Album Perec, de Claude Burgelin

Un album de photographies commenté du célèbre écrivain George Perec indispensable pour redécouvrir son oeuvre.

Par Francis Richard.

La photo de couverture de l’Album Perec est d’Anne Brunhoff. Elle a été prise à l’Île de Ré en 1975. Il est tentant de la rapprocher de l’autoportrait de Georges Perec dans La Disparition, reproduit dans l’avant-propos de l’album signé Claude Burgelin :

Il s’agissait d’un individu aux traits plutôt lourdauds, pourvu d’un poil châtain, touffu, ondulant, plutôt cotonnant, portant favoris, barbu, mais point moustachu. Un fin sillon blafard balafrait son pli labial. Un sarrau d’Oxford sans col […] lui donnait un air un brin folklorain.

La Disparition est un des livres les plus connus de Georges Perec. Ce roman paraît en 1969. Il ne trouve alors pas beaucoup d’échos. C’est pourtant un véritable exploit littéraire, qui va par la suite installer de lui l’image d’un acrobate des lettres, époustouflant d’habileté et d’astuce :

Il écrit ce roman de trois cents pages sans employer une seule fois la lettre e. Se privant ainsi des plus élémentaires possibilités d’expression, il métamorphose la langue, multipliant les transgressions orthographiques, inventant à chaque page des tournures cocasses, biscornues, abracadabrantes.

Une fable sur les origines

Au-delà de l’exploit, il y a une fable dont la genèse se trouve dans les origines de l’auteur, né à Paris le 7 mars 1936 dans une famille pauvre d’immigrés juifs d’Europe de l’Est et orphelin très jeune : son père meurt dans les opérations militaires de juin 1940 ; sa mère est prise dans une rafle en 1943.

Claude Burgelin dit que La Disparition est évidemment une fable sur la destruction des juifs. Il précise que Perec a peu mis en avant sa judéité. Ne la cachant jamais, mais n’en faisant état que discrètement. Pourtant elle est une des racines vives de toute son oeuvre.

Avec cet album, ce sont sa courte vie (un peu moins de 46 ans), toute son oeuvre qui sont parcourus. Si aujourd’hui deux volumes de celle-ci sont publiés dans la collection de La Pléiade, ses premiers livres ont été refusés par les éditeurs. Il devra attendre septembre 1965 pour que paraissent Les choses :

Les Choses tentent de dire comment se construire un logis, se vêtir, inventer une vie quand, derrière soi, tout a été cassé.

Un livre sur les figures de style

En 1966 sort Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ?, qui a pour toile de fond la guerre d’Algérie et l’incapacité à lutter efficacement contre, avec un index sur les figures de style qu’il a employées…

L’Homme qui dort, en 1967, déroute : Tu fait la grève de toute vie sociale. Tu plonge dans l’angoisse, l’oppression, la torture psychique. Tu cesse son voyage jusqu’au bout de la nuit de la solitude quand tu accepte de devenir un parmi d’autres.

En 1967, son accueil dans le groupe Oulipo, fondé en 1960 par Raymond Queneau et François Le Lionnais, est un événement décisif dans sa vie d’écrivain en train d’acquérir quelque notoriété :

Il put y présenter ce qu’il découvrait ou bricolait : essayer de nouveaux agencements narratifs, jouer de manière systématisée avec les ressources du matériau même de la langue, à commencer par les vingt-six lettres de l’alphabet.

Voyelle refoulée

Après La Disparition (1969), il publiera, en 1972, Les Revenentes, il n’use que de la voyelle précédemment refoulée, le e, et va plus loin encore dans l’incartade orthographique débridée et la plus royale des débauches textuelles…

Suit en 1975 W ou le Souvenir d’enfance, où il révolutionne le genre autobiographique