L’Indien, une figure ambivalente du western (2)

Drum Beat (L'Aigle solitaire) de Delmer Daves,1954.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Nous l’avons vu, le succès de La Flèche brisée a entraîné une véritable mode de films pro-Indiens dans les années 50. Mais quelle image ces films nous donnent-ils des Indiens ? Et ce type de représentation est-il si nouveau et original ? N’a-t-on pas toujours réalisé des westerns favorables aux Indiens ?

Des films tous construits sur le même schéma

Les films des années 50 reposent sur un schéma narratif qui se répète. Deux types d’Indiens s’opposent, l’un gentil, l’autre méchant. L’un veut la paix et l’autre la guerre. L’un est prêt à s’entendre avec les Blancs, l’autre s’y refuse absolument. Dans la Reine de la Prairie, qui met en scène des Pieds-Noirs, deux chefs indiens s’opposent classiquement : le méchant (Anthony Caruso) parle « petit indien », le gentil Colorados, qui est allé à l’Université, a vécu avec les Blancs.

Du côté des pionniers, la situation est la même. Beaucoup de Blancs se révèlent hostiles à l’égard des Indiens vus comme des sauvages sanguinaires. La responsabilité du conflit est souvent due à un ou des Blancs. Le trappeur Zeb (The Big Sky) remarque à propos du Blanc : « ce qu’il lui plait, il le prend, comment les Indiens nous aimeraient-ils ? »

Dans La Reine de la Prairie, McCord (Gene Evans), qui rêve de contrôler toute la vallée, leur livre des armes et incite une partie des Indiens à attaquer les Blancs. Dans Warpath, œuvre nullement pro-indienne, un chef de convoi lâche et raciste propose de brûler un village indien et d’exterminer femmes et enfants. Il n’hésite pas à abattre un jeune garçon et sa mère. C’est le massacre de femmes et d’enfants par des Blancs qui poussent les Apaches, à anéantir en représailles un convoi de pionniers dans The Last Wagon.

Mais un héros blanc va jouer un rôle de pacificateur et d’intermédiaire entre les deux mondes. Il va nouer une relation amicale avec un chef indien et éventuellement une relation amoureuse avec une indienne. La plupart du temps cette union interraciale va mal finir : l’Indienne se fait tuer. Cette mort sacrificielle joue souvent un rôle dans la réconciliation finale. Le happy end de ces nombreux westerns masque une triste réalité. Les Indiens sont malgré tout refoulés toujours plus loin et parqués dans des réserves.

L’Indien, noble sauvage dans les premiers temps du western

Le cinéma muet, premier âge d’or du western, a souvent représenté l’Indien d’une manière positive. Dans les premiers westerns des années 1910-1912 le noble Indien est le héros plutôt que le cow-boy. Chez Griffith, l’Indien est par nature loyal : seuls 8 de ses 30 films mettant en scène des Indiens leur font jouer un rôle de méchant.

Le thème de l’union interraciale a été traité par de nombreux cinéastes, notamment avec The Squaw Man (pièce adaptée trois fois au cinéma) dont l’histoire évoque celle de Madame Butterfly : abandonnée par l’homme blanc qui lui a fait un enfant, la femme se suicide. Dès 1910-1911 se pose la question de l’interprétation des personnages indiens et de l’exactitude de la représentation des Indiens. Moving Picture World souligne en 1910 que les acteurs doivent être de vrais Indiens.

De son côté, Thomas Ince devait réaliser avec des Sioux Oglala de la réserve de Pine Ridge (Dakota du Sud) plus de 80 westerns à deux bobines entre 1912 et 1917. Dans la lignée de Fenimore Cooper, les films de Ince ont un ton élégiaque. Dans The Indian Massacre (1912), l’influence corruptrice de la civilisation perturbe la vie traditionnelle et tranquille d’un village indien. Cecil B. de Mille dans sa version de The Squaw Man (1914) souligne l’incompatibilité entre l’univers des Indiens et le monde des Blancs.

Une image dégradée des Indiens dans les années 30-40 ?

L’image des Indiens se dégrade dans les années 20 avec la montée en puissance des stars cowboys. The Covered Wagon (1923) ouvre la vie aux westerns à grand spectacle où les Indiens vont jouer le rôle de méchants. Le producteur Lasky avait engagé des Arapahos pour la grande attaque du convoi par les Indiens rejouant le thème des mauvais Indiens s’opposant à la conquête de l’Ouest.

Après un passage à vide du western dans les débuts du parlant qui voit triompher les cowboys chantants, le western à grand spectacle refait surface avec The Plainsman (1937) de Cecil B. DeMille qui présente une image très négative de guerriers brûlant les maisons des pionniers et massacrant les Blancs. Le même réalisateur en remet une couche dans Les Conquérants du Nouveau Monde : le chef indien n’est-il pas joué par Boris Karloff1 ?

