Comment les frères Goncourt ont formaté nos esprits

reading rainbow by amanda tipton(CC BY-NC-ND 2.0)

Et si on lisait les classiques, avant de mettre au programme des lycéens des oeuvres contemporaines ?

Par Gabrielle Dubois, écrivain.

Qui sont les frères Goncourt, à l’origine du célèbre prix littéraire ? Comment ces deux hommes ont-ils influencé l’offre littéraire française de nos jours et formaté l’esprit de générations de lycéens ? Théophile Gautier, viens à mon aide !

Les Goncourt selon l’Académie Goncourt

Extrait du site internet de l’Académie Goncourt, au sujet des frères Goncourt :

Rien ne flattait plus Edmond de Goncourt que de s’entendre dire qu’il avait usé sa vie d’artiste à tenter l’expression de l’inexprimable, à rendre ce qui ne saurait être rendu, et qu’il appelait dans son jargon : l’irrendable.

Cette phrase, d’après le site de l’Académie Goncourt, est copiée du livre : Vingt-cinq ans de littérature française, par Eugène Montfort (1877-1936), publié en 1925.

Les Goncourt par leurs contemporains

Voici maintenant l’extrait exact d’Eugène Montfort :

Rien ne flattait plus doucement Edmond de Goncourt que de s’entendre dire qu’il avait usé sa vie d’artiste à tenter l’expression de l’inexprimable, à rendre ce qui ne saurait être rendu, et qu’il appelait dans son jargon : l’irrendable. On peut en juger par la complaisance avec laquelle il portait de pareilles inscriptions dans son journal. Lundi 24 janvier 1876 chez Alphonse Daudet : « Rendre l’irrendable, c’est ce que vous avez fait, me dit ce soir Alphonse, ça doit être l’effort actuel, mais le point où il faut s’arrêter : voilà le difficile, sous peine de tomber dans l’amphigourisme. » Jusqu’à quel point Goncourt s’est-il retenu de tomber dans l’amphigourisme, c’est ce que l’on ne saurait déterminer.

Edmond Goncourt a donc tenté d’exprimer l’inexprimable ; le site de l’Académie Goncourt ne précise pas s’il y est arrivé… Et peut-être est-ce pourquoi les frères Goncourt passaient tant de temps chez Théophile Gautier ? Parce que lui y arrivait naturellement.

Dans Théophile Gautier par Charles Baudelaire, Baudelaire cite Gautier :

Tout homme qu’une idée, si subtile et si imprévue qu’on la suppose, prend en défaut, n’est pas un écrivain. L’inexprimable n’existe pas.

Et il n’y a qu’à lire Théophile Gautier pour reconnaître cette vérité.

Maintenant, voici un extrait du Collier des jours, de Judith Gautier, où elle relate une conversation qu’elle a eu avec son père Théophile Gautier au sujet des Goncourt qui venaient très souvent rendre visite à Gautier :

« Qu’est-ce que tu penses des Goncourt ? demande Théophile à sa fille.

– (…) Quand ils sont là, on est content de les voir, très intéressé par ce qu’ils disent, et cependant on ne se sent pas à l’aise, on dirait qu’on entre en classe… qu’on n’a plus le droit de dire des bêtises (…)

– Je te comprends d’autant mieux, répond Gautier, que je connais la raison de ton impression, qui est bien près d’être la mienne. Malgré le charme de leur causerie, leur aisance et leur désintéressement apparent, on sent en eux une préoccupation, une tension d’esprit. (…) Oui, par moments, tout à coup, je suis inquiet, et je n’ose plus me déboutonner : ils écoutent avec une attention si intense, avec la volonté si évidente de retenir, d’apprendre par cœur ce qu’ils entendent, que je suis interloqué, (…) j’ai l’impression qu’ils prennent des notes : quand on ne les regarde pas, ils doivent écrire sur leurs manchettes.

– La littérature est donc pour eux un devoir sans récréation ?

– Ils en sont possédés… Pour les plus belles fleurs, ils sont toujours d’actives abeilles, jamais des papillons… Maintenant, dis ce que tu penses de leur talent, Judith.

– (…) Leur style si nouveau et si compliqué m’intéresse beaucoup, mais en même temps, me distrait du roman. Les mots accrochent trop mon attention : je les remarque, et j’oublie de quoi l’on parle ; c’est d’ailleurs, le plus souvent, de choses insignifiantes. Les descriptions sont parfaites, mais les endroits décrits laids et ennuyeux ; les personnages sont saisissants de vérité, mais on aimerait autant ne pas les voir, et on les fuirait comme la peste, si on avait le malheur de les rencontrer.

– Tu exagères peut-être un peu ! Cependant il y a quelque chose d’assez juste dans ton observation : c’est le contraste entre le style recherché et la banalité du sujet. Ils enchâssent, dans un métal précieux et tarabiscoté, des cailloux et des tessons. Ils ne veulent pas choisir les aventures rares et dignes d’être contées, ils redoutent d’embellir la vie : aussi arrivent-ils quelquefois à être ennuyeux comme elle… Cela n’empêche pas qu’ils ne soient charmants et n’aient beaucoup de talent… »

Que chacun médite ce dernier paragraphe et se fasse sa propre idée sur une bonne partie de l’offre littéraire française, et surtout de l’offre littéraire proposée aux lycéens qui passent leur bac de français cette année.

