Monarques, de Philippe Rahmy

Monarques, le dernier livre de Philippe Rahmy aux Éditions La Table Ronde avant son décès, le 1er octobre.

Par Francis Richard.

Le monarque est un papillon diurne des plus communs, et ne bénéficie, à ce titre, d’aucun statut de protection. Peut-être devrait-il pourtant en bénéficier, du moins le spécimen de cette espèce, plus grand et plus rare, qui hante la montagne fauve des Aurès, en Algérie…

Ce monarque-là est en effet un rêve éveillé :

Quand après une journée de dur travail, on se laisse aller dans un hamac, il arrive qu’un nuage de papillons traverse le soir, une forme mouvante d’air et de soleil, comme une dernière proposition de lumière. On est alors consolé de toute tristesse.

Dans le ciel du Maghreb

Ce monarque-là est en effet pur désir de voyage :

Tous les cinq ou dix ans, au retour d’El Niño, ce sont de gigantesques essaims à l’approche d’un danger mortel qui se regroupent dans le ciel du Maghreb, probablement parce que, de là, ils perçoivent au loin un eden capable d’accueillir leur migration.

Après la mort de son père, musulman humaniste, et de son meilleur ami, qui n’ont pas eu la chance d’arpenter leur chemin jusqu’au bout, Philippe Rahmy se sent indigne de vivre, lui si fragile (il a la maladie des os de verre), lui qui a démenti les plus sombres prédictions de la médecine.

Alors il tente de rétablir l’équilibre en écrivant des histoires inventées, qui prolongent l’agonie de cet ami, de ce père, de l’amour vaincu par la mort…

Le danger mortel

Philippe diagnostique un danger mortel :

L’Europe, la Russie, les États-Unis, la Chine n’ont jamais autant développé de symptômes communs. Faillite économique, corruption politique, haine de l’étranger, populisme, nationalisme, engagement militaire… Chacun de ces symptômes annonce et contient la maladie mortelle qui nous ronge.

Alors il compose une histoire sans début ni fin, mais formant un bloc homogène de fragments qui semble très ancien et, dans ces fragments, il relate notamment l’histoire de ses origines égyptiennes (son patronyme signifie le miséricordieux en arabe), allemandes, et même juives, mais aussi comment le hasard a fait de HERSCHEL un mot-clé de son existence.

L’amour est mon seul besoin

Il raconte ainsi qu’en étudiant la vie de Herschel Grinszpan, qui, à 17 ans, a assassiné le troisième secrétaire de l’ambassade d’Allemagne à Paris, Ernst von Rath, le 9 novembre 1938 (ce qui servira de prétexte à la Nuit de Cristal), il a reconnu en lui un frère. Dont il n’a jamais été aussi proche qu’après une ténébreuse affaire à laquelle il a été mêlé malgré lui.

Quand, à un moment donné, il écrit à propos de ce Juif polonais : J’aimerais croire qu’un Arabe peut aimer un Juif par-delà la caricature de leur opposition foncière, il confirme ce qu’il dit plus haut dans le livre et qui, certainement, le définit le mieux :

L’amour est mon seul besoin, un amour troué, disloqué, mais obstiné, tout entier ramassé dans la littérature, notre petite éternité avant la mort.

Philippe Rahmy, Monarques, éditions de la Table Ronde, 2017, 208 pages.

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