Pologne : le pouvoir conservateur pris en fragrant délit de propagande et de désinformation !

La dérive autoritaire des conservateurs du parti au pouvoir en Pologne (PiS) ne se cache (presque) plus. Présentation exclusive de quelques faits restés jusqu’ici méconnus en France.

Par Frédéric Jollien.

Chronique slave : le sursaut conservateur et nationaliste en Europe centrale n’a pas échappé aux journalistes occidentaux. Nous sommes cependant bien loin de nous imaginer l’ampleur des changements qui font penser à un retour à une époque où la manipulation politique de l’information était monnaie courante. Cet article vise à révéler plusieurs événements survenus durant cette année en Pologne et inconnus des lecteurs francophones.

Au début du mois de juillet, le président Donald Trump, de visite en Pologne, se faisait un plaisir de mettre en lien les scandales de mauvaises informations de CNN avec ceux qu’auraient également subi le président polonais Andrzej Duda. Trump faisait sans doute référence au montage effectué sur Internet et relayé par la presse américaine sur le soi-disant refus de la première dame polonaise de saluer le président américain. Une fausse information que le président polonais a dénoncé par un tweet rapidement devenu viral.

Cette dénonciation est légitime mais donne une fausse image de l’intérêt que porte le président polonais à la véracité des faits. Depuis l’accession au pouvoir du parti « loi et justice » (PiS), la manipulation des informations ne relève plus uniquement du biais idéologique des journalistes (souvent manipulés indirectement par les aides gouvernementales et fiscales) mais révèle une claire volonté politique dictée par le pouvoir en place.

Des médias officiels aux ordres du pouvoir en Pologne ?

Après avoir redéfini les rôles des médias publics et en avoir changé la direction ainsi qu’une bonne partie de ses journalistes, le gouvernement les utilise secrètement comme une arme de manipulation de l’opinion. Cet article vise à citer plusieurs événements survenus durant cette année et généralement inconnus des pays occidentaux.

Affaiblir et ridiculiser l’adversaire

Depuis la chute de l’Union Soviétique, une grande manifestation de charité a lieu chaque année au premier dimanche de l’an nouveau : le grand orchestre de charité. Cet événement non religieux permet de collecter des fonds pour venir en aide aux malades, aux jeunes enfants et aux personnes âgées. Le Grand Orchestre était en 2016 l’entité publique la plus respectée des Polonais car reconnu pour sa transparence et l’efficacité de ses services. Seulement, cette association caritative concurrence une autre association caritative catholique-conservatrice proche du PiS. Il s’agit donc pour le pouvoir de l’amoindrir et de ridiculiser ses efforts.

Au lendemain de ce dimanche de charité, la télévision publique fait une courte présentation de l’événement : 14 secondes de diffusion pour la plus grosse collecte caritative du pays. La diminution drastique de la durée de diffusion a également été combinée avec des commentaires cherchant à réduire l’importance de cette journée. On évoque « une poignée de gens » alors que les autorités locales de Varsovie annoncent un grand succès populaire.

Plus scandaleux encore : les journalistes ont volontairement effacé le badge de la fête (un cœur, symbole du Grand Orchestre) de la poitrine d’un officiel interviewé. Un montage grotesque rapidement découvert et exposé au public par les médias privés et la toile. La télévision nationale (TVP) a tout d’abord nié le fait et dénoncé un montage des médias privés. Cinq mois après, face à la déferlante des faits avérés, la TVP annonca que le producteur était éconduit pour faute grave.

Les médias publics et la police sont également passés maîtres dans l’art de la manipulation des chiffres. Lors des premières manifestations pour « la protection de la Constitution », on ridiculise publiquement le nombre des opposants. Le vice-président de Varsovie (parti d’opposition) avançait le chiffre d’environ 50 000 participants alors que la police nationale et les médias donnèrent celui de 15 000. L’analyse des vidéos ne laisse cependant guère de doute sur la réalité de ces chiffres.

L’utilisation politique des nouvelles se retrouve également dans le choix des mots. Lors du téléjournal, les bandes-titres démontrent l’absence de neutralité des journaliste vis-à-vis des manifestations : « L’opposition annonce qu’elle n’obéira pas à la loi. » « L’opposition cherche à organiser un putsch contre le gouvernement élu démocratiquement » « agression et cohue : ce que nous retiendrons de la manifestation d’aujourd’hui », « petite présence devant le parlement malgré l’appel au Putsch de Schetyna (président d’un parti de l’opposition) ».

Cacher la vérité pour protéger ses proches ?