Littérature contemporaine et bonne conscience

C’est un tort de s’imaginer qu’une certaine littérature contemporaine se complaisant dans le misérabilisme soit un bienfait, soit ce que le lecteur attend. Le lecteur est prisonnier de l’offre qui lui est proposée.

La misère existe, c’est un fait ; il faudrait que cela change, ce devrait un but. Mais en quoi écrire roman sur roman à ce sujet améliore-t-il ce fait ? Un lycéen contraint de lire sept romans contemporains sur la misère humaine va-t-il se précipiter pour servir la soupe populaire le samedi soir ? L’auteur du roman, l’éditeur de ce roman, les décideurs de l’Éducation Nationale, le professeur de français, qui se sont tous donné une facile bonne conscience en lisant ce roman, le font-ils eux-mêmes ?

Quelle est la part de voyeurisme et de complaisance, la part de prise de conscience, la part de réelle compassion ? Quel est cet air du temps qui susurre : il te suffira de lire ce roman dont le sujet est un sans-abri pour avoir bonne conscience ; si tu ne le lis pas, c’est que tu es une personne qui n’aime pas son prochain. En quoi de tels romans améliorent-ils la vie des personnes qui en sont les sujets ? Ou bien peut-être est-ce que je me trompe ? Peut-être chaque lecteur de ce roman invite-t-il un sans-abri à sa table chaque soir ? Après tout, la charité doit être un acte noble et discret…

Maintenant, on peut se poser la question : quel est le but du cours de français ? S’il propose essentiellement une littérature contemporaine décrivant pauvrement la misère de notre société, alors il s’apparente plus à un cours de sociologie, et son but est de toute façon nul car les élèves seront passés à côté de la littérature et aussi à côté de la sociologie, puisque traitée de façon littéraire.

Élever son esprit ?

Ce n’est pas dans l’esprit humain d’aimer la misère. Chacun la fuit à sa façon, selon ses moyens. Chacun tend naturellement à être plus aimé, plus beau ou plus riche. Pourquoi en serait-il autrement pour un lycéen ?

J’ai entendu l’autre jour à la radio deux collégiennes d’un quartier défavorisé qui avaient eu la chance de faire leur stage de troisième dans une entreprise de designers : de beaux bureaux, des gens heureux de travailler. Elles en étaient revenues éblouies, prêtes à se donner tous les moyens pour se dépasser, pour surmonter les obstacles et s’élever. Qu’est-ce qui leur avait ouvert les yeux, qu’est-ce qui leur avait donné un élan, un espoir ? Était-ce de constater qu’il y avait de la misère ? De regarder vers le bas ? Non. C’était d’avoir levé les yeux vers un monde étranger à leur univers, pas facile à comprendre quand on n’en a pas les clés certes, mais un monde plus beau, plus riche intellectuellement et esthétiquement, cela dit sans jugement de valeur.

La misère en littérature

Le professeur de français de ma fille lui a donné, pour le bac,  une liste de neuf livres à lire : deux pièces de théâtre, Molière et Marivaux, et sept romans d’auteurs contemporains ayant obtenu des prix Goncourt dans les années 2000.

Les œuvres proposées en cours de français dénuées de poésie, de personnages exceptionnels, d’élévation d’esprit, de beauté, de situations rares, n’élèvent pas les collégiens et lycéens : elles les dégoûtent de la lecture, les abrutissent, au mieux, les endorment… pendant ce temps-là, au moins, peuvent-ils rêver ! La misère, intemporelle et inhérente à toute société, déjà été décrite et écrite depuis des centaines d’années, y est montrée sous le jour le plus gris et banal qui soit.

Alors, puisque l’Éducation Nationale tient tant à plonger ses élèves dans la misère humaine, pourquoi ne pas la lire chez les auteurs classiques ? Cela ferait d’une pierre sept coups : constater que la misère existe, la comprendre, apprendre l’histoire, la géographie, les mœurs d’un pays, découvrir la culture et surtout, surtout, le beau français !

La littérature classique doit continuer à figurer dans les programmes scolaires

C’est une erreur de croire que la littérature française peut être accessible à tous les élèves. Elle ne peut pas. Certains esprits, qui peuvent être brillants par ailleurs, ne seront jamais touchés par la poésie ou la beauté d’une phrase. Ce n’est ni méchant ni méprisant de le constater. C’est plutôt heureux qu’il en soit ainsi. Comment vivrait-on dans un monde où tout le monde serait littéraire ?

Enseignons de nouveau la littérature classique aux élèves ! Donnons la chance à ceux qui accrocherait de pouvoir s’élever, ils ne demandent que cela. Comment ?

En les intéressant. Professeurs de français, il y a des centaines d’anecdotes rigolotes, extraordinaires ou insolites sur les auteurs classiques, ces auteurs que vos élèves croient vieux et poussiéreux. À vous de montrer qu’ils sont éternellement vivants, jeunes, humains. Où trouver ces anecdotes, ces pépites ? Dans les livres qui vous ont amenés à devenir professeurs de français. Sortez des sentiers battus, faites votre propre choix. Posez-vous la question : comment il se fait que certains auteurs contemporains se retrouvent sur les listes d’achats de livres de millions de lycéens ? Qui les a mis sur ces listes et pourquoi ? Retrouvez vous-même le plaisir de la littérature, l’enthousiasme, le goût de l’effort et la satisfaction du résultat.