Quel islam de France ? (2)

Coran by Juanedc (CC BY 2.0) — Juanedc , CC-BY

Pour réformer l’islam, il ne suffit pas de ne vouloir se concentrer que sur un détail de ses manifestations, négligeant l’essentiel situé au-delà des frontières hexagonales. Ce serait délaisser la cause pour l’effet.

Par Farhat Othman.

La réforme de l’islam, cette anarchie en son sens noble et trivial à la fois, est à situer au creux d’un monde qui a changé tout en continuant à vivre selon les concepts obsolètes du passé. Car pour une religion se voulant de son siècle, cette réforme ne réussira qu’en réformant préalablement son environnement qui non seulement interagit avec elle, mais agit aussi sur elle.

Si personne ne conteste l’inéluctabilité, outre la nécessité, de la réforme de l’islam, la question pertinente à se poser reste bien évidemment comment s’y prendre. Il nous semble que cela impose de tenir compte tout à la fois de ses spécificités, dont on a esquissé déjà les deux principales s’ajoutant à une troisième ci-après évoquée, mais aussi de celles de notre époque.

Or, on est bien à un moment où la seconde parenthèse de l’époque doit être fermée, l’époque ayant le sens étymologique de pause qui est l’arrêt, lequel doit être manifesté par une fin. Pourtant, l’époque révolue continue à survivre, ce qui crée la période dont parle Gramsci, grosse de périls, étant favorable à l’apparition des mythes et des démons.

Irrésistible environnement de contraintes

La nature déséquilibrée d’une mondialisation encore axée sur l’ordre obsolète des rapports internationaux est au coeur de tout essai lucide sur la réforme de l’islam, entendant aller au creux des apparences, ne point se limiter au formalisme stérile habituel se résolvant en une normopathie qui aggrave le mal ou l’entretient, mais ne le guérit point.

En effet, en tant que négation de la souveraineté des États telle que théoriquement définie, le phénomène majeur de notre temps qu’est la globalisation exclut que ce qui s’est passé, en termes de réforme et de refondation même, pour le judaïsme et le christianisme puisse se reproduire en islam. Si le christianisme, par exemple, qui ne présentait rien de différent des courants les plus intégristes de l’islam obscurantiste d’aujourd’hui, a su faire sa révolution, ce le fut bien non seulement grâce à la centralisation de ses autorités, mais surtout à la possibilité et la capacité pour elles de le faire en toute liberté et souveraineté.

Une oeuvre de longue haleine comme le second concile oecuménique du Vatican a profité de la réalité d’une telle indépendance, qui était certes politique, mais aussi idéologique et religieuse, et non seulement interne aux pays chrétiens, mais aussi extérieure surtout. Ainsi, les chrétiens, contrairement aux musulmans, n’avaient pas à redouter un ennemi juif ou musulman pour les empêcher de réfléchir sur leur dogme, le toiletter de ses scories.

Ce n’est pas le cas de l’islam devenu une arme aux mains de qui sait que ses privilèges et immunités actuels sont de plus en plus liés à la fonction utilitaire ou d’opium de la religion ; Weber et Marx l’ont assez démontré. Au demeurant, une telle fonction n’a pas été spécifiée particulièrement pour la religion islamique qui, tout au contraire, avait le nécessaire antidote à pareille drogue. Tels pourraient, en effet, être qualifiés les outils appropriés que sont l’ijtihad, la technique des visées pour l’exégèse et surtout la philosophie appliquée qui en a été tirée qu’est le soufisme, et ce assez tôt dans l’islam primitif.

Tout autant que pour le christianisme, le judaïsme a su réaliser son propre aggiornamento paisiblement, réussissant l’épiphanie d’une foi libérale à la faveur de la civilisation de l’islam qui a donné le meilleur d’elle-même en Andalousie. C’est surtout en un tel paradis perdu de l’oecuménisme religieux qu’a été  consolidée la réforme du judaïsme, dit réformé, achevant la refondation de la foi de Moïse sur la base des acquis du passé. C’est ce qui a donné ce judaïsme des Lumières bien connu en Allemagne où l’on a vu les antagonismes et tensions entre la modernité et la tradition israélite similaires à ceux de l’islam.