Mais l’idée d’une peinture négative des Indiens dans les westerns des années 30-40 doit être relativisée. Nombreux sont les bons westerns qui rompent avec cette vision. Dodge City (1939) met en scène de méchants cowboys tuant des bisons sur le territoire indien. Dans Brigham Young (1940) qui évoque les débuts du mormonisme et la migration en Utah, les Indiens sont les seuls à accueillir de façon sympathique les disciples persécutés de Joseph Smith.

Dans They Died with their Boots On (1941) les méchants ne sont pas des sauvages vicieux et peinturlurés mais les compagnies de l’Est sans scrupules. Un carton évoque une civilisation impitoyable qui anéantit l’homme rouge. Crazy Horse est un chef plein de noblesse que respecte Custer. À la veille de Little Big Horn, un officier d’origine britannique répond au général lui faisant remarquer qu’il n’est pas Américain. « Les seuls vrais Américains sont derrière cette colline avec des plumes sur la tête ».

Fort Apache de John Ford (1947) rompt avec l’imagerie simpliste présente jusque là dans son œuvre. Il oppose la muflerie du colonel Thursday à la noblesse de Cochise qui exprime de vrais griefs à l’égard de l’agent des Affaires indiennes. Tous les torts sont attribués aux Blancs dans le conflit.

William Wellman, un regard sympathique sur les Indiens

De même William Wellman représente-t-il les Indiens avec sympathie. Les peu nombreux westerns de ce réalisateur sous-estimé sont tous de qualité. Buffalo Bill (1944) met en scène un éclaireur ami des Indiens qui réagit violemment quand on prononce devant lui la phrase : « Un bon indien est un indien mort ». Il remarque, amer, en jetant une pièce de monnaie à l’effigie d’un Indien : « C’est le seul indien dont vous vous soyez occupé. » Héros civilisateur tragique, Cody contribue malgré lui à l’anéantissement des Cheyennes.

Au-delà du Missouri (Across the Wide Missouri, 1951) va plus loin. Remonté, raccourci et massacré par la MGM, ce film peu connu mérite le détour. Il est centré sur le couple mixte formé par le trappeur Flint Mitchell et la fille du chef des Blackfoot, Kamiah (Maria Elena Marquès). Le mariage, d’abord vu comme une bonne affaire par le chasseur de castors devient une histoire d’amour avec naissance d’un enfant. Mais l’entente entre Blancs et Indiens ne sera pas durable. Ricardo Montalban campe Iron Short, Indien fier et impressionnant, ennemi juré des Blancs.

Une représentation fantaisiste de l’Indien dans les westerns ?

Plusieurs critiques soulignent le caractère fantaisiste de la représentation matérielle des Indiens dans le western classique. Costumes, coiffures, armes, habitat, rien ne convient jamais. Si beaucoup de petits westerns de série B ne s’encombrent, en effet, guère de vraisemblance, il n’en va pas toujours ainsi.

Pour le reste, la représentation des Indiens n’est pas plus fantaisiste que celle des cow-boys. Dans les années 50, le western est d’ailleurs caractérisé par une certaine standardisation des costumes westerns, qui n’ont qu’un rapport lointain avec la réalité vestimentaire de l’Ouest du XIXe siècle.

De toute façon, le cinéma hollywoodien a toujours représenté les époques anciennes de façon approximative. Il suffit de regarder un film censé se dérouler dans la France de la même époque. Cela dit, il faut balayer l’argument avancé, selon lequel le western classique ne fait pas de distinction entre les nombreux peuples indigènes qui occupaient le territoire américain.

Qui sont les Indiens représentés ?

Les Indiens sont nettement distingués les uns des autres. Certaines tribus tiennent la vedette. Les Apaches, loin devant, puis les Sioux, les Cheyennes et les Comanches sont les plus présents.

D’autres peuples apparaissent au fil des westerns : les Kiowas (The Unforgiven ; The scalps Hunters ; Two Flag West ; Last of the Comanches ; The War Wagon ; Nevada Smith) ; les Séminoles (Seminole) ; les Arapahos (She Wore a Yellow Ribbon ; Chuka) ; les Crows (The Big Sky ; White Feather) ; les Yaquis (El Perdido), les Ute (Smoke Signal) ; les Crees (Poney Soldier) ; les Shawnees (Siege at the Red River) etc.

La plupart des westerns se situant entre 1860 et 1890, il est naturel de trouver avant tout les nations indiennes qui ont affronté les Blancs pendant cette période. Les Apaches, qui seront les derniers à se soumettre, sont logiquement privilégiés. Ils bénéficient également d’un autre atout. Beaucoup de westerns ont pour cadre le Sud-Ouest. Le désert, dont la symbolique biblique n’est plus à démontrer, a davantage la faveur des réalisateurs que les espaces plus verts du Nord-Ouest.

