Albert Camus : le courage du « en même temps »

Albert Camus by Jared Enos (CC BY-NC-ND 2.0)

Au fil des années, alors que de plus en plus le courage intellectuel est devenu une denrée rare, Albert Camus nous apparaît comme un esprit miraculeux.

Par Philippe Bilger. 

Pas un été sans que la personnalité et le génie d’Albert Camus ne soient célébrés (Le Figaro Magazine), ne nous soient rappelés.

Au fil des années, alors que de plus en plus le courage intellectuel est devenu une denrée rare, voire en perdition, en tout cas vite sanctionnée quand elle tente de survivre, Albert Camus nous apparaît comme un esprit miraculeux.

Qui contre vents, marées et idéologies perverses a su, de son vivant, se battre pour maintenir l’honnêteté et la justice au coeur de l’intelligence. Depuis sa mort, il est magnifié par une époque condamnée à admirer au détail ce qu’elle n’est plus capable de pratiquer sur une large échelle. On a les héros magiques qui compensent ou font oublier nos médiocrités et nos lâchetés quotidiennes.

Parce que, si on a raison de placer Camus sous le pavillon de la liberté comme l’excellente analyse d’Alexandre Devecchio l’a fait, je voudrais surtout insister sur son courage qui n’est pas la conséquence vertueuse obligatoire de la liberté.

Avec quel acharnement Albert Camus, pour la tragédie algérienne comme pour tant d’autres problèmes contemporains ou débats personnels, s’est-il entêté à défendre la puissance et la plénitude du « en même temps » ! Il l’a fait sur le plan de l’intelligence et de l’Histoire et je songe à la pétition qu’il a signée pour la grâce de Robert Brasillach en soulignant que celui-ci n’aurait sans doute pas adopté la même démarche pour le sauver…

Il y a l’anticolonialisme qui n’impose pas une dénonciation massive et sans nuance mais nécessite une pensée qui appréhende la complexité et ne départage pas sommairement la réalité entre innocents et en malfaisants.

Il y a l’exigence de Justice, mais qui à force d’être désincarnée et abstraite répudie la chaleur des êtres, la douce servitude des affections et des élans du coeur. Camus dans une splendide formule que je résume et qui trop souvent est mal citée affirme : « Je crois en la Justice mais je défendrai ma mère avant la Justice ». Cet arbitrage que l’humanisme authentique commande constitue l’argumentation la plus éclatante, la plus décisive contre tous les totalitarismes, les rêves funestes et dévastateurs prétendant construire l’Homme nouveau et édifier un monde lisse, vierge, débarrassé de tout et surgi de rien d’autre que de lui-même.

J’ai beau chercher, tenter d’infléchir, d’atténuer mon inconditionnalité intellectuelle, philosophique et littéraire, m’efforcer d’être absolument objectif dans le conflit l’ayant opposé notamment à Jean-Paul Sartre et à Simone de Beauvoir, je demeure dans un attachement sincère, exclusif et respectueux à l’égard de cette destinée si exemplaire, disparue trop vite d’un univers à qui elle ne cesse de manquer. Avec cet être d’une telle qualité, d’une sensibilité si riche, corseté pour affronter les défis du temps par un tel courage, on était assuré, pour le paraphraser, de ne pas voir le monde se défaire mais se faire.

Une admiration, respectueuse oui, parce que consciente des difficultés de sa tâche d’impartialité et d’équité et certaine que nul autre que lui, avec son impeccable éthique, n’en aurait été capable.

Lui qui a tant aimé le soleil, la splendeur sèche et brûlante qui émanait de lui, la culture du plaisir et paradoxalement aussi de la mort qu’il engendrait, d’une certaine manière il est présent à Paros, dans cette île, en Grèce. Tout ici est si familier avec ses sensuelles adorations.

J’aime terminer ce billet avec Albert Camus dans ma tête et mes songes, face à la mer, avec le vent et la certitude délicieuse d’un temps inaltérable.

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