Ce qui a été possible pour les deux plus anciennes religions des Écritures (et non du Livre, ce qui est une mauvaise traduction) ne l’est plus pour la plus récente de ces religions étant donné la nature irrésistible de l’environnement des contraintes internationales qui s’imposent à elle et à ses adeptes.

Ainsi, contrairement à ce que l’on prétend trop hâtivement, ce ne sont pas juste des causes internes, spécifiques aux communautés musulmanes, qui empêchent d’y avoir un événement semblable à Vatican II qui fut le plus marquant de l’Occident chrétien plus que jamais réveillé aux démons de ses racines à la faveur des mouvements populistes encouragés partout. L’objectivité commande de relever que l’ouverture souhaitée — ou même qu’on veut imposer — au monde moderne, à ses progrès technologiques et à sa culture, ne peut avoir lieu en islam dans l’environnement irrépressible des contraintes géopolitiques actuelles.

Ce qui n’a aucun rapport, malgré les apparences, avec cette supposée incapacité intrinsèque à ladite religion qui, comme toute idéologie, ne produit que ce qu’on en fait en termes d’usage. C’est bien à cause de la condition même des musulmans, guère choisie étant imposée, nationalement certes, mais aussi et surtout voulue pour eux par les seigneurs du monde et qui sont, aujourd’hui, les Occidentaux.

Il n’est d’ailleurs pas surprenant que les plus actives réformes voulues pour l’islam se fassent, directement ou indirectement, consciemment ou inconsciemment, au nom ou au profit de cet Occident dominateur, culturellement surtout, colonisant les mentalités par son modèle, et qui ne cherche qu’à maintenir sa prééminence plus que jamais battue en brèche.

Comment, par exemple, peut-on parler d’émancipation des musulmans en se limitant à parler de sécularisation sans que cette liberté ne touche ce qui est encore plus essentiel, les droits et les libertés dans la vie de tous les jours, dont la libre circulation citoyenne sans entraves ? Comment le faire quand on ne reproduit pas le même effort entrepris par les chrétiens à la faveur de recherches bibliques librement entreprises, contestant la patristique et la tradition sclérosée de l’Église, quand cela est interdit en un islam officiel, celui des institutions qu’appuie justement l’Occident en sous-main, soutenant des régimes à sa solde ou meilleurs partenaires, et de manière affichée ainsi qu’on le voit en France ?

Il nous faut être conscients du fait pertinent qui suit : si le christianisme — qui n’est pas moins passé par la théologie de la libération — a réussi sa réforme, c’est qu’il s’est ancré sur les textes religieux, mettant en valeur l’originalité même de la foi de Jésus, la diversité de ses cultures et ses églises. Son plus fameux concile n’a-t-il pas été une réaction réussie contre « l’immobilisme myope » et la « prépondérance des préoccupations juridiques sur l’inspiration évangélique » comme on a pu l’écrire ? Or, si cela est parfaitement possible en théorie en islam, et d’aucuns s’y adonnent, dont l’auteur de cette tribune, ce n’est pas bien vu et est combattu non seulement par la doxa officielle, mais aussi la doxasein officieuse des partenaires d’Occident des autorités officielles musulmanes.

Le national internationalisé

À l’occasion de la passation de ses pouvoirs à la place Beauvau, le 3 octobre, le ministre démissionnaire de l’Intérieur, Gérard Collomb, a tenu à livrer un message alarmant à son successeur par intérim, Édouard Philippe, par ailleurs chef du gouvernement. En connaisseur, il a dit craindre une fracture communautaire et sociale en France.

