Grève dans les prisons : des matons dans les roues

Espérons que le gouvernement sera à la hauteur des enjeux que posent les matons avec leurs pneus.

Par Baptiste Créteur.

Chose peu connue, quand les gardiens de prison sont en grève, ils travaillent deux fois plus : ils continuent d’empêcher les gens de sortir, et ils empêchent aussi les gens d’entrer.

Si on écoute les syndicats, leur mouvement est un classique du genre : en jeu, plus de moyens et l’augmentation des salaires. Que la Garde des Sceaux ajuste ses promesses à la hausse, et tout rentrera dans l’ordre.

Mais si on écoute aussi les gardiens de prison, une question plus subtile émerge : celle du juste usage de la violence étatique. Car les souris dansent aussi quand le chat n’a pas de griffes. Pour assurer l’ordre parmi les détenus, les surveillants ont un stylo, un sifflet, et un talkie-walkie. Même à chifoumi, un forcené sortant du quartier d’isolement avec des ciseaux (comme le 11 janvier) est mieux armé.

Que la justice soit forte, que la force soit juste. -Pascal

Les limites de l’autorité étatique

Pour se défendre, ils voudraient (au moins) des tonfas et une plus grande latitude dans leur attitude à l’égard des détenus. Ils doivent pouvoir se défendre. Mais jusqu’à quel point peut-on user de la violence à l’égard d’autrui, fut-il un prisonnier ?

Les matons en colère, avec leurs blocages et leurs sifflets, posent l’une des questions fondamentales de la modernité, celle des limites de l’autorité étatique face aux droits individuels.

D’après eux, ils n’ont pas assez d’autorité pour faire respecter l’ordre dans les prisons. Et les détenus en profitent, non seulement pour se procurer des téléphones et de quoi rendre l’incarcération dans les conditions indignes qu’offre notre pays plus vivable, mais aussi en bafouant leur autorité – voire leur intégrité physique.

La froide logique étatique

By: Mark RainCC BY 2.0

Les détenus ne sont pas les seuls à maltraiter les matons. Leurs anecdotes en disent long sur un État monstrueusement froid avec ses gardiens : en cas d’agression, leurs supérieurs se soucient davantage du respect des procédures que de leur santé.

Pour fouiller un détenu, il faut remplir un formulaire, et le faire signer par les parents responsables. Un détenu envoyé à l’isolement en est libéré par le médecin, exaspéré par les incessants appels dont les détenus se servent pour expédier leur peine. D’où le malaise des gardiens de prison, qui sont en première ligne mais passent à l’arrière-plan. 

Pingre sur le régalien

Curieusement, l’État est plus connu pour sa générosité que pour sa froideur.
C’est peut-être parce que ce que l’État économise en étant pingre avec les services régaliens1, il le « re »distribue. Il verse des allocations, mais n’est pas capable d’assurer l’ordre. L’État édredon a étouffé l’État régalien.

Concrètement, les dépenses régaliennes de sécurité (armée, police, justice : les fondements de l’autorité étatique) sont passées de 6,5% à 2,8% du PIB en 60 ans – leur part dans la dépense publique a été divisée par quatre. Peut-être ont-elles besoin de moins qu’aujourd’hui – 2017 est différent de 1960. Toujours est-il que si les prisons, les commissariats et les tribunaux étouffent, ce n’est pas la faute de l’austérité, mais une affaire de priorités budgétaires.

Que la force soit juste, et que le budget soit juste et équilibré. Espérons que le gouvernement sera à la hauteur des enjeux que posent ces quelques gars avec leurs pneus.

  1. qui constituent sa seule légitimité selon les textes fondateurs, mais c’est un détail