Haro sur Lactalis !

L’enquête déterminera si le problème de Craon est dû à « pas de chance » ou a des insuffisances opérationnelles. Une chose est cependant claire à ce stade : la gestion politique et médiatique de l’affaire aurait pu être meilleure.

Par Wackes Seppi.

Voilà un sujet qu’il convient d’aborder avec une grande circonspection. D’une part, l’intégralité des faits doit encore être établie. D’autre part, Lactalis et ses dirigeants n’attirent pas la sympathie, bien au contraire, et le traitement de l’information n’a pas été exemplaire.

Un problème de salmonelles, quelque 40 intoxications répertoriées

L’usine Lactalis de Craon, en Mayenne, a (eu) un problème de salmonelles. Des produits d’alimentation infantile contaminés ont été mis sur le marché.

Selon le dernier état des lieux de Santé Publique France disponible (du 12 janvier 2018) au jour où nous écrivons (15 janvier 2018), on a identifié 37 nourrissons présentant une salmonellose à Salmonella sérotype Agona, survenue entre mi-août et le 2 décembre 2017 (fin avril 2017 pour un cas identifié rétrospectivement).

Trente-cinq nourrissons ont consommé, dans les 3 jours précédant la date de début de leurs symptômes, des laits Pepti Junior de Picot (26 nourrissons), Milumel Bio 1 sans huile de palme (5), Picot Riz (2), Picot SL (1), et Picot anti-colique (1). Un cas a été identifié en Espagne, un autre est examiné en Grèce.

Au-delà de la question du post hoc, propter hoc (pertinente s’agissant des faits, mais pas ou guère pour la prise de mesures de prévention et de précaution), ces chiffres sont susceptibles de deux lectures : il s’agit de problèmes ponctuels (version 1) ou de la pointe d’un iceberg, tous les problèmes gastriques n’ayant pas été identifiés, déclarés, analysés (version 2).

Une gestion de crise qui interroge

Des produits ont été retirés du marché, en plusieurs étapes. Mais il y a eu des dysfonctionnements. En particulier, des contrôles effectués par la répression des fraudes ont permis de retrouver des boîtes dans des grandes surfaces, des hôpitaux, des crèches et des grossistes.

Notons qu’un des premiers grands distributeurs à avoir été mis en cause est le groupe E.Leclerc. M. Michel-Édouard Leclerc explique sur son blog le 11 janvier 2018 :

Inutile de vous dire que je n’en menais pas large mardi. Mais j’y suis allé à fond parce que l’enjeu était vraiment de déclencher un effet de souffle médiatique pour toucher le maximum de consommateurs, car il était évident qu’il fallait aller vite. Je crois que sur ce point, l’objectif va être atteint.

J’avoue quand même que j’étais surpris que seuls les centres E.Leclerc soient concernés… les annonces en rafale de nos concurrents me confirment que finalement j’ai bien fait d’ouvrir la voie à une opération transparence, même si notre isolement des premières heures n’était pas facile à assumer.

Formidable ! La défaillance est « systémique » et heureusement que MEL était là…

On peut cependant savoir gré à M. Leclerc de fournir des informations sur les efforts déployés pour battre le rappel des boîtes de lait vendues.

Une association se forme, la justice est saisie

Une association des familles des victimes du lait contaminé aux salmonelles a été formée… par le père d’un nourrisson qui n’a pas été atteint de salmonellose, mais a un parcours militant et politique. Il y a un destin de « lanceur d’alerte », voire plus, qui se forge.

À la grande opacité sur la toile s’oppose une grande visibilité médiatique. Grande et complaisante.

Que penser, par exemple, du titre de 20 Minutes, « Lait contaminé : « En 2005, il y a déjà eu des cas de salmonellose dans la même usine », tempête un père qui porte plainte » (le père, c’est le président de l’association) ? Que pour le père et le journaliste, deux problèmes bactériologiques à 12 ans d’intervalle signent une négligence et le mépris pour la santé des consommateurs ? Que l’usine aurait dû être fermée définitivement ? Le père/président a droit à son opinion… le journaliste a un devoir de rationalité.

