« Pourquoi nous apprenons aux réfugiés à coder »

Au bout du compte, la plupart des réfugiés veulent juste retrouver leur indépendance. Leur vie a été ballottée entre des mains gouvernementales ou étrangères depuis bien trop longtemps.

Par Gijs Corstens1, depuis les Pays-Bas.
Un article de la Foundation for Economic Education

En 2015 et 2016, plus de 2 millions de personnes ont fui leur pays d’origine pour chercher refuge en Europe. Les pays européens n’étaient pas du tout préparés à les accueillir et les Pays-Bas ne firent pas exception.

Quand des réfugiés de plus en plus nombreux ont commencé à déposer des demandes d’asile, le temps d’attente de la décision finale pouvait monter jusqu’à 18 mois. Pendant cette période passée dans des camps de réfugiés, ils n’avaient littéralement rien à faire et se retrouvaient souvent perdus in the middle of nowhere, avec du temps à tuer. Beaucoup de temps.

Éviter un énorme gâchis

J’ai pensé que tout ce temps perdu était un énorme gâchis, car en général les réfugiés doivent franchir d’innombrables étapes avant de devenir partie intégrante de la société. Ils doivent apprendre la langue, et ils doivent aussi se préparer afin d’accéder au marché du travail.

Aux Pays-Bas, les réfugiés des premières vagues ont souvent fini dans des emplois très en dessous de leurs capacités. Beaucoup (45 %) n’ont pu compter que sur les aides sociales. Les raisons à cela étaient multiples, mais la plus importante tenait à leur manque de réseau professionnel, ce qui les empêchait d’accéder à de véritables opportunités d’emploi.

Les faits ne sont pas jolis.

Par voie de conséquence, une part significative de mes compatriotes commença à devenir anti-immigration et le parti d’extrême-droite devint le plus puissant dans les sondages.

D’après moi, l’immigration en elle-même n’est ni positive ni négative. La question consiste plutôt à savoir quel effort vous allez faire pour qu’elle fonctionne.

Et il était temps de faire un effort.

L’idée que nous avons eue était la suivante : pourquoi ne pas enseigner aux réfugiés les techniques du développement web pendant qu’ils attendent dans les camps ? Une fois leur demande d’asile acceptée, ils se retrouveraient avec un bagage professionnel très demandé qui leur permettrait de se retourner et trouver du travail.

De cette façon, les Pays-Bas obtiendraient les développeurs web que ses entreprises recherchent désespérément et les réfugiés seraient capables de pourvoir à leurs besoins et à ceux de leur famille. Du gagnant-gagnant.

Enseigner le code

Et nous voilà lancés. Nous avons créé notre « école de code pour les réfugiés » et nous l‘avons appelée HackYourFuture. Parmi tous les camps du pays, nous avons sélectionné 5 réfugiés très motivés et nous les avons invités à suivre nos cours tous les dimanches à Amsterdam. Nous avons trouvé quelques professeurs volontaires et nous avons utilisé freeCodeCamp comme base de notre programme d’enseignement.

Nous n’avions pas tout planifié d’avance, mais nous voulions démarrer le plus vite possible et voir si l’idée avait du potentiel.

Dès notre première classe, et cela s’est confirmé par la suite, nous avons compris que nous étions sur quelque chose de pas ordinaire.

Des élèves motivés

Les étudiants se sont montrés incroyablement motivés et ils ont progressé par bonds de géant en très peu de temps.

Malgré leurs conditions de vie extrêmement précaires et chaotiques dans les camps, malgré tout ce qu’ils avaient enduré auparavant dans leur pays, ils avaient la volonté de réussir notre cursus très intensif.

Enseigner à de tels élèves s’avéra particulièrement enthousiasmant et gratifiant car ils buvaient littéralement toutes nos paroles concernant la programmation.

En tant que professeurs, nous avons aussi découvert combien il était passionnant d’enseigner une matière qu’on adore et dans laquelle on excelle. Nous avons donc décidé d’ouvrir une nouvelle classe. Puis une autre. Et encore une autre.

