Si nous ne brûlons pas, de Justine Bo

Le parcours d’une jeune fille qui cherche sortir du chemin tout tracé que lui promettait ses origines.

Par Francis Richard.

Enfant, j’étais fière de pouvoir dire que j’étais Justine à cause du marquis de Sade. Ma vie avait un sens. Une mythologie. J’avais hérité du nom d’une sainte imaginée par un hérétique. À chaque rentrée, j’annonçais à de nouveaux camarades que mon père avait choisi le nom de sa fille en lisant Justine, dont je décrivais les traits avec délectation : une personnalité discrète, droite, généreuse et miséricordieuse. Vertueuse.

Plus tard, à dix-sept ans, la narratrice de Si nous ne brûlons pas, déchante en lisant enfin la bible de son existence… À partir de ce moment-là, elle se rend compte qu’elle est confinée dans un territoire, celui de ce prénom, et, pas à pas, elle découvre qu’elle est enfermée dans d’autres frontières, notamment parce qu’elle est une fille et qu’elle est issue d’un milieu somme toute modeste, qui plus est provincial.

Sortir des carcans

Alors Justine veut sortir de ces carcans. Après son baccalauréat, elle décide de préparer le concours de Sciences-Po Paris : une pure folie… Dans son entourage, c’est ce que l’on pense, elle n’a décidément pas les pieds sur terre. Ce serait passer trop de frontières à la fois que de prétendre intégrer une grande école. Car de telles écoles n’attirent que les élèves qu’elles ont déjà dans leur giron…

Aussi, dans les dernières semaines avant le concours, devant l’obstacle à franchir, se met-elle à reprocher à ses géniteurs leur manque de culture, leur méconnaissance des mots, qui font sa seule joie (Ah, les mots ! Ils ne servent à rien, mais Dieu qu’ils savent diviser ! Si j’étais seigneur de guerre, ils seraient ma seule arme). Plus l’échéance approche, plus se profile l’échec et plus elle est suicidaire.

Seulement les choses ne sont jamais écrites dans le marbre : La réussite fut le couperet qui m’obligea à continuer de vivre. Dès lors, son salut passe par la fuite en avant. Sortie de l’ornière provinciale pour monter à Paris, elle habite d’abord chez des gens, qui, comme ses condisciples de Sciences-Po, appartiennent aux lignées supérieures de la société et elle se sent… écrasée. Elle s’échappe…

Le chemin de Damas

L’Institut d’études politiques exige de ses élèves un projet. Pour elle, ce sera le chemin de Damas :

Je désirais partir pour le mot, pour le nom même de Syrie, de Damas, comme des années plus tard, je me piquerais d’un voyage à Puerto Escondido pour la seule curiosité que ce mot éveillait en moi. Or l’origine du terme Syrie demeurait incertaine. C’était, à mes yeux, un mot sans racines. Un mot déraciné. A-raciné…

Après Damas, commencent pour Justine des années d’errances, à Paris, à New-York et ailleurs, repérées par des coordonnées GPS, pleines d’obsession étymologique (J’excavais la langue. Je la déterrais pour lui arracher les membres, le coeur), remplies de crainte de la guerre et d’effroi quant à l’idée de reproduction, encombrées de checkpoints à traverser et d’illusions tenaces à perdre…

Une constellation imaginaire

Un jour l’héroïne de Justine Bo s’est fait tatouer sur le bras une constellation imaginaire, que personne ne verra donc jamais dans le ciel : elle matérialise [sa] foi dans le néant. Et c’est peut-être cette foi qui lui permet de mettre fin à sa fuite. Elle avait été frappée, en considérant la France depuis les rives new-yorkaises, par cet empressement à voir dans le nihilisme une absence d’enchantement :

Je crois que le nihilisme effraie parce qu’il est traité en spectre, lorsqu’il pourrait être vécu comme une plénitude.

Justine Bo, Si nous ne brûlons pas, 300 pages, Équateurs

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