Toujours selon 20 Minutes, « Laits infantiles contaminés : « Des centaines de plaintes » auraient déjà été déposées contre Lactalis ». Ça sent la ruée vers l’aubaine… La cible est Lactalis, pas le pharmacien qui a pensé qu’il était inutile d’aviser un client pourtant venu avec une ordonnance, ou le supermarché qui n’a pas fait le tri dans ses rayons. Marianne arrive cependant à titrer le 1er janvier 2018 : « Lait contaminé : les victimes ne veulent pas de l’argent de Lactalis » !

Le 18 décembre 2017, Europe 1 (avec AFP), par exemple, annonçait : « Salmonelle : l’association UFC Que-Choisir va également porter plainte contre Lactalis ». L’association est naturellement dans son rôle, mais une plainte pour « tromperie » ? Vraiment ?

La justice ouvre une enquête préliminaire

Le 26 décembre 2017, la justice a ordonné l’ouverture d’une enquête préliminaire à l’encontre de Lactalis, évidemment en ratissant large : « blessures involontaires », « mise en danger de la vie d’autrui », « tromperie aggravée par le danger pour la santé humaine » et « inexécution d’une procédure de retrait ou de rappel d’un produit ».

Agitation politique

Le traitement politique de l’affaire soulève aussi des questions. En résumé, nous retrouvons les travers qui ont affligé les deux mandatures précédentes et dont nous devions être dorénavant épargnés. Le paraître a été au moins aussi important que l’être, ou plutôt l’agir (à bon escient).

On a vu un Bruno Le Maire, ministre de l’Économie et des Finances, en pointe. Est-ce parce qu’il est l’autorité de tutelle de la Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes (DGCCRF) ? Ou peut-être aussi parce qu’il fut par le passé ministre de l’Alimentation, de l’Agriculture et de la Pêche et à ce titre ravi de livrer à M. Emmanuel Besnier, principal actionnaire et PDG de Lactalis et surtout, interlocuteur peu commode, un chien de sa chienne ?

M. Besnier a promis d’indemniser « toutes les familles qui ont subi un préjudice ». Et M. Benjamin Griveaux, porte-parole du Gouvernement a réagi :

Indemniser, c’est bien, mais l’argent n’achète pas tout.

Voilà un propos qui relève davantage des discussions de bistrot que de la communication d’un gouvernement conscient de ses responsabilités et de son devoir d’impartialité. Il en est de même du « C’est un délit pénal s’il y a eu dissimulation » proféré sur RTL le 10 janvier 2018, en se référant à la déclaration de M. Michel-Édouard Leclerc.

Même le président Emmanuel Macron a mis son grain de sel de plus depuis Rome alors qu’il avait juré qu’il ne répondrait pas aux questions nationales lors d’un déplacement à l’étranger :

Il n’y aura aucune tolérance en la matière et qui doit être sanctionné le sera et les contrôles seront renforcés.

Ce mâle propos fait fi, en partie, du principe de la séparation des pouvoirs et de l’autonomie de la justice. Il ne nous aurait pas étonné, sorti de la bouche d’un ancien président ; nous le trouvons regrettable venant de celui qui nous a promis de changer les mœurs politiques. Il a certes été introduit avec beaucoup de précautions (M. Le Maire a été moins prudent) :

… il apparaît aujourd’hui, compte tenu des déclarations de l’entreprise Lactalis comme de plusieurs distributeurs, à ce stade, je veux être prudent, que des pratiques inacceptables auraient été commises…

Mais sur RTL, par exemple, cela devient :

« Oui l’État français est en mesure d’assurer la sécurité alimentaire », a-t-il déclaré en réponse à la question d’une journaliste. Le Président a également souligné que « des pratiques inacceptables ont été commises » et a ajouté que « ce qui devra être sanctionné, le sera ».

Le conditionnel de prudence est devenu un indicatif de certitude. Ainsi va l’« information »…

Les médias en dessous de tout

Mais il est aussi de véritables scandales.

