Le problème de Diagoras : pourquoi nous aimons dire « parce que »

Ce qui nous conduit à nous tromper, c’est l’obsession du « parce que » qui nous fait croire que toute chose a une cause identifiable et que nous nous jetons sur celle qui nous convient le plus, refusant le hasard.

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Le problème de Diagoras : pourquoi nous aimons dire « parce que »

Publié le 9 août 2018
- A +

Par Gilles Martin.

Il y a des livres que l’on croit avoir lu juste en entendant parler d’eux.

C’est le cas pour moi de Le Cygne noir de Nassim Nicholas Taleb qui traite de l’imprévisible, ce cygne noir qui apparaît et vient contredire l’idée que tous les cygnes sont blancs ; c’est un livre qui nous dit que rien n’est certain, tout est imprévisible, qui peut venir contredire à tout moment tout ce que l’on croit prévisible.

Voilà ; pourquoi se taper les 500 pages ? tout est dit, non ? Comme ici.

Alors, j’ai enfin ouvert le livre, plus de dix ans après sa parution en français. Et, forcément, ça en dit un peu plus.

On y apprend notamment pourquoi nous nous conditionnons à ne pas croire aux cygnes noirs, l’histoire nous cachant les cygnes noirs et nous donnant une idée erronée de leurs chances de se produire.

Conformer notre interprétation

C’est ce que Nassim Nicholas Taleb nomme « le problème de Diagoras ».

C’est quoi ça ?

Il s’agit d’un personnage vieux de plus deux mille ans, nommé Diagoras, dit l’Athée, à qui on montra des tablettes peintes représentant des dévots qui avaient prié et survécu à un naufrage. Prier protège donc de la noyade. Et Diagoras demanda alors où étaient les portraits de ceux qui avaient prié et qui étaient morts. Cette histoire est rapportée par Cicéron dans De natura deorum. 

Cette histoire raconte notre tendance à ne rechercher que les événements qui viennent conforter notre interprétation. C’est comme cela que se fabrique la désinformation. On recherche des causes qui n’en sont pas. C’est ainsi que s’écrivent des livres nous expliquant comment devenir un dirigeant performant : on prend un échantillon de dirigeants ayant réussi, on cherche leurs caractéristiques communes (courage, capacité à prendre des risques, optimisme, peu importe) et on en déduit ce qu’il faut faire pour réussir comme eux. En faisant cela on oublie tous ces dirigeants tout aussi courageux, prenant des risques, et optimistes, qui se sont plantés lamentablement, d’autant plus faciles à oublier que ceux qui échouent écrivent rarement leurs mémoires.

Ce « problème de Diagoras » est aussi celui qui nous fait croire à la stabilité : Nassim Nicholas Taleb évoque ainsi Giacomo Casanova, qui connut un nombre incalculable de revers de fortune et réussit toujours à s’en tirer avec succès. Il fait ainsi partie de ces aventuriers qui se sentent élus par le destin. En fait, cela n’existe que parce que nous n’entendons pas parler de tous ces aventuriers et qui n’ont pas eu cette chance.

Prendre des risques

C’est pourquoi nous sommes souvent encouragés à prendre des risques, non pas par témérité, mais par ignorance et cécité face aux probabilités. Moins nous croyons au hasard sauvage qui engendre les cygnes noirs, plus nous croyons à un fonctionnement idéal de l’évolution. Alors que l’évolution est une succession de hasards, parfois heureux, parfois malheureux, nous avons tendance à ne voir que les premiers. Une métaphore de Nassim Nicholas Taleb illustre bien le phénomène :  c’est comme si l’on voyait sortir de riches joueurs du casino, et que l’on en déduisait que le goût du jeu est bon pour l’espèce parce que jouer permet de devenir riche.

Pourtant cette idée de l’évolution qui fait un super boulot pour nous placer dans le meilleur des mondes est « complètement bidon, à la lumière du problème de Diagoras ».

Ce qui nous conduit à nous tromper ainsi, c’est cette obsession du parce que qui nous fait croire que toute chose a une cause identifiable et que nous nous jetons sur celle qui nous convient le plus, refusant le hasard. Mais nous préférons dire parce que plutôt que d’accepter le hasard.

Ce problème de Diagoras est en fait ce qui nous permet de déformer le rôle et l’importance des cygnes noirs. La partie inconsciente de notre mécanisme de déduction va fabriquer une histoire à partir de ceux qui ont réussi (je peux faire pareil, c’est donc facile), et ne va pas tenir compte de tous ceux qui ont échoué et ont été oubliés. C’est comme ça que les start-up se plantent aussi.

Le conseil de Nassim Nicholas Taleb vaut pour chacun d’entre nous : méfiez-vous du parce que et maniez-le avec précaution, surtout lorsque vous soupçonnez la présence du problème de Diagoras.

