La menace d’interdiction des armes à feu aux USA a-t-elle boosté leur vente ?

À la lecture des chiffres de mars 2018, on peut donc se demander si les avocats de l’interdiction des armes à feu n’ont pas obtenu l’effet inverse de celui désiré en occupant les médias et en défilant dans les rues. 

Par Philippe Lacoude.

Le Federal Bureau of Investigation (FBI) vient juste de publier les statistiques du Système national de vérification instantanée des antécédents criminels (National Instant Criminal Background Check System, NICS) pour le mois de mars 2018.

Mandaté par la loi Brady sur la prévention de la violence par armes à feu de 1993, Public Law 103-159, le système NICS a été créé pour permettre aux vendeurs d’armes (FFL dealers) d’effectuer les vérifications obligatoires des antécédents judiciaires des acheteurs. Le système NICS peut également être utilisé pour effectuer les vérifications d’antécédents lorsque les armes sont rachetées à un prêteur sur gage, lorsque les armes sont transférées d’un État à l’autre et lorsque les gens demandent des permis de port d’arme.

Le mois dernier, l’agence fédérale a traité un nombre record de 2.767.699 vérifications. C’est de très loin le nombre le plus élevé enregistré pour un mois de mars. Ce chiffre est comparable avec le chiffre de décembre 2016 de 2.777.159 vérifications. C’est aussi comparable aux 2.783.765 vérifications du mois de décembre 2012 lors de la tuerie de l’école primaire Sandy Hook près de Newtown, dans l’État du Connecticut, aux États-Unis. C’est un peu moins que le record absolu de décembre 2015, et ses 3.314.594 vérifications, à la suite de l’attaque terroriste survenue le 2 décembre 2015 à San Bernardino, près de Los Angeles, dans l’État de Californie.

Une augmentation de 17% des ventes

La semaine du 26 février au 4 mars 2018 – qui fait suite à la fusillade survenue le 14 février 2018 dans le lycée Marjory Stoneman Douglas en Floride – a été la huitième semaine la plus active sur les 1007 semaines d’existence du NICS.

En mars 2018, les ventes d’armes d’épaule – carabines et fusils de chasse, long guns en langage juridique américain – ont augmenté de 17% par rapport à la même période de 2017, reflétant probablement des ventes inhabituelles des très populaires fusils AR-15.

Bien que mars 2018 ait connu le quatrième plus grand nombre mensuel de vérifications des antécédents criminels jamais enregistré, ce mois est normalement une période tranquille pour les achats civils d’armes à feu. La saison des ventes a lieu à la fin de l’année, aux alentours de Noël, les mois de novembre et de décembre représentant environ le quart des ventes annuelles.

Cependant, les achats d’armes à feu augmentent généralement considérablement pendant les périodes où les médias et les politiciens discutent de restrictions des ventes aux civils.

Cela surprend beaucoup de gens mais, depuis la mi-novembre 1998, les contrôles NICS incluent les informations sur la santé mentale et les interactions des individus avec la loi. Depuis lors, le FBI a procédé à plus de 285.583.802 contrôles NICS qui sont obligatoires pour chaque achat civil de chaque nouvelle arme à feu. Au 31 janvier, la base de données NICS contenait les noms de 5.226.026 Américains jugés comme ayant des problèmes de santé mentale ainsi que les noms de 3.421.665 criminels condamnés. Au total, la base de données NICS interdit à 17.530.789 personnes d’acheter légalement une nouvelle arme à feu aux États-Unis.

Vente record des armes automatiques

Bien qu’il n’y ait pas une corrélation de 100% entre les vérifications NICS et les ventes d’armes à feu – en raison des permis de port d’arme, des rachats d’armes gagées, du commerce d’armes inter-États et d’autres facteurs – les ventes aux civils ne peuvent être inférieures à 1,4 million de nouvelles armes à feu en mars 2018. En particulier, les ventes d’armes de poing et d’armes d’épaule étaient d’au moins 781.452 et 540.979, respectivement. Pour donner une idée de ce que ceci représente, les U.S. Marines et la U.S. Army ont, respectivement, 182.000 et 476.000 militaires en activité.

Certains lycéens de Marjory Stoneman Douglas à Parkland en Floride prônent l’interdiction de la vente des fusils semi-automatiques AR-15 aux civils. Ceci explique-t-il les ventes astronomiques du mois de mars ?

Il est très difficile de savoir exactement de quoi est constitué l’arsenal civil américain.  Les statistiques détaillent les ventes par producteur, par calibre, par type (armes de poing, armes d’épaule) mais pas par modèle.

Sur ce marché, l’offre est très atomistique. Plusieurs centaines de petits fabricants créent des AR-15 – nom générique dérivé d’Armalite, le nom du producteur originel – parce qu’il suffit d’un bloc l’aluminium, d’une machine-outil et des fichiers STL qui sont disponibles un peu partout sur le web. En épluchant les ventes par producteur, en fonction de leurs catalogues, il y a quelques années, j’avais évalué qu’au moins 5 millions de nouveaux AR-15 ont été vendus depuis que les politiciens ont menacé d’en interdire la vente à la suite de la tuerie de Sandy Hook. Aujourd’hui, au moins 1 fusil vendu sur 4 est un AR-15 ou un AR-10, une version de plus gros calibre très populaire pour la chasse au gros gibier.

Selon de nombreuses discussions que j’ai eues avec les employés de la National Rifle Association (NRA), il y aurait entre 8 et 15 millions de fusils semi-automatiques AR-15 dans les mains des civils. En réponse à tous ces achats, la Competitive Division de la NRA – en charge de l’organisation de matchs un peu partout dans le pays – a fortement développé ce segment sous le nom d’America’s Rifle Challenge : les compétiteurs utilisent leurs AR-15 pour tirer en temps limité sur des cibles en carton ou en acier, à des distances de quelques mètres jusqu’à 500 mètres, soit depuis des barricades, soit en mouvement le long de chemins imposés.

À la lecture des chiffres de mars 2018, on peut donc se demander si les avocats de l’interdiction de ces armes n’ont pas obtenu l’effet inverse de celui désiré en occupant les médias et en défilant dans les rues.  Comme le dit Mark Westrom, ancien propriétaire d’Armalite, « si vous voulez vendre quelque chose à un Américain, dites-lui simplement qu’il ne peut pas l’avoir ». Avec des millions de nouvelles ventes, chaque mois qui passe rend donc l’interdiction et la saisie de ces armes un peu plus difficile.