Le 12 décembre 2017, Europe 1 n’a pas hésité à sortir un « Salmonelle : pour un ancien producteur de Lactalis, l’entreprise « savait depuis longtemps » »

En résumé : ragots :

À 200 km de Craon, dans un autre département, Frédéric, un ancien producteur de Lactalis, est beaucoup plus disert. Il se dit persuadé que le groupe laitier était au courant de la contamination depuis longtemps. « Ça me met hors de moi. Il ne faut pas me faire croire qu’il n’y a pas eu d’analyses de faites depuis des mois et des mois. Je pense qu’ils savaient pertinemment que les souches de salmonelle présentes n’étaient pas mortelles. Donc ils ont laissé filé. S’il n’y avait pas eu ces cas décelés de bébés malades, je pense qu’on ne l’aurait jamais su, cette contamination serait restée cachée. »

Mais « Frédéric […] se dit persuadé… », n’est-ce pas de l’« information » ? Si, mais vraiment frelatée.

Dans le même style, la télévision publique a produit « Lactalis : les accusations choc d’un ex-salarié ». Versez une larme de compassion pour les états d’âme de cet employé – forcément, un ancien employé… – qui profère ensuite des accusations d’une grande gravité :

Il a longtemps hésité, mais il a finalement choisi de témoigner pour, dit-il, faire la lumière sur certaines pratiques de l’usine Lactalis de Craon, en Mayenne. Ce salarié a travaillé plusieurs années dans la partie conditionnement, là où le lait en poudre est mis en boîte. Après avoir connu diverses usines agroalimentaires à l’hygiène irréprochable, il a été scandalisé par celle de Craon. […]

Mais nos chaînes financées par nos redevances et nos impôts ont fait preuve d’impartialité (ironie) : 2:20 pour les accusations, 30 secondes pour une défense. Et, dans le texte sur la toile :

Jointe par France 3, l’entreprise assure que les procédures d’hygiène sont parfaitement respectées.

L’Express a repris ces affirmations dans un article dont le titre, « Lait contaminé: le témoignage accablant d’un ex-salarié de Lactalis », est accrocheur, mais en se faisant plus précis sur la réponse de M. Besnier, tirée d’une interview donnée au JDD.

Instrumentalisation politique et mémoire courte

Terminons ce tour d’horizon par une interview de M. Benoît Hamon par RTL : « Scandale Lactalis : « Peut-être une défaillance de l’État », dit Benoit Hamon sur RTL » :

On baisse la garde, il y a moins de contrôles sur le terrain… Conséquence : les entreprises réduisent leurs coûts et poussent à des scandales sanitaires de ce niveau-là », s’indigne-t-il en ajoutant que « la responsabilité de la chaîne est complète.

Il y a une certaine impudence, voire irresponsabilité, à poser ainsi l’équation « moins de contrôles = plus de scandales sanitaires ». Et encore plus à insinuer à ce stade qu’il y a eu faute.

C’est méconnaître le fonctionnement de l’industrie, particulièrement celle du lait qui est très sensible aux problèmes bactériologiques. C’est aussi faire de la gesticulation politique et sombrer dans la démagogie. Il est difficile de le lui reprocher : il faut bien qu’il existe. Et, si comparaison n’est pas raison, il y a aussi du relâchement côté gouvernemental.

C’est aussi l’hôpital qui se moque de la charité. M. Hamon a été ministre Délégué à l’Économie Sociale et Solidaire et à la Consommation du 16 mai 2012 au 31 mars 2014, puis ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche jusqu’au 25 août 2014.

Comme le note M. Albert Amgar sur son blog1, le nombre des inspections en sécurité des aliments a subi une baisse de 36% sur cinq ans (de 86 239 en 2012 à 55 000 en 2016). Les chiffres, tant pour les effectifs que pour les contrôles, sont aussi déprimants s’agissant de la DGCCRF (voir par exemple ici et ici).

Mais que faisait M. Hamon ?