Diplôme en poche

Au bout de six mois, nos étudiants des premières promotions avaient leur diplôme en poche. Nous avons exploité nos propres réseaux pour les aider à trouver des stages et des emplois dans diverses entreprises.

Certains d’entre eux ont quitté le programme avant la fin, mais ceux qui sont restés ont amélioré leur vie de façon très nette. Nombre d’entre eux ont cessé de se considérer comme des réfugiés et se sont mis à se voir en développeurs informatiques.

À partir de là, notre école a pris une certaine ampleur. Depuis janvier 2016, nous avons admis plus de 100 étudiants. À peu près la moitié sont toujours en cours d’études avec nous et 28 de nos anciens élèves ont trouvé des emplois ou des stages dans des entreprises de tout le pays. Nous avons aussi ouvert une école HackYourFuture à Copenhague (Danemark), et une autre à Londres (Royaume-Uni), rebaptisée plus tard CodeYourFuture.

Apprendre à un homme à pêcher

Notre équipe de professeurs volontaires compte maintenant une quarantaine de personnes du monde entier, dont des réfugiés eux-mêmes.

Pour eux, enseigner à HackYourFuture relève à la fois de l’altruisme, de la passion qu’ils portent à leur sujet et de la possibilité de rencontrer des développeurs dont ils partagent l’état d’esprit. Mais la première raison, la plus importante, c’est que nous tenons à nos élèves.

Prenez Sarea, par exemple. Fuyant la Syrie ravagée par la guerre, il a été obligé de tout laisser derrière lui : son travail, sa famille, même sa femme. À partir d’octobre 2015, il a navigué de camp en camp.

Quand il a démarré notre formation, son anglais était pratiquement inexistant, mais il s’est débrouillé pour rester à flot en travaillant d’arrache-pied. Une fois diplômé, il a trouvé un stage de développeur Front-End chez De Bijenkorf.

Une appli pour les plus pauvres

Pendant son temps libre, Sarea a développé une application web qui permet aux personnes les plus démunies d’Amsterdam de se repérer dans le labyrinthe des organismes qui ont pour mission de soulager la pauvreté. Son appli se révéla d’une grande utilité quotidienne pour de nombreux utilisateurs. Elle fut même présentée dans deux grands journaux. Aujourd’hui, des milliers de personnes l’utilisent chaque mois.

Voir ainsi quelqu’un passer de la position de demandeur d’aide à la position d’être en mesure d’aider les autres est l’une des expériences les plus gratifiantes qu’il m’ait été donné de connaître.

Je pense qu’apprendre la programmation à quelqu’un est l’un des plus beaux cadeaux que vous puissiez lui faire, car vous lui permettez ainsi de s’en sortir et de devenir indépendant des autres.

Au bout du compte, la plupart des réfugiés veulent juste retrouver leur indépendance. Leur vie a été ballottée entre des mains gouvernementales ou étrangères depuis bien trop longtemps.

Gérer cette école n’est pas toujours facile. Nous avons encore beaucoup de choses à apprendre. Mais c’est un honneur absolu de travailler avec nos étudiants. J’ai les plus grands espoirs pour leur avenir. Ils sont vraiment la raison pour laquelle nos professeurs passent la plus grande partie de leurs dimanches à enseigner.

Si l’idée d’aider les autres en leur apprenant à coder vous intéresse, n’hésitez pas à utiliser le programme open source que nous avons mis au point. Il s’agit d’une compilation de plusieurs cours d’origines diverses associés à nos propres textes et exercices.

Sur le web

Article publié initialement par le site Free Code Camp le 16 mai 2017.

Traduction Nathalie MP pour Contrepoints

 

  1. Gijs Corstens est le fondateur de HackYourFuture, une école présente aux Pays-Bas et au Danemark qui apprend aux réfugiés à coder. Il s’intéresse à la façon dont les nouvelles technologies peuvent être utilisées pour résoudre des problèmes sociaux.