Sanctions américaines : l’Europe prise au piège d’un mauvais Shakespeare

London, William Shakespeare Bust By: Martin Pettitt - CC BY 2.0

Tout comme le roi Lear, Donald Trump est inconstant, sensible aux flagorneries et prompt aux coups de sang. En choisissant la voie des sanctions unilatérales, le président américain a trahi l’Europe comme le monarque a trahi son fidèle allié.

Par Antoine Thirion.

Dans la guerre commerciale que Donald Trump entend mener contre le monde, l’Europe est la première à payer les pots cassés. Dernier maillon de la chaîne alimentaire du commerce international, les PME européennes sont les premières victimes de la politique américaine, dictée par un aveuglement tout shakespearien.

Dans la littérature classique, les exemples de hubris ne manquent pas. Ainsi en est-il du drame shakespearien du roi Lear où, dans un accès de colère et de vanité, le protagoniste souverain bannit son fidèle allié, le comte de Kent. Une décision de courte vue qui entraînera la ruine d’un empire.

Tout comme la célèbre pièce, les États-Unis et l’Europe vont-ils être amenés à se séparer, emportés dans le tourbillon de folie que l’administration Trump a déclenché ? Tout porte hélas à le croire.

En faisant le choix de sanctionner l’Iran et la Russie début août, l’administration Trump a présenté à l’Europe un marché clair, mais non moins immoral : choisir entre les États-Unis ou le reste du monde. Et dans le cas (bien improbable) où le vieux continent choisirait la deuxième option, subir les foudres de l’Empire.

Ni demi-mesures, ni alternative, dans ce qui s’apparente plus à un racket qu’à une négociation diplomatique. La position est éminemment confortable pour « l’ami » américain, qui jouit de son statut de première économie du monde. Elle l’est moins pour les entreprises européennes, prises entre le marteau et l’enclume.

Coup dur pour la France

Car ces sanctions touchent toutes les entreprises, de la plus petite à la plus grande.
C’est le cas de la PME bretonne Mauviel 1830, qui produit du matériel de cuisson. Si les sanctions américaines ne lui ont fait perdre qu’une commande ou deux par an, le coût économique est énorme. « On parle tout de même de 50 000 euros », expliquait sa dirigeante au micro de France inter. À une toute autre échelle, pour les grands constructeurs automobiles comme PSA, c’est la Bérézina. Plus de 15% des volumes mondiaux de vente de la marque au lion devraient être impactés. À l’heure où les chiffres du commerce extérieur font grise mine, les sanctions contre Téhéran sont un coup dur pour la France.

Et le phénomène ne se limite pas à la théocratie chiite. Les entreprises européennes de l’aluminium subissent également les contrecoups d’autres sanctions, portées cette fois-ci à l’encontre de Rusal, le géant de l’aluminium russe. En plaçant le groupe sur sa « liste noire », l’administration Trump a entraîné dans la tourmente une foule d’entreprises européennes qui se reposaient sur Rusal, qui produit à lui seul 6,5% de l’aluminium mondial et assure 20% de la demande européenne.

Aluminium Dunkerque, première fonderie européenne, craint ainsi des lendemains qui (dé)chantent avec la perte de son premier fournisseur d’alumine – un composé chimique, issu de la bauxite, dont l’aluminium est tiré. Bilan prévisionnel : quatre à cinq mois d’arrêts d’activité.

Les sanctions américaines pourraient aussi inquiéter les quelques 250 000 emplois directs du secteur en Europe, dont 1 500 en France. Ou les quelques 100 000 emplois indirects que représente la transformation d’aluminium dans l’Hexagone.

La trahison américaine : l’aveuglement comme doctrine Trump

C’est là où Shakespeare rejoint l’économie. Tout comme le roi Lear, Donald Trump est inconstant, sensible aux flagorneries et prompt aux coups de sang. En choisissant la voie des sanctions unilatérales, le président américain a trahi l’Europe comme le monarque a trahi son fidèle allié. À ce jour, il est difficile de savoir si la diplomatie américaine reviendra sur ses positions ou si elle demeurera ferme.

Quelles options reste-t-il dès lors à l’Europe, confrontée à une succession de sanctions aussi erratiques qu’imprévisibles ?

La première reste celle de la diplomatie : comme le fidèle Kent, il s’agit d’orienter vers la raison le dirigeant de la première économie du monde. C’est le sens de la rencontre Juncker – Trump et la possibilité d’un vaste accord commercial, qui n’est pas du goût de Paris.

La seconde est celle de la défense : brandir le bouclier européen qu’est la « loi de blocage », ressortie de derrière les fagots à l’occasion des sanctions contre l’Iran, et le renforcer, en l’appliquant au reste du monde et à tous les secteurs.

Négocier et se défendre, voilà à quoi l’Europe est réduite. Mais il faudra bien cela si elle souhaite éviter le funeste destin que connaissent, comme souvent, les personnages shakespeariens.