaire du service des impôts américain décède à son poste et reste raide mort dans son siège pendant plusieurs jours avant que ses collègues ne s’en inquiètent.

Si cet exemple extrait de la littérature paraît une caricature, ce ne l’est pas : c’est presque exactement ce que la BBC annonça qu’il était arrivé en 2002 à un agent du fisc finlandais. Ah ! vous direz-vous, ça ne surprend pas de la part de fonctionnaires. N’allez pas penser que cela ne concerne qu’eux, car, allègue Graeber,

la marée montante de la bullshitisation soulève tous les bateaux.

Graeber établit une typologie des cinq grands types de jobs à la con : les larbins (ceux qui font que quelqu’un d’autre paraisse important), les porte-flingues (ceux dont le boulot se caractérise par une composante agressive et manipulatrice : les lobbyistes, les avocats d’affaires, les télévendeurs, à titre d’exemple, en particulier ces derniers, s’ils venaient à se dissiper dans un nuage de fumée, nous nous en porterions tous mieux), les rafistoleurs (ceux dont le job consiste à compenser les déficiences de leurs collègues ou de l’organisation qui les occupe), les cocheurs de cases (ceux dont la raison d’être est de remplir des formulaires et des questionnaires permettant à une organisation de prétendre faire des choses qu’elle ne fait pas nécessairement), les petits chefs (ceux qui se contentent de confier des tâches à la con à d’autres ou d’en inventer pour les occuper).

Des enquêtes effectuées par des instituts de sondage d’opinion aux Pays-Bas et en Grande-Bretagne ont révélé que 40 % des personnes interrogées étaient d’avis que leur job ne changeait pas grand-chose à la marche du monde. (Graeber fait la distinction entre « jobs à la con » – inutiles mais généralement bien payés – et « jobs de merde » – très utiles et généralement mal payés.)

Graeber a conduit l’enquête qui a abouti à la publication cette année de Bullshit jobs en créant une adresse mail doihaveabsjoborwhat@gmail.com afin d’y récolter les témoignages de personnes estimant que leurs jobs étaient inutiles ou absurdes. Le livre vaut par ces récits personnels qui, rapportés verbatim et commentés par l’auteur, reflètent les dispositions d’esprit de leurs auteurs ainsi que de l’auteur du livre lui-même à l’égard du travail.

Et, à vrai dire, certains propos s’avèrent peut-être plus révélateurs que Graeber lui-même ne l’admet. Quand Chloe, l’une de ses correspondantes, déclare :

Selon moi, ce n’est pas le capitalisme en lui-même qui produit ces foutaises. C’est l’idéologie « managérialiste » telle qu’elle est mise en pratique dans les grandes organisations

n’est-ce pas témoigner contre le « top down », l’approche verticale, l’absolu des chimères qui empreignent les mentalités depuis la nuit des temps et des contraintes desquelles la doctrine libérale vise justement à nous délivrer, à la condition d’une prise individuelle d’initiative et de responsabilité ?

Dans son réquisitoire, sur base de témoignages exclusivement à charge et de ce qu’il reconnaît lui-même n’être qu’une intuition, Graeber n’échappe pas aux contradictions :

Je suis anarchiste, ce qui veut dire que j’attends avec impatience le jour où les gouvernements, les entreprises et tout le reste nous apparaîtront comme des curiosités historiques au même titre que l’Inquisition espagnole ou les conquêtes mongoles.

Et de plaider pour que « le peuple » puisse gérer ses affaires librement. Bullshit jobs, à conseiller comme livre de chevet à tous les libertariens ? Au fait, anthropologue, David Graeber, est-ce aussi un job à la con ?

Le livre est à lire, ne serait-ce qu’en raison de son retentissement et des anecdotes qu’il relate et qui en disent long et de manière divertissante sur l’attitude d’une fraction apparemment importante de la population vis-à-vis du travail, obligeant tout un chacun à réfléchir à ce qu’il est, à ce qu’il fait et à ce qu’il représente ainsi qu’au possible à reconstituer.

David Graeber, Bullshit jobs, Les Liens qui Libèrent

Sur le web

Voir les commentaires (13)

Laisser un commentaire

Créer un compte Tous les commentaires (13)
  • Bonjour,

    Lire aussi le principe de Peter:
    A long terme, tous les postes finissent par être occupés par des employés incompétents pour leur fonction.

    Les remèdes à l’incompétence,
    La lévitation (poste sans objet), la spécialisation dans le détail, et l’aberration totale (arrêt de tout travail).

  • Y’a pire : un bullshit job dans un shithole country, par exemple…

  • En France, la plus grande masse de BULLSHIT JOB c’est celle des fonctionnaires (hors régaliens) et collatéraux (+ comités Théodule et une grande partie des 680 000 élus )

    • Dans les entreprises aussi, on ne se rend pas toujours compte des emplois inutiles. Ils ont l’apparence d’être utiles car il faut suivre une réglementation, optimiser une taxation… Mais en fait, ils sont parfaitement artificiels et si la taxe, la réglementation n’existait pas, le job non plus.

      Je prends souvent comme exemple les comptables. Oui, le rôle de comptable est utile, même sans état. Mais avec l’état, son rôle est bien élargi, compliqué. Donc au lieu d’un comptable, il en faut 2 ou 3. En plus ils doivent sans cesse se former aux nouvelles règles pondues par Bercy, d’où la création d’un autre bullshit job: formateur.

  • ça y est ! J’ai compris !
    La révolte des gilets jaunes serait donc la révolte des « jobs de merde » – très utiles et généralement mal payés, contre les « jobs à la con » – inutiles mais généralement bien payés .
    En gros…

    • excellent ! en effet les « jobs de merde » sont sur- taxés pour payer (grassement) « les jobs a la con » des bobos a trottinette

  • Effectivement, en France comme partout ailleurs, les vrais « Bullshit jobs » (jobs inutiles mais plutôt bien payés) c’est ceux des politiciens et de la plupart des fonctionnaires.

    D’ailleurs, je profite de l’occasion pour adresser un petit conseil à tous les pro-Trump : demandez-vous ce que font les plus de 5000 soldats US ( fonctionnaires de l’armée US) déployés à la frontière pour soi-disant stopper la caravane de migrants partie du Honduras ? Réponse : des jobs inutiles.
    Vous voulez une preuve ? Jeter un coup d’œil à ce reportage :

    Evidemment, les pro-Trump rétorqueront (à juste titre) « vice news n’est pas une source neutre ! »
    C’est effectivement une source complètement biaisée, mais pour le coup le reportage vaut vraiment le détour. Un récent article de contrepoints.org s’est d’ailleurs lui aussi servi de cette source pour critiquer le fait que durant la campagne des midterms Trump a préféré tout misé sur la question de l’immigration plutôt que de parler des réussites de sa politique économique.

  • Faire traverser les Gens dans la rue.à un « Feu Rouge/Orange/Vert » et sur un passage « Piéton »? C’est plutôt un « Bullshit Job » qu’un emploi utile. Mais qui permet à certains Maires d’obtenir des Voix aux élections surtout « Municipales ».

  • Ne pas oublier les bullshits studies. Les études sociales servent a former des gens pour créer des faux problèmes et trouver des fausses solutions en étant grassement payé.

  • Les commentaires sont fermés.

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don
lectures libérales
2
Sauvegarder cet article

En ces temps de fêtes, voici quelques propositions de lectures libérales.

La Geste Covide ou Tapestrie de Greux

Le « fasciculum primus » de la Geste Covide ou Tapestrie de Greux (42 p.), écrite et mise en images par le Sire du Mesme (auteur anonyme) est le premier volume d’un recueil hilarant, relatant, je cite, les « divagations d’un enlumineur enconfiné » qui vous « narrera de navrante façon, avec force grotesque, ces tems covides de lamentations ».

Cette excellente petite bande dessinée porte un regard satirique sur la lutte ... Poursuivre la lecture

Par Alain Mathieu. Un article de l'Iref-Europe

Par son livre paru le 4 mai 2021, Steven Koonin est le nouveau saint Éloi. C’est un professeur de physique américain, spécialiste des modèles informatiques du climat. Il fut nommé par Barack Obama sous-secrétaire à la science au Département de l’énergie des États-Unis et à ce titre fut l’auteur principal du plan stratégique de ce ministère en 2011.

Son livre est intitulé : « Non établi ? », avec le sous-titre « Ce que la science du climat nous dit, ce qu’elle ne dit pas, et pourquoi... Poursuivre la lecture

Capitalisme et liberté
0
Sauvegarder cet article

 Par Le Minarchiste.

Comme le titre le laisse présager, Capitalisme et liberté, ce livre se veut une défense du capitalisme sous l’angle de la liberté individuelle.

Le premier chapitre démontre à quel point la liberté économique et la liberté politique sont connectées. Friedman reprend ici certains des arguments de Hayek dans La Route de la Servitude. Il y mentionne notamment que le marché est un mécanisme permettant la coopération volontaire sans obligation de conformité.

« Chaque personne peut voter pour la couleur de c... Poursuivre la lecture

Voir plus d'articles