D’après cet expert, « la situation est très dégradée » dans les quartiers dits sensibles, les banlieues déshéritées, et l’on « ne peut plus continuer à travailler commune par commune ; il faut une vision d’ensemble pour recréer la mixité sociale ». Il est très pessimiste sur la situation présente, car si « aujourd’hui, on vit côte à côte » encore, il craint sérieusement que « demain on vive face à face ».

Ce diagnostic n’est en rien propre à la France, et il doit être étendu à tous les pays de l’ensemble méditerranéen. La crise de l’idéal du vivre-ensemble ne doit pas en faire un mythe ; ce qui commande de sortir du bocal national étriqué bien dépassé pour raisonner enfin, à l’échelle régionale, par espace de démocratie et d’affinités culturelle, géographique et historique.

Cela pointe du doigt la politique française en Méditerranée et avec ses voisins maghrébins, et ses rapports avec l’islam. Pour être réussie, sa gestion de l’islam en France passe par sa position sur la gestion de l’islam dans les pays d’islam  méditerranéen, surtout au Maghreb, le plus proche et dont une forte communauté est présente en France.

Il ne faut plus se leurrer : l’islam officiel des pays dits musulmans ne représente en rien l’islam populaire qui n’est pas nécessairement fidèle à la fibre soufie, la plus proche de l’esprit dans lequel communie le musulman lambda, car cet esprit a dû s’adapter pour vivre en empruntant aux scories dominantes, sunnites comme chiites. En France, ni le CCIF ni le CFCM ne représentent la raison musulmane pure. Ils restent des coquilles vides, juste des caisses de résonance d’intérêts politiques ou politico-religieux. Est-ce l’islam qu’on veut pour la France ?

L’islamisme, comme le pensent certains, ne veut rien dire, une notion devenue problématique même, induisant en erreur sur la caractéristique politique intrinsèque de l’islam au sens étymologique de polis. Sauf à ne vouloir signifier que l’islam politiquement instrumentalisé, sans nier sa dimension précitée, elle est à rejeter. La question qui ne manque de se poser à l’occasion des assises en cours, c’est pour quel islam elles ont lieu ?

En effet, le tort des analyses faites sur cette religion, en général, et celui de France en particulier, est de manquer d’aller au creux des réalités, restant à la surface, manquant de cette centralité souterraine de l’islam populaire qui est constitué par l’attachement ontologique du musulman à la liberté. Et c’est une liberté qui peut aller jusqu’à sa propre négation par excès de refus de tout ce qui la nie ou la met en cause.

Les ingrédients de l’intégrisme relèvent de cette dialectique de la liberté muant non en soumission à Dieu, qui est la définition même de l’islam, mais en une conception de Dieu, propre à soi, ou une idéologie qui se vend bien en assomption de l’idéal libertaire. C’est que c’est au nom de la liberté que l’on se soumet, y compris en se privant de la moindre liberté. Cela nous rappelle Kant et son idée d’autonomie. C’est d’autonomie qu’il s’agit également ici, mais à l’égard de l’environnement immédiat et de la perception que l’on se fait de sa foi par autrui.

Cette autonomie était déjà dans la saine compréhension soufie de l’islam qui est venue contrecarrer la lecture fondamentaliste ayant accompagné la naissance de l’État de l’islam. On la date généralement du premier assassinat politique proprement islamique, celui du troisième calife. Ne l’oublions pas, il fut l’oeuvre de compagnons du prophète, ceux qu’on appelait les encapuchonnés et qui étaient des lecteurs du Coran. Or ils ont  constitué l’ossature de l’armée du cousin du prophète, quatrième calife, donnant après les kharijites.

Au vrai, les lecteurs du Coran ont commencé à constituer un mouvement prenant progressivement du poids depuis la rupture de l’équilibre de la nature hybride de l’islam avec le glissement de la spiritualité vers davantage de politique, et qui s’est fait jour durant la vie même du prophète, dès la conquête de La Mecque, comme on l’a dit en première partie. On sait qu’elle a vu le ralliement du chef de la tribu de Qoraïch, farouche ennemi jusque-là des musulmans. Depuis, c’est la mainmise du clan des Omeyyades qui va se faire sentir et qui sera confirmée avec l’élection du calife Othmane, finalement assassiné.

