Bye bye Clément Rosset !

Clément Rosset laissera-t-il le souvenir d’un philosophe sans philosophie ? Le point de vue de Marc Crapez.

Par Marc Crapez.

Clément Rosset est mis en bière avec la bénédiction de la presse de gauche au complet. Pas étonnant. Il y a beau temps que ce rebelle avait cessé de se rebeller. Copain avec Polac, copain avec Deleuze, copain avec Althusser, copain avec le Nouvel obs. Voilà la réputation qui lui servait de viatique.

L’ex-dissident des Matinées structuralistes et de la Lettre aux chimpanzés, où il pourfendait avec panache le terrorisme intellectuel de la gauche, réédita ladite lettre sans s’écarter du droit chemin et en soutenant des propos profonds, très forts et, pour tout dire, génialissimes tels que : « L’idée du bien et du mal est pour moi, comme le disait Spinoza, la principale sottise de l’espèce humaine ».

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Du rebelle à Narcisse

Si le jeune Rosset consacrait un livre à la curieuse figure du philosophe antique Lucien de Samosate, ce fut bien là son unique élan altruiste. Ne comptons pas sur lui pour louer un pestiféré connu (George Orwell) ou méconnu (George Heinen). Le vieux Rosset avait plutôt des postures de Narcisse.

Il est de cette génération de bons esprits qui vont du coq-à-l’âne et mêlent à leur propos, supposé philosophique, des digressions incluant des anecdotes triviales. Mais tout le monde n’est pas Diderot dissertant sur sa vieille robe de chambre. Quant à l’humour, on peut préférer Desproges.

Clément annonce que tel livre sera son dernier… avant d’en publier un autre derechef. Procédé publicitaire. Il est crédité d’une « œuvre originale, jubilatoire et pleine d’humour ». Jubilatoire. Mot à la mode devenu un sauf-conduit. Qui signifie qu’on s’éclate. Qu’on n’est pas frileux. Qu’on n’est pas du bas peuple. Et Clément s’affiche effectivement comme un « jouisseur d’existence ».

Un sage oriental très parisien

Poussant plus loin la spéculation métaphysique, il précise que « philosopher c’est apprendre à vivre. La philosophie, c’est le savoir-vivre dans tous les sens du terme ». Mais a-t-on besoin d’être philosophe pour pondre ce genre d’aphorisme ? N’est-ce pas plutôt la marque d’une « sorte de sage oriental, au reste très parisien », selon la remarque perfide de Marcel Conche ?

Bonne question : était-il bon philosophe ? Après tout c’est d’abord cela que l’on est en droit d’attendre d’un prof de philo qui, enseignant dans la discipline reine et auteur d’une série de livres où il développe une « pensée » personnelle, revendique le terme et son usufruit, à savoir la condition iconoclaste du philosophe dans la Cité, toujours menacé de la ciguë à laquelle les béotiens le vouent.

Délimiter cette catégorie, et a fortiori ceux qui l’illustrent dignement, n’est pas une mince affaire. De Sartre à Glucksmann en passant par Revel, le label écrivain, intellectuel ou philosophe politique l’emporte souvent sur la singularité du philosophe en tant que tel.

Des livres qui n’étaient pas des livres

Rosset présenta un de ses livres, intitulé Faits divers, comme les « miscellanées » d’un « répertoire désordonné et jubilatoire ». À dire vrai, ce sont quasiment les œuvres complètes de Rosset qui le sont, des miscellanées désordonnées ! Ce défenseur du bon sens multiplia les paradoxes. Cet adversaire de facto de la gauche se boucha le nez devant la droite et ne défendit point le libéralisme.

Ce partisan de la clarté française succomba aux afféteries. Cet apologiste du réel publia des livres qui n’étaient pas des livres ! Par exemple sa Force majeure a l’apparence et le prix d’un livre, mais ne consacre à son sujet que 24 pages, avant de changer de sujet.

Pas l’ombre d’une réflexion tant soit peu méthodique. Il s’agit donc d’un opuscule, pas d’un livre à proprement parler. Voilà pourquoi on chercherait en vain un compte-rendu substantiel d’un de ses livres. Déjà pas facile de mettre la main sur un de ses livres qui soit substantiel !

Ce n’est pas un érudit de la philosophie (à la façon d’Alexis Philonenko) ; ni un historien de la philosophie (comme Vincent Descombes). Il n’a pas fait œuvre de philosophe de la connaissance (à l’image du Suisse Pascal Engel) ; ni pris à bras-le-corps un rôle didactique (à la André *Comte-Sponville) ou d’exemplarité (Simone Weil). Il n’a pas de concept pivot (village global de Marshall McLuhan, déterritorialisation de Gilles Deleuze, société du spectacle de Guy Debord, révolte des élites de Christopher Lasch, dromocratie de Paul Virilio, vie liquide de Zygmunt Baumann…).

Campant dans l’empyrée spéculative, il n’est ni un théoricien du réalisme politique (tel le philosophe britannique Bernard Williams) ; ni l’auteur d’un bréviaire cynique de moraliste politique dans la tradition machiavélienne (tel l’écrivain britannique Percy Kemp).

Dans son livre Le choix des mots il considère la sagesse comme concomitante de l’écriture ou, pour le dire avec Wittgenstein, la pensée comme connaturelle du langage. Il y exhume des métaphores (un pommier donne des pommes) ou des auteurs réactionnaires (Cournot, de Bonald, le joueur d’échecs Tartakover). Un philosophe sans philosophie ?