Le problème de Diagoras : pourquoi nous aimons dire « parce que »

Ce qui nous conduit à nous tromper, c’est l’obsession du « parce que » qui nous fait croire que toute chose a une cause identifiable et que nous nous jetons sur celle qui nous convient le plus, refusant le hasard.

Par Gilles Martin.

Il y a des livres que l’on croit avoir lu juste en entendant parler d’eux.

C’est le cas pour moi de Le Cygne noir de Nassim Nicholas Taleb qui traite de l’imprévisible, ce cygne noir qui apparaît et vient contredire l’idée que tous les cygnes sont blancs ; c’est un livre qui nous dit que rien n’est certain, tout est imprévisible, qui peut venir contredire à tout moment tout ce que l’on croit prévisible.

Voilà ; pourquoi se taper les 500 pages ? tout est dit, non ? Comme ici.

Alors, j’ai enfin ouvert le livre, plus de dix ans après sa parution en français. Et, forcément, ça en dit un peu plus.

On y apprend notamment pourquoi nous nous conditionnons à ne pas croire aux cygnes noirs, l’histoire nous cachant les cygnes noirs et nous donnant une idée erronée de leurs chances de se produire.

Conformer notre interprétation

C’est ce que Nassim Nicholas Taleb nomme « le problème de Diagoras ».

C’est quoi ça ?

Il s’agit d’un personnage vieux de plus deux mille ans, nommé Diagoras, dit l’Athée, à qui on montra des tablettes peintes représentant des dévots qui avaient prié et survécu à un naufrage. Prier protège donc de la noyade. Et Diagoras demanda alors où étaient les portraits de ceux qui avaient prié et qui étaient morts. Cette histoire est rapportée par Cicéron dans De natura deorum. 

Cette histoire raconte notre tendance à ne rechercher que les événements qui viennent conforter notre interprétation. C’est comme cela que se fabrique la désinformation. On recherche des causes qui n’en sont pas. C’est ainsi que s’écrivent des livres nous expliquant comment devenir un dirigeant performant : on prend un échantillon de dirigeants ayant réussi, on cherche leurs caractéristiques communes (courage, capacité à prendre des risques, optimisme, peu importe) et on en déduit ce qu’il faut faire pour réussir comme eux. En faisant cela on oublie tous ces dirigeants tout aussi courageux, prenant des risques, et optimistes, qui se sont plantés lamentablement, d’autant plus faciles à oublier que ceux qui échouent écrivent rarement leurs mémoires.

Ce « problème de Diagoras » est aussi celui qui nous fait croire à la stabilité : Nassim Nicholas Taleb évoque ainsi Giacomo Casanova, qui connut un nombre incalculable de revers de fortune et réussit toujours à s’en tirer avec succès. Il fait ainsi partie de ces aventuriers qui se sentent élus par le destin. En fait, cela n’existe que parce que nous n’entendons pas parler de tous ces aventuriers et qui n’ont pas eu cette chance.

Prendre des risques

C’est pourquoi nous sommes souvent encouragés à prendre des risques, non pas par témérité, mais par ignorance et cécité face aux probabilités. Moins nous croyons au hasard sauvage qui engendre les cygnes noirs, plus nous croyons à un fonctionnement idéal de l’évolution. Alors que l’évolution est une succession de hasards, parfois heureux, parfois malheureux, nous avons tendance à ne voir que les premiers. Une métaphore de Nassim Nicholas Taleb illustre bien le phénomène :  c’est comme si l’on voyait sortir de riches joueurs du casino, et que l’on en déduisait que le goût du jeu est bon pour l’espèce parce que jouer permet de devenir riche.

Pourtant cette idée de l’évolution qui fait un super boulot pour nous placer dans le meilleur des mondes est « complètement bidon, à la lumière du problème de Diagoras ».

Ce qui nous conduit à nous tromper ainsi, c’est cette obsession du parce que qui nous fait croire que toute chose a une cause identifiable et que nous nous jetons sur celle qui nous convient le plus, refusant le hasard. Mais nous préférons dire parce que plutôt que d’accepter le hasard.

Ce problème de Diagoras est en fait ce qui nous permet de déformer le rôle et l’importance des cygnes noirs. La partie inconsciente de notre mécanisme de déduction va fabriquer une histoire à partir de ceux qui ont réussi (je peux faire pareil, c’est donc facile), et ne va pas tenir compte de tous ceux qui ont échoué et ont été oubliés. C’est comme ça que les start-up se plantent aussi.

Le conseil de Nassim Nicholas Taleb vaut pour chacun d’entre nous : méfiez-vous du parce que et maniez-le avec précaution, surtout lorsque vous soupçonnez la présence du problème de Diagoras.

Sage leçon, non ?

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