Sage leçon, non ?

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  • Excellent !
    « C’est pourquoi nous sommes souvent encouragés à prendre des risques, non pas par témérité, mais par ignorance et cécité face aux probabilités. »
    Personnellement je ne crois pas au hasard, mais j’adhère TOTALEMENT à la phrase ci-dessus.
    Merci à vous pour cette article.

    • @Dror45-G: Cette phrase peut se réécrire ainsi :
      « Nous sommes souvent encouragés à prendre des risques, PARCE QUE nous sommes ignorants et aveugles face aux probabilités ».
      Or l’auteur nous met en garde contre l’obsession du « parce que »…

      Paradoxe !

      • @ amike
        Malgré la formulation (parce que), la cause reste inconnue…(ignorance & cécité).

        En réalité, Nous n’agissons plus « en conséquence de… ou parce que  » mais sans pouvoir évaluer l’ensemble des données qui précèdent nos décisions.

  • Merci à vous pour cet article.
    Désolé

  • C’est comme l’effet Barnum, nous entendons ce que nous voulons entendre !

  • Bon, très bien, mais qu’est ce qu’il faut faire alors pour réussir ? Hein ?

    • Lire l’art de la guerre de Sun TZI. Il ne faut pas la faire : Sun Tzi Ki ? c’est nul et ça risque de foutre le boxon chez les auteurs anciens car l’art de la guerre est complémentaire au traité des cinq roues écrit par un certain Miyamoto, vous voyez bien qu’il ne faut pas la faire ! Grace à ces deux bouquins vous acquérez tactique et stratégie que j’ai appliqué dans la guerre commerciale souvent plus meurtrière que la guerre belliciste.

      • C’est plutôt le traité des cinq roues qu’on peut considérer comme complémentaire de l’art de la guerre. En matière de stratégie, les anciens chinois précédent le Japon et l’occident de loin. Et la tradition japonaise emprunte beaucoup à la Chine.

    • – Se donner des baffes à chaque fois qu’on accepte une explication sans analyse critique simplement parce c’est ce qu’on a envie d’entendre.
      – Ne pas sous-estimer la probabilité d’occurrence des « cygnes noirs », soit que ce soit un risque, soit que ce soit une chance, dans le business qu’on s’est choisi.

      • – Et à chaque fois qu’on aperçoit un cygne noir, se demander de quelle couleur ils est de l’autre côté …

      • @MichelO:
        « se donner des baffes à chaque fois… ». Pour les masochistes…oui !
        Pourquoi voulez vous changer d’avis « à chaque fois » ? Pourquoi voulez vous faire une analyse critique qui sera longue, peu agréable et dont les conclusions seront au mieux inutiles, et ce à chaque sujet ?
        Changer d’avis est toujours à court terme une source de problèmes. Alors, il est plus efficace d’accepter d’avoir tort avec beaucoup que raison tout seul.

        « ne pas sous estimer la probabilité… » : Et comment pouvez vous décidez sur les cygnes noires qui sont l’équivalent mathématique de la division de l’infini par l’infini !!
        Un très grand risque mais d’une probabilité très faible, mais c’est le saint Graal de tous les assureurs ou des NHulots modernes.
        En fait, la prévention des sommes de petits risques est déjà suffisantes pour se préparer aux cygnes.

        • Faire une analyse critique, ça ne conduit pas forcément, ni même souvent, à changer d’avis. En revanche, ça contribue à réduire les risques de se tromper. La seule raison valable que je vois à éviter de se livrer à répétition à cette introspection critique est de ne pas vouloir passer pour un pisse-vinaigre à l’esprit de contradiction prononcé auprès de ses proches.
          Les cygnes noirs ne sont pas l’équivalent mathématique de la division de l’infini par l’infini. Ce sont des occurrences dans ce qu’on appelle la queue de la distribution. Schématiquement, les distributions de probabilités se classent en 3, platikurtiques, mesokurtiques et leptokurtiques, suivant que la queue de distribution où se trouvent les extrêmes est fine (pauvre en événements) voire tronquée, normale, ou épaisse (riche en événements). Taleb dénonce la propension commune à évaluer la kurticité (la richesse en événements extrêmes) à partir du corps de la distribution (le quotidien des événements) et la sous-estimation qui s’ensuit, avec un biais considérable vers le platikurtique et le mésokurtique.
          Les assureurs maîtrisent parfaitement ces notions, et les NHulots, comme vous dites, savent jouer à plein des manques de maîtrise du public et des croyances populaires. En effet, il n’y a pas besoin de maîtriser les notions mathématiques pour entraîner les masses dans les mouvements irrationnels.

  • ça ressemble beaucoup au biais du survivant, exprimé différemment

  • Vous n’avez lu que le chapitre huit ou vous êtes-vous arrêtez là?

  • Les commentaires sont fermés.

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