Au-delà des regards, de Floretta Gerster

Le récit de Florette, défigurée à la naissance, qui va se battre contre la fatalité au cœur de la Roumanie communiste.

Par Francis Richard.

Dans le berceau, mon bébé avait le visage carbonisé. Je l’ai cru mort. Je lui ai arraché ses langes, ai posé mon oreille sur son petit corps inerte. Il ne bougeait plus. J’étais complètement tétanisée, raconte une maman à une doctoresse, quelques années plus tard, à Bucarest.

L’accident s’est produit à l’automne 1944. Le bébé a six semaines. Son corps est épargné, mais son visage est brûlé au troisième degré. Cette petite fille, au joli prénom de Florette, qui lui a été donné par son papa, n’a alors aucune chance de survivre. Elle vit encore aujourd’hui…

Les gens la fuient

Pendant des années, jusqu’à ses six ans, dans son village natal d’Uda, en Roumanie, Floretta Gerster ne comprend pas pourquoi les gens la fuient ou, au contraire, fixent sur elle de drôles de regards, pourquoi son frère et ses sœurs se moquent d’elle et la traitent de moche.

Florette ne découvrira véritablement l’image de son visage que bien des années plus tard quand elle verra la photo prise d’elle pour être apposée sur sa carte de membre de la jeunesse communiste : Le choc est tellement fort que personne n’est capable de faire cesser mes larmes.

Jusqu’à l’âge de seize ans, elle plonge dans les études pour ne pas trop souffrir de sa solitude. À cet âge-là, tant attendu, elle sait qu’il lui sera enfin possible d’entreprendre des opérations réparatrices. Et les premières auront lieu pendant ses vacances pour ne pas nuire à ses études.

Des obstacles toute la vie

Florette ne sait pas qu’elle devra subir bien d’autres opérations pendant une grande partie de sa vie et que se dresseront devant elle de multiples obstacles, ceux dus entre autres au régime communiste de son pays dont il lui sera difficile de sortir pour se faire opérer ou pour se marier.

Les obstacles ne viendront pas seulement de là. Elle pourra vérifier l’adage selon lequel on n’est jamais trahi que par les siens, encore qu’il faille fortement nuancer puisqu’une exception seulement confirmera cette règle. Aussi bien sa famille que des amis lui seront souvent d’un grand secours.

Une leçon de détermination

À lire son récit, le lecteur ne peut qu’admirer sa détermination. Les vicissitudes ne lui auront pas été épargnées même si elle aura connu des instants de pur bonheur : sa vie aura été semée surtout d’hospitalisations et d’opérations subies par elle, mais également par ses proches.

Dans l’épilogue à son récit, vingt ans après, Floretta Gerster dit bien qu’elle a touché plus d’une fois le fond du désespoir, car la vie [l’] a privée d’être comme les autres. L’essentiel n’est-il pas toutefois qu’elle soit remontée et qu’elle ait puisé dans sa différence une telle énergie intérieure ?

Sa dernière opération, il y a donc près de vingt-cinq ans maintenant, a été une réussite : Je suis très contente du Professeur Pitanguy, mais je sais que je ne retrouverai jamais le joli visage que maman m’a donné à la naissance. Peut-être. Mais il n’y a pas que la beauté dans la vie

Au-delà des regards que les autres portent sur soi, se trouve une beauté plus précieuse que la beauté apparente, la beauté intérieure, et la Lausannoise sait que celle-là ne peut se refléter dans aucun miroir, qu’elle ne se révèle que par les attitudes adoptées face à l’existence…

Au-delà des regards, Floretta Gerster, 216 pages, L’Aire

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