Comment doivent parler les Indiens ?

Deux types de critiques sont développés. D’un côté on s’indigne du langage « petit indien » du type : Visage Pâle, langue fourchue. Cela pourtant correspond à une réalité historique : les Indiens maîtrisaient mal la langue de leurs ennemis. De l’autre côté, les anglophones -cela touche moins les autres spectateurs-, s’étonnent qu’un Indien puisse parler un anglais sans accent et sans faute à l’image du Shoshone campé par Robert Taylor dans La Porte du Diable.

Il s’agit pourtant d’une convention qui ne gêne nullement les mêmes spectateurs quand le même acteur joue Armand Duval aux pieds de Greta Garbo dans Camille : depuis quand les Français parlent-ils anglais ? Au début de Broken Arrow comme de White Feather, un commentaire précise que pour faciliter la compréhension, les Indiens s’exprimeront en anglais.

L’idéal, bien sûr, est qu’il s’exprime dans leur langue comme dans Au-delà du Missouri. Il en va de même dans Tomahawk (1951) de George Sherman où Jim Bridger parle avec sa nièce cheyenne et avec le chef sioux Nuage Rouge dans leurs langues respectives. Une autre solution est celle adoptée par John Ford dans Fort Apache : Cochise s’exprime en espagnol pour communiquer avec les soldats.

Qui sont les acteurs qui incarnent des Indiens ?

À l’époque du muet, l’emploi d’Amérindiens est fréquent. Avec le parlant, le recours à des acteurs blancs devient la norme. Il n’était pas facile de trouver des Indiens authentiques sachant jouer, et le public pouvait davantage s’identifier à un personnage joué par un acteur connu.

Iron Eyes Cody, de son vrai nom Corti, était issu d’une famille d’immigrés siciliens. Il prétendait être un authentique Indien Cherokee. Mais il était marié à une authentique Indienne et père adoptif d’Amérindiens. Il a beaucoup joué les Indiens. On trouve sa présence dans plus de cent films, de Big Trail (1930) à Ernest Goes to Camp (1987) en passant par A Man Called Horse et Grayeagle ainsi que diverses séries TV. Il incarne notamment Crazy Horse dans le Sitting Bull de 1954.

Certains acteurs ont été spécialisés dans les rôles d’Indiens au début de leur carrière. Anthony Quinn, Charles Bronson, Rock Hudson ont dû porter des plumes avant d’accéder au vedettariat. Sur un registre plus mineur, Henry Brandon joue les comanches dans deux westerns en 1956 (pour John Ford et George Sherman).

Dans quelques productions ambitieuses le rôle est confié à une star. Un grand principe semble avoir guidé les producteurs et réalisateurs américains. Qu’importe la vraisemblance pourvu qu’on ait le talent. Par une fâcheuse coïncidence, les Indiens aux yeux bleus se sont ainsi multipliés sur les écrans. Robert Taylor n’avait guère le physique de l’emploi mais le blond Chuck Connors encore moins. C’est cependant le rouquin Burt Lancaster qui réussit l’exploit d’être le plus improbable des Apaches dans l’inégal mais excitant Bronco Apache de Robert Aldrich (Apache, 1954).

Le refus d’une réalité plus complexe

La Flèche brisée a plu par ses bons sentiments. D’autres westerns, moins optimistes, n’ont pas connu la même faveur auprès du public. La même année que le chef d’œuvre de Delmer Daves sortait La Porte du Diable (Devil’s Doorway, 1950) d’un autre maître westernien, Anthony Mann. « Le meilleur script que j’ai jamais lu » devait déclarer le metteur en scène.

Le shoshone Lance Poole (Robert Taylor) a choisi la voie de l’assimilation. Il s’est battu sous l’uniforme nordiste pendant la guerre civile, recevant la mythique médaille d’honneur du Congrès. Il s’illusionne en pensant vivre paisiblement comme un Blanc en exploitant le domaine paternel dans le Wyoming. Un avocat véreux (Louis Calhern) convoite ses terres. Un Indien n’a aucun droit, comprend-il vite. Abandonnant les habits de l’homme blanc, il redevient l’homme rouge impitoyable. Il meurt aux pieds d’un officier en ayant revêtu pour la dernière fois son ancien uniforme. Un tel dénouement, sans happy end, ne pouvait que déconcerter le public.

Un ton plus sombre

Delmer Daves devait lui-même reprendre, sur un ton beaucoup plus sombre, le schéma de La Flèche brisée. Comme son film précédent, L’Aigle solitaire (Drum Beat, 1954) s’inspire de faits historiques. Alan Ladd campe un Indian Fighter, Johnny McKay, proche du personnage de Jeffords.