Début février, la Première ministre polonaise Beata Szydlo était impliquée dans un accident avec sa voiture de fonction ; son chauffeur personnel a dépassé une voiture et percuté celle d’un jeune de 21 ans. Si l’issue ne fut fatale pour personne, la question des responsabilités reste encore aujourd’hui à déterminer.

La TVP publia des images du lieu de l’accident où l’on distingue une ligne pointillée permettant le dépassement. Sur internet différentes personnes ont montré au contraire une double ligne ininterrompue n’autorisant pas le dépassement sur cette portion de route. Est-ce un choix délibéré des médias ou de mauvaises informations provenant des internautes ? Une enquête judiciaire est en cours… menée par un procureur général proche du FiS.

Tout ceci se passe dans le contexte d’un vaste remaniement de la justice par la majorité gouvernementale qui, après avoir voté durant la nuit l’arrêt immédiat du mandat de tous les membres de la Cour suprême, a proposé trois lois controversées pour réformer les instances judiciaires du pays. Après des journées de protestation dans la majorité des villes (y compris à Prague, à Berlin ou à Vienne où vivent de fortes minorités polonaises), une mise en garde de Bruxelles et de l’ancien président américain, le président Duda a donné son veto sur deux des trois lois, s’opposant ainsi à son parti politique. Il est difficile de croire à la réelle sincérité de cette opposition faisant suite à de telles pressions populaires, et pourtant les médias (y compris occidentaux) applaudissent « l’indépendance » du président.

Construire son image médiatique

Le PiS n’était jusqu’alors pas connu pour sa forte présence médiatique. Sa défaite en 2007 est d’ailleurs attribuée à cette absence d’implication dans les médias. Ce parti n’a jamais caché sa détestation des médias et a souligné (sans doute à raison) le peu d’intérêt que ceux-ci leur portaient. Leur arrivée au pouvoir a conduit forcément à un grand changement dans la politique médiatique publique.

Après avoir « nettoyé » les médias publics et placé ses partisans à leur tête, le parti s’est assuré une plus grande présence médiatique pour son programme et ses actions. Cette transformation n’a pas échappé aux Polonais qui se sont détournés en nombre de ces médias étatiques.

Si ces derniers étaient auparavant influencés indirectement par les anciens partis au pouvoir, leur utilisation au grand jour par le PiS dépasse toutes les craintes. Selon leurs mots, il s’agissait de faire renaître un vrai journalisme polonais, fier de ses origines et de ses traditions et respectueux de son histoire et de sa démocratie. C’est avec cette même rhétorique qu’ils attaquent aujourd’hui les médias privés, bien souvent détenus par des compagnies étrangères, comme PressGroup appartenant à Verlagsgruppe Passau, ou le groupe suisse-allemand Ringier Axel Springer controlant Onet.pl, un des plus populaires canaux d’informations sur l’internet polonais.

Vers quoi se dirige-t-on en Pologne ?

Le professeur Maciej Mrozowski, chargé de cours en sciences sociales à l’université de Varsovie qui effectua des recherches sur les biais idéologiques des médias résuma parfaitement la situation : « Ce n’est pas qu’auparavant la situation était bonne et qu’aujourd’hui elle est mauvaise. C’est qu’auparavant elle était mauvaise et aujourd’hui elle est cauchemardesque ».

Le lien qu’entretient le pouvoir avec les médias publics n’est pas nouveau. Il s’explique principalement par son rôle de financeur direct via les taxes imposées aux citoyens ainsi qu’au règlement associé à ce financement. Il semble cependant peu probable que les anciens politiques aient tenté d’influencer directement le contenu des articles et des émissions. Aujourd’hui cette influence se fait en plein jour, sans aucune retenue. L’opposition est balayée et accusée d’être anti-démocratique ou anti-polonaise.

Mais si ces manipulations pouvaient être efficaces au 20ème siècle, elles sont aujourd’hui dépassées par internet. En quelques tweets ou articles sur des blogs, des citoyens dénoncent les mensonges et permettent une véritable investigation sur la réalité des faits. En un événement Facebook, on peut rassembler des milliers de personnes sur une place publique et exercer une pression indéniable sur le gouvernement. À moins de museler internet, le pouvoir politique ne pourra rien faire contre la puissance de ces collaborations.

Il y a fort à parier que la nouvelle génération ne se laissera pas manipuler et qu’un retour de bâton finira par atteindre ceux qui manipulent les faits pour maintenir leur pouvoir sur les autres. Cette période noire des médias polonais finira un jour par se clore.

Note : je tiens à remercier le réseau Students for Liberty qui m’a permis de prendre contact avec plusieurs locaux impliqués dans le quotidien politique en Pologne.