Si ce qu’on qualifie de Grande Discorde n’a pas éclaté avant, malgré le grave conflit ayant marqué la succession du prophète avec l’éviction de ses plus fidèles soutiens, c’est qu’il y a eu les guerres d’apostasie tout d’abord, ensuite celles qui ont assuré l’expansion de l’islam durant le règne du calife Omar qui a gouverné avec une poigne de fer, ayant été le premier tyran musulman.

Cette fibre politique d’origine de l’islam commande que les libéraux d’aujourd’hui, qui sont tentés de s’allier avec l’islam intégriste, se rendent à l’évidence que leurs intérêts véritables sont moins dans un islam belliqueux qu’apaisé, car si l’on fait bien des affaires durant les guerres, elles sont moindres que les profits réalisés en temps de paix.

Or, en Occident et en terre d’islam, à la faveur de l’alliance actuelle que je qualifie de capitalislamiste sauvage, il est de plus en plus de va-t-en-guerre, dont est cause et effet la vague de populisme xénophobe en Europe. Ce qui lui donne le vent en poupe, ce sont bien les mensonges colportés sur l’islam et sa fausse compréhension, y compris par les siens qui, pour diverses raisons, s’éloignent du dogme pur dont l’exégèse est intimement liée à ses visées, pour s’en tenir à une lecture qui en a été faite par des humains et qui est bel et bien dépassée ; c’est ce qu’on appelle charia qui n’est point la loi d’islam, mais sa jurisprudence.

Assurément, on peut parfaitement bien « construire un islam français », mais cela ne se fera pas en élisant un « grand imam de France », l’imam en islam ne représentant que sa personne ; il n’a aucune autorité sur les consciences des musulmans, seules maîtresses de leur destinée selon leur compréhension de leur foi. Il faut donc s’adresser plutôt aux musulmans à travers leur conscience, par des actes éthiques, à forte charge symbolique.

Aussi, développer les cours d’arabe et même de l’islam et d’une lecture rationalisée du Coran, serait de bonne guerre ; mais cela doit commencer par des initiatives politiques en phase avec la nature de l’islam : liberté de la vie privée et de circulation, par exemple, réduction de l’influence étrangère, ce qui suppose que cela ne se limite pas au  domaine du financement mais s’étende aux rapports diplomatiques par la limitation de la connivence avec les autorités des pays pratiquant ces influences.

Par conséquent, réformer l’islam ne consiste pas à convaincre les musulmans de réformer leur religion, qui est de plus en plus jugée en idéologie, contrairement à ce que l’on croit ou ce que l’on veut faire accroire. Il s’agit de leur permettre de le faire en toute indépendance, sans immixtion extérieure, aussi bien en France que dans les pays d’islam où la France garde une influence auprès des dirigeants en place. Certes, la réforme ne peut que venir des musulmans eux-mêmes, mais d’abord en leurs propres pays. Ce qui reste une vue de l’esprit, non pas tant que les musulmans n’y sont pas prêts, mais plutôt du fait que leurs dirigeants le refusent, et donc les intérêts au pouvoir et du pouvoir, qui sont, d’une manière ou d’une autre, en relation avec les seigneurs du moment qui sont de tradition judaïque ou chrétienne.

D’ailleurs, on n’a pas manqué de dénoncer les conclusions du rapport Karoui jugées trop normatives, sinon idéologiques. Comme quoi, on n’apporte rien de nouveau dans l’instrumentalisation de cette foi ; c’est ce qui contribue à faire vérité de faussetés telles ces conclusions sur le port du voile ou la notion du halal, faits présentés en marqueurs islamistes alors qu’ils ne sont qu’artefacts, leurres identitaires.