La voix de la raison : M. Christian Jacob

Finalement, il n’y a que M. Christian Jacob qui, invité de « Dimanche en Politique » le 14 janvier 2018, a fait entendre la voix de la raison :

Là où il semble qu’il y ait eu défaillance, selon mon niveau d’information, c’est sur nos réseaux de distribution […] C’est-à-dire qu’à partir du moment où l’alerte a été donnée, où la décision de retrait des produits a été donnée semble-t-il très rapidement – mais encore une fois, je ne prétends pas avoir toutes les informations – on s’étonne que les produits soient encore en vente à l’étalage. Je reste prudent, il y a une enquête judiciaire qui est ouverte, je n’ai pas tous les éléments. […] C’est trop facile de donner à la vindicte populaire tel ou tel coupable, une enquête a été ouverte, on le fait avec sérieux, avec rigueur.

Oui, « [c]’est trop facile de donner à la vindicte populaire… »

De l’usine de Craon à la ferme et l’usine France

La liberté d’expression est garantie en France. Les politiques et les médias ont même le droit de l’exercer de manière irresponsable…

 

Il ne saurait être question de minimiser l’« affaire », mais il convient tout de même de rappeler, sous réserve des conclusions de l’enquête en cours, que le problème de l’usine de Craon s’est traduit par une petite quarantaine de salmonelloses, aucune mortelle, et 18 hospitalisations. Il y a eu des dysfonctionnements ? C’est l’occasion d’en tirer les leçons et de nous assurer – dans le calme de la rationalité décisionnelle – que nous ferons mieux la prochaine fois (car il y aura malheureusement des prochaines fois).

Dans ce dossier, il y a une part médiatiquement obscure – occultée.

Dans « Le scandale Lactalis, résultat d’une politique sociale dramatique », la CGT a dénoncé les conditions de travail. Pour elle, « les causes de ce nouveau scandale sont à chercher dans la politique sociale de l’entreprise Lactalis ». Mais l’analyse – nous ne nous prononcerons pas sur la matérialité des éléments de faits allégués à son appui – nous semble un peu courte. La « politique sociale de l’entreprise » n’est-elle pas – aussi – conditionnée par les contraintes du marché… in fine la politique des prix les plus bas possibles ?

C’est le moment d’entonner un couplet sur la stratégie de la grande distribution. Mais celle-ci n’est-elle pas – aussi – conditionnée par des politiques publiques qui, faute de créer les conditions pour assurer du pouvoir d’achat par la production de valeur ajoutée, s’attache à le préserver par la pression sur les prix ?

Dans le cadre des États Généraux de l’Alimentation, M. Michel-Édouard Leclerc et l’UFC-Que Choisir se sont alliés pour s’opposer à la revalorisation du seuil de revente à perte. On a alors pu mesurer l’ampleur de l’analphabétisme économique qui ignore que les consommateurs (pas tous) sont aussi des travailleurs.

De l’usine de Craon à la Chine

L’alarmisme général de l’article de Novethic, « L’affaire Lactalis met la filière française du lait en ébullition », est probablement exagéré, mais peut-être pas assez s’agissant de la situation des producteurs laitiers : on sait qu’une petite variation de l’équilibre entre l’offre et la demande a de grands effets (surtout à la baisse) sur les prix et les revenus.

Mais on ne peut que souscrire à une ligne générale  : ce qui est aussi en jeu, c’est l’image d’excellence dont jouit la filière laitière française et tout particulièrement sa position sur le marché chinois – lequel, en raison de réels scandales sanitaires, s’est tourné en grande partie vers un approvisionnement extérieur pour son alimentation infantile.

L’enquête déterminera si le problème de Craon est dû à « pas de chance » ou a des insuffisances opérationnelles. Une chose est cependant claire à ce stade : la gestion politique et médiatique de l’affaire aurait pu être meilleure.

Mais il n’est pas trop tard pour mieux faire.

Sur le web

  1. Dont nous souhaitons une résurrection… hep, Albert… Il y a plus à lire sur le blog de M. Amgar. Et s’il pouvait nous distiller sa science… peut-être pas tout de suite, mais quand on en saura un peu plus sur les circonstances de cette affaire…