Mais le redoutable Captain Jack, campé par Charles Bronson, offre un visage moins positif. Vaniteux et cabotin, ce Modoc collectionne les décorations militaires et les uniformes volés sur des cadavres. Il se montre violent, menteur et fourbe, rompant ainsi avec une convention qui attribue le double langage aux Blancs. L’Indien, sauvage mais non corrompu, ignore d’ordinaire l’hypocrisie dans le western.

Le film met en scène l’assassinat froidement prémédité du général Canby et du révérend Thomas venus parlementer avec les Modocs. Le tableau est néanmoins nuancé. Le chef est poussé à l’irréparable par les siens, alors qu’il hésite. La rencontre finale entre les deux antagonistes qui se serrent la main donne une certaine grandeur tragique au personnage de Captain Jack. Contrepartie positive de Bronson, Toby (Marisa Pavan) et Manok (Anthony Caruso), enfants de l’ancien chef, incarnent l’aile pacifique des Modocs. Amoureuse sans espoir de McKey, Toby est la victime sacrificielle des bellicistes.

L’Indien est-il naturellement bon ?

L’Indien qui a reçu une éducation occidentale est généralement représenté de façon positive. Il n’en va pas de même dans Le sorcier du Rio Grande (Harrowhead, 1953) de Charles Marquis Warren. Dans la vague des westerns bien-pensants de l’époque, le film a été accusé de racisme alors qu’il reflète simplement le point de vue de son héros.

Le personnage de Bannon (Charlton Heston) est inspiré d’un éclaireur réputé, Al Sieber (1844-1907). Éclaireur compétent, il éprouve une haine féroce à l’égard des Apaches chez lesquels il a vécu. À ses yeux ce sont des animaux, non des humains. Pour les soldats, Bannon est l’Apache blanc.

Toriano (Jack Palance), fils du chef Chiricahua Chattez rentre de l’université indienne. Habillé en costume sombre, il retrouve son frère de sang d’enfance qui est le représentant de la Wells Fargo. Mais Toriano n’a pas coupé ses cheveux, il n’est pas devenu un Blanc.

Le gouvernement veut envoyer les Apaches en Floride et les immatricule avec un collier et une plaque. Toriano est venu pour libérer son peuple. La Terre est à nous, des cloisons nous emprisonnent. Il faut éliminer les Blancs, tuer les Grands Yeux. Tel est son message. La Danse de l’esprit lui a été donnée par des visions. L’assassinat de Johnny Gunther, frère de sang de Toriano, donne le signal des massacres.

Toriano rêve de réaliser une prophétie : l’Invincible doit venir de l’Est. Voilà pourquoi il est allé étudier chez les Blancs. Bannon réussit à pousser Toriano à un combat singulier à mains nues. En tuant le faux prophète, il met fin au soulèvement indien.

La crise du western classique : une transformation de l’image de l’Indien ?

Dans les années 1960 le western entre en crise. L’Indien commence à devenir de plus en plus inquiétant et insaisissable. Dans Tonnerre Apache, ils ne laissent que des cadavres sur leur passage. S’agit-il d’ailleurs de Comanches ou d’Apaches se demandent pendant la plus grande partie du film les soldats qui les traquent. Les Arapahos sont des ombres fantomatiques dans Chuka de Gordon Douglas où ils détruisent un fort avec toute sa garnison.

The Stalking Moon (L’homme sauvage, 1969) de Robert Mulligan va plus loin. Le redoutable Salvaje veut récupérer le fils né de son union avec une blanche captive, Sarah (Eva Marie Saint). Protégés par l’ancien éclaireur, Varner (Gregory Peck), Sarah et son fils trouvent refuge dans le ranch de ce dernier au Nouveau Mexique. La route du terrible Apache, que l’on ne voit pas, est parsemée de cadavres. Tel un fantôme, cet être sauvage se venge de la civilisation qui l’a refoulé. On ne voit de lui finalement qu’une main, un bras, une silhouette en contre jour. Même lors du corps à corps final, jamais le visage de Salvaje ne nous sera montré.

Cette même thématique inspirera Chato’s Land de Michael Winner où le métis Chato (Charles Bronson), redevenu indien et rejetant sa part blanche, tue l’un après l’autre les responsables de la mort de sa femme. Mais le western classique a désormais cédé la place au western révisionniste.

Le western révisionniste a-t-il vraiment modifié l’image des Indiens ? Sa vision est-elle plus réaliste et conforme à la réalité historique ? C’est ce que nous verrons dans le dernier article consacré à l’image ambivalente de l’Indien dans le western.

  1. Boris Karloff a été le plus célèbre Frankenstein du cinéma.