Parabole du moucharabieh

Dans la culture arabe musulmane il y a ce que j’ai qualifié de parabole du moucharabieh, qui rejoint le  « jeu du je » précité ; c’est aussi un jeu de dissimulation pour apparaître à son avantage et aussi de protéger, ce qui donne lieu à une hypocrisie sociale exacerbée, une sorte de ruse de vivre.

Or, c’est cette apparence de nature viciée d’une religion devenue belliqueuse, ostentatoire et exclusiviste, qui alimente la hantise des autorités de l’islam en France. Ce qui ne traduit ni la réalité de cette foi ni sa perception par les siens, et qui n’est que le résultat de l’encouragement par les autorités successives de la République en France, et généralement en Occident, d’une illégitime filiation avec la logomachie des frères musulmans, notamment dans leur tendance actuelle wahhabite.

Ces derniers, dans leur ensemble, n’ont aucune légitimité selon la raison pure de l’islam. N’oublions pas que les doctrines salafistes et les commandements de Hassan El Banna relevaient de la contre-religion en tant que contre-politique, une politique opposée à un islam institué, politiquement asservi. D’ailleurs, qui ignore aujourd’hui les menées occidentales derrière l’émergence du mouvement frérot dans des États qui le combattaient, non pas tant pour une altération éhontée de l’islam en tant que religion de paix, que pour leurs propres intérêts idéologiques, pas loin d’être au service de l’étranger ?

Malgré un tel péché originel de l’islam institué, ce qui prouve le caractère contingent politique et idéologique de cet islam, s’agissant de la France, c’est le devenir de nombre des idéologues affiliés à la mouvance des Frères. Sans avoir à citer l’un des plus célèbres d’eux ayant maille à partir avec la justice, il suffit de signaler qu’ils ne sont désormais guère différents des  bourgeois français, prisant les beaux quartiers, éduquant leurs enfants à l’occidentale.

Même s’il leur arrive de reproduire, mais moins qu’avant, la rhétorique du rejet du modèle laïc, ils ne sont plus des zélotes ni d’un modèle opposé à la société française ni de le lui imposer. Certes, ils ne s’opposent pas à ceux qui en font commerce, la plupart du temps de la part de non-musulmans, mais c’est par complicité objective de part et d’autre.

Il faut dire que la question de l’islam instrumentalisé politiquement et idéologiquement est devenue un vrai levier de pouvoir et il est utilisé en ce sens, y compris lors des assises actuelles. Témoin idéal est bien le rapport de M. Karoui supposé inspirer M. Macron et qui illustrerait aussi ma parabole en termes de simulation et de dissimulation.

Il suffit de voir ce qui se passe aux portes de la France, en cette Tunisie soumise de force au pouvoir de qui n’était pas qu’un opposant à l’ordre déchu, mais activiste aussi, ne lésinant pas sur le recours à la terreur. Ainsi vient-on, en Tunisie, de dénoncer, preuves à l’appui, le parti islamiste Ennahdha pour ses accointances avec les responsables des deux assassinats politiques majeurs du pays post coup du peuple, la supposée révolution de jasmin.

Cela vient confirmer les accusations contre les gouvernements issus du 14 janvier dans l’encouragement du terrorisme par l’envoi des jeunes Tunisiens sur les champs de bataille en Orient. Or, Ennahdha est soutenu vaille que vaille par l’Occident dans le cadre de son alliance avec l’islam intégriste au service de ses intérêts économiques et aussi de ses visées impérialistes en Syrie.

Cela se passe, fallacieusement, au nom de la démocratie. Et on soutient l’islam intégriste au prétexte de ne pas se soucier de la foi des gens. Peut-on donc, aujourd’hui, sérieusement dissocier la religion de la politique ? Quelle religion peut se prétendre être apolitique ? C’est d’ailleurs ce que pense l’auteur du rapport Montaigne. Ne voit-on pas catholiques, protestants et juifs  militer politiquement tout autant que  religieusement ; comme la religion fait partie de la cité, militer en son nom, c’est aussi faire de la politique, la vraie !

