Milada Horáková, héroïne du Printemps de Prague

C’est le 50e anniversaire du Printemps de Prague, en 1968. Une autre grande date est le Coup de Prague, lorsqu’en 1948 les communistes écartèrent tous les opposants. Une femme, Milada Horáková, montra alors la voie de la dissidence.

Par Marc Crapez.

« I kiss you, my husband ! I press your hand, my comrade ! », écrit Milada Horáková avant d’être pendue, en 1950, sans avoir demandé sa grâce, après avoir été torturée (durant des heures et des jours debout jusqu’à la taille dans de l’eau froide, privée de lumière et sommeil).

Les services russes étaient venus à Prague prendre l’affaire en main. Ce ne sont pas encore les chars russes comme en 1968, mais c’est un procès de Moscou acharné. Le parti communiste appelle à « renforcer la vigilance et provoquer une atmosphère de pogrom contre tous les ennemis de la République ». Pseudo-république, en réalité, à la botte de Moscou, consécutive au coup de Prague de février 1948.

Au procès de 1950, les accusations les plus abracadabrantes pleuvent. Les enseignants sont invités à inculquer à leurs élèves le « caractère dépravé des accusés ». L’ex-résistante résolue au nazisme se trouve comparée à « la brute célèbre de Buchenwald », Elsa Kochová. Accusée de complot à la solde de l’Amérique, visant à « jeter des bombes sur les lieux où vivent des milliers d’enfants tchécoslovaques, y compris sa propre fille ».

Sa fille à laquelle elle adressa, avant de mourir, une lettre prônant l’insurrection anti-tyrannique. Des gens de lettres participent à la curée : écrivaines à succès (Jarmila Glazarová, Alena Bernášková), actrice de théâtre (Eva Vrchlická), universitaires cumulant des fonctions d’académicien, recteur, doyen. Plusieurs d’entre eux ont un stigmate à effacer, une jeunesse d’extrême-droite ou une collaboration avec l’Amérique, qui les poussent à s’offrir une conduite et racheter leur passé.

Femmes antitotalitaires

Les organisateurs de la mascarade sont inquiets car « une sorte d’indulgence se manifeste dans l’opinion publique envers les coupables de sexe féminin ». Une co-accusée de Milada se nomme, en effet, Fráňa Zemínová, à ne pas confondre avec la grande amie féministe de Milada, Františka Plamínková, journaliste surnommée Plamka, petite flamme.

Les femmes antitotalitaires sont nombreuses, puisqu’on pourrait encore citer Nina Svobodovà ou Mimi Eva Jirankova. La police politique pousse, en conséquence, des pions féminins. En particulier, un procureur inexpérimenté et peu qualifié de 28 ans, l’apparatchik Ludmila Brožová-Polednová. L’accusée Milada, elle, est avocate de profession, social-démocrate, d’orientation féministe, avec passion, et admiratrice fidèle de l’héritage de Tomáš Garrigue Masaryk.

Celui-ci illustre la tradition des rois philosophes. Le premier président de la Tchécoslovaquie, aussi bien que le dernier, le célèbre Vaclav Havel, est un intellectuel de premier ordre. Masaryk considérait la participation des femmes au processus d’égalité démocratique non seulement juste, mais utile, à la vie économique comme à la vie politique.

En somme, un des fondements du bien public. Sous son égide, Milada participe à la rédaction d’une législation visant à améliorer la condition des femmes et leur statut sur le marché du travail (article 106 de la nouvelle Constitution tchécoslovaque de 1920), après avoir travaillé avec la Croix-Rouge tchécoslovaque, mis en place des centres de conseil pour les mères, orphelins et sans-abris après la Première Guerre mondiale.

Un sacrifice qui ne fut pas inutile

La Tchécoslovaquie fut un pays de haute culture et de grande tradition constitutionnelle. Très en pointe, par exemple, dans l’art nouveau, Prague fut une sorte de seconde Vienne à maints égards. En second lieu, il faut rappeler l’indifférence quasi-totale des étudiants occidentaux soixante-huitards au sort des insurgés du Printemps de Prague.

Par contre, il faut le souligner, la social-démocratie se comporte avec une loyauté et une fidélité sans faille envers la démocratie et l’alliance atlantique. Enfin, des héroïnes telles que Milada Horáková firent office de petit caillou dans la botte du géant totalitaire : leur sacrifice finit par contribuer à sa chute.

Marc Crapez a lancé les comptes Twitter et Facebook « femmes contre le totalitarisme » et « obs du totalitarisme ». Il a publié, avec Biljana Vucetic, Veronica Vives et Delphine Denuit, Elles l’ont combattu. Femmes contre le Totalitarisme au 20ème siècle, éditions du Cerf, 2018.