La réalité virtuelle, efficace pour créer de l’empathie

Viking by Leonard Lin(CC BY-SA 2.0) — Leonard Lin, CC-BY

Les expériences en réalité virtuelle semblent plus efficaces que les autres médias pour créer de l’empathie et pour faire passer des messages de sensibilisation.

Par Théophile Gacogne.

Des études ont été faites récemment sur l’efficacité des différents moyens de communication sur la sensibilisation des personnes à certains sujets, et sur l’empathie développée par ces derniers. Les résultats semblent montrer que les expériences en réalité virtuelle étaient plus efficaces que les autres médias pour créer de l’empathie et pour faire passer des messages de sensibilisation.

Un des sujets de ces études portait sur la sensibilisation aux difficultés rencontrées par les personnes sans domicile fixe. Pour ce faire, une oeuvre intitulées « Becoming Homeless », comprenez « Devenir sans-abris », a été développée et testée sur un échantillon de la population.

Réalité virtuelle : une compassion plus durable

Comme son nom l’indique, cette expérience en VR (Virtual Reality) immersive fait entrer l’utilisateur dans la peau d’une personne en grandes difficultés financières et personnelles, qui perd son emploi et son appartement. D’autres moyens de communication sur le même sujet, comme des vidéos classiques, des écrits, des photos et autres, ont été utilisés sur des individus différents pour les besoins de l’étude.

Les résultats montrent que les individus qui ont suivi l’expérience en réalité virtuelle développent une compassion plus durable et plus profonde que les individus qui ont été sensibilisés par d’autres moyens.

Fernanda Herrera est étudiante en communication à l’université de Stanford, et c’est elle qui est l’auteure principale de l’étude. Pour mettre en avant cet aspect d’influence sur le long terme, elle a évoqué un cas intéressant de son étude :

« Longtemps après la fin de notre étude, plusieurs participants à l’expérience m’ont envoyé des E-mails pour me dire qu’ils étaient devenus bien plus sensibles aux problèmes des sans-abris depuis l’expérience, et qu’ils s’étaient impliqués dans des actions d’aide de ces derniers. Un des participants est même devenu ami avec une personne sans domicile, et m’a écrit plus tard en me disant que son ami avait trouvé un logement. C’était vraiment inspirant de voir un impact positif sur le long terme comme celui-ci. »

Jeremy Bailenson est professeur en communication à l’université de Stanford, et co-auteur du papier sur ces différences de sensibilisation concernant l’utilisation de la réalité virtuelle. Il explique ces résultats en disant :

« Les expériences sont ce qui nous définit en tant qu’humains, ce n’est donc pas surprenant qu’une expérience intense en réalité virtuelle ait plus d’influence que le fait d’imaginer quelque chose. »

Cette étude s’inscrit dans une mouvance qui voit la réalité virtuelle comme une sorte de machine à empathie. D’après de nombreux fervents utilisateurs de cette technologie relativement récente, la VR permettrait aux gens de mieux se rendre compte des choses et de se sentir plus proches d’un personnage ou d’une situation qu’ils ne le seraient en lisant un livre ou en regardant un film ou une série. Cependant, il n’y a pour l’instant que très peu de recherches concrètes sur l’effet de la réalité virtuelle sur l’attitude de ses utilisateurs.

Quels effets à long terme ?

Fernanda Herrera s’est exprimée sur le sujet en disant :

« Environ 10 millions de casques des VR ont été vendus aux USA pendant les deux dernières années. Beaucoup de monde a donc accès à l’expérience de réalité virtuelle. Mais nous ne savons toujours que très peu de choses sur l’effet de la VR sur les gens. Cette étude est une étape importante dans le processus de compréhension de la mesure dans laquelle cette technologie peut affecter sur le niveau d’empathie des utilisateurs sur le long terme. »

Il existe bien quelques recherches concernant le rapport entre la réalité virtuelle et le développement de l’empathie, qui ont d’ailleurs offert des résultats mitigés et parfois contradictoires. Mais ces recherches ne traitaient pas des effets à long terme de la VR sur l’empathie (elles s’arrêtaient à une semaine après l’utilisation de la VR), et elles ont été menées sur des échantillons d’individus non représentatifs, notamment en raison de leur taille (de petits groupes d’individus seulement), et de la provenance des sujets étudiés ( principalement des étudiants universitaires).

C’est entre autres pour ces raisons que les recherches avec l’expérience « Becoming Homeless » sont une première dans la compréhension de la VR et de son effet sur les attitudes et les ressentis des individus. Ici, on parle de deux fois deux mois d’expérimentation, sur plus de 560 individus âgés de 15 à 88 ans, et provenant de huit ethnies différentes.

L’expérience « Becoming Homeless »

L’expérience VR « Becoming Homeless » dure environ 7 minutes en tout, et a été développée par le « Virtual Human Interaction Lab » de l’université de Stanford. Dans l’expérience en question, les participants sont guidés par une voix narrative dans plusieurs scénarios en réalité virtuelle qui leur donne un aperçu immersif de ce qu’il se passe pour quelqu’un qui perd son emploi du jour au lendemain.

Dans la première partie de l’expérience, le sujet en question doit chercher des objets à vendre dans l’appartement du personnage qu’il incarne de manière virtuelle, pour parvenir à payer son loyer. Une situation assez peu enviable vous en conviendrez.

Dans une autre scène un peu plus loin dans l’expérience, le personnage incarné par le participant a perdu son domicile, il a dû vendre sa voiture pour payer des amendes et éviter la prison parce qu’il dormait illégalement dans son véhicule, et il décide de se réfugier dans un bus. Il doit alors protéger le peu de biens qui lui reste d’un individu qui tente de lui subtiliser, tout en gardant un œil sur un autre individu qui semble vouloir le harceler.

Chaque partie de l’expérience met le participant dans une situation du genre, pour lui faire prendre conscience des difficultés que rencontrent les personnes sans logement au quotidien, et pour lui montrer à quoi ressemble leur descente aux enfers, depuis le jour où ils perdent leur emploi, jusqu’au jour ou ils s’installent dans la rue pour une durée indéterminée.

Dans le bus dans lequel le personnage se réfugie, il rencontrera également d’autres personnages dans une situation similaire à la sienne, qui sont eux aussi forcés à dormir dans le bus, chacun avec une histoire différente et un parcours bien spécifique qui a débouché sur un statut de sans-abris, sans savoir comment s’en sortir.

Pour vous donner une idée plus précise, voici la vidéo en question. Vous remarquerez certainement qu’en plus de la voix féminine narrant l’histoire du personnage au fur et à mesure de l’expérience et de la radio qui donne des informations sur la situation du moment qui semble désastreuse pour tout le monde, la musique et l’ambiance sonore sont là pour rendre le ressenti général encore plus pesant.

Les recherches comparent les comportements et les attitudes entre ceux qui suivent l’expérience en VR et ceux à qui on a simplement montré une vidéo classique, ou à qui on a donné des documents à lire. Les résultats montrent que les individus qui ont suivi cette expérience de réalité virtuelle ont tendance non seulement à exprimer des attitudes plus positives envers les personnes confrontées aux mêmes difficultés que celles décrites dans l’expérience, mais aussi à signer plus facilement des pétitions concernant différents moyens d’aider ces personnes, comme des actions pour faciliter l’accès au logement et autres.

Pendant la première partie de l’étude, les résultats montrent que 82 % des participants qui ont suivi « Becoming Homeless » en VR ont signé une pétition pour rendre les logements plus accessibles aux plus démunis, alors que seulement 67 % de ceux qui ont lu un écrit sur la condition de sans-abris l’ont signé. Tous les autres chiffres de l’étude vont dans ce sens, ce qui donne des preuves relativement tangibles aux chercheurs concernant l’effet positif de la VR sur l’empathie des individus.

On voit également dans les résultats que l’expérience VR rend les gens bien plus enclins à être d’accord avec des affirmations comme « Notre société ne fait pas assez d’effort pour aider les personnes sans abris » . Ceux qui ont suivi l’expérience sont également bien plus susceptibles de déclarer qu’ils se sentent personnellement très impliqués et touchés par la condition des personnes sans domicile.

Fernanda Herrera a commenté ces résultats en disant qu’elle trouvait excitant de découvrir que le fait de se mettre virtuellement à la place de quelqu’un en difficulté développait bien plus d’empathie et de comportement prosocial que le fait de simplement imaginer ce que ces personnes endurent à travers un film ou un écrit.

L’empathie peut être décrite comme étant l’habilité à partager et comprendre les émotions d’une tiers personne. Il s’agit d’une partie centrale dans les relations humaines et les interactions sociales. Une forte empathie aide à comprendre les individus, et entraine dans la majorité des cas des comportements sociaux positifs d’entraide. Les gens avec beaucoup d’empathie sont bien souvent ceux qui font des dons pour aider certaines communautés, qui s’engagent dans des projets de volontariat voir d’humanitaire, et qui insistent sur la coopération et l’entraide au quotidien.

Travailler son empathie… ou pas ?

Jamil Zaki est une professeure assistante en psychologie, et elle fait elle aussi partie des co-auteures des écrits sur ces recherches. Elle s’est exprimée au sujet de l’empathie en disant :

« On pense souvent que l’empathie est une chose que l’on a ou que l’on n’a pas. Pourtant, de nombreuses études ont démontré que l’empathie n’était pas simplement un trait de caractère. C’est une chose sur laquelle on peut travailler, et sur laquelle on peut insister ou non selon les situations. »

Ces études montrent donc que les gens sont plus touchés par des sujets graves lorsqu’ils suivent des expériences immersives qui les plongent au plus près des problèmes en leur faisant vivre des expériences qu’ils ne connaissaient pas, voir qu’il n’imaginaient pas. Cependant, il convient de faire attention aux conclusions que l’on en tire.

En effet, les chercheurs de l’étude insistent également sur le fait que certaines expériences d’immersion en réalité virtuelle qui font voir les choses sous un autre angle peuvent avoir des effets inverses à ceux observés sur la question des sans-abris.

Par exemple, des recherches antérieures ont montré que des individus à qui on montrait le point de vue de leurs compétiteurs et autres concurrents sur certaines choses par l’intermédiaire d’une expérience VR avaient tendance à devenir moins emphatique envers ces derniers.

L’étude sur « Becoming Homeless » n’est donc qu’un début, même si les chercheurs sont très satisfaits des résultats. Des recherches plus profondes concernant notamment le format de l’expérience VR et les nuances des effets de la réalité virtuelle sur les attitudes et les comportements sont déjà en cours.

Pour celles et ceux qui veulent en savoir plus sur cette étude, elle est disponible dans son intégralité en anglais en cliquant ici.