Aussi, penser la relation entre islam et politique, comme le fait le rapport Karoui exclusivement à travers le prisme de l’islamisme est une erreur à dénoncer. Elle est de ces faussetés dont on fait canon ; il est temps d’y apporter le fait polémique pour s’en débarrasser.

Envisager sereinement l’avenir de la France et de ses rapports avec l’islam nécessite en premier lieu de se défaire de cette obsession d’une foi obscurantiste dominée par les islamistes qu’on encourage, par ailleurs, à s’imposer dans les pays d’islam au nom des intérêts économiques et de la fausse idée que l’on a des sociétés de ces pays à tort assimilées à des peuples conservateurs. Ils ne le sont qu’à la surface.

Aussi, il importe à la France, dont on sait les attaches et les intérêts en Tunisie, de prêter plus attention à ce qui s’y fait et d’oser, au-delà des concepts dépassés de souveraineté et d’affaires intérieures, aider à l’évolution des droits et des libertés en ce pays pionnier où tout est encore possible, ce qui forcément rejaillira sur tout l’islam et au-delà. Cela ne peut se faire que par des lois touchant au coeur de cible des islamistes, les sujets habituellement tus à tort au nom de l’islam.

Il urge d’appuyer la démonstration qui y est faite de la fibre humaniste et libertaire ; par exemple, par la réalisation de l’égalité successorale, l’abolition de l’homophobie, la libéralisation totale du commerce et de la consommation d’alcool sans nulle contrainte faussement liée au sacré, la décriminalisation du cannabis, les relations sexuelles entre majeurs, y compris hors mariage. L’Occident judéo-chrétien y est-il prêt ?

En un monde globalisé, il ne suffit plus de penser l’islam français dans les frontières étriquées de l’Hexagone, cela impose désormais de tenir compte du sort des musulmans dans leurs pays tout proches, comme la Tunisie. Il ne suffit plus d’agir pour la reconnaissance et le respect par l’État français de ses citoyens de confession musulmane considérés, ne serait-ce qu’inconsciemment, comme de seconde zone.

Paradoxalement, cela ne peut se vérifier, de nos jours, seulement à l’intérieur d’un pays, mais dans ses relations internationales, avec les pays d’origine de ses propres citoyens. On ne peut, en ce domaine ô combien sensible, pratiquer la politique de deux poids deux mesures. L’éthique et la crédibilité, pour le moins, l’empêchent.

Admis à l’international, il sera plus facile, au local, d’avoir confiance en ses citoyens et de les aider en leur assurant les moyens et la possibilité de faire montre de leur génie propre à  s’organiser et organiser leur culte de manière autonome, sans ingérence ni de l’étranger ni des pouvoirs publics. L’étranger étant plus que jamais lié à l’indigène, la France est appelée à agir au Maghreb comme elle entend le faire en France, y amenant les autorités qui sont à son écoute à réformer leur propre islam dans le même sens de libertés et de droits ; ce qui est bien la nature de l’islam correctement interprété.

Terminons en revenant aux propos de M. Collomb qui a martelé que « le terme de reconquête républicaine prend, dans ces quartiers, tout son sens. Parce que oui aujourd’hui, c’est plutôt la loi du plus fort qui s’impose, [celle] des narcotrafiquants, des islamistes radicaux, qui a pris la place de la République ».

Il suffit de remplacer la France par la Méditerranée et les quartiers par les pays du Maghreb pour retrouver la situation de l’islam dans tout le pourtour méditerranéen. Pour le réformer, il ne suffit pas de ne vouloir se concentrer que sur un détail de ses manifestations, négligeant l’essentiel situé formellement au-delà des frontières hexagonales. Ce serait délaisser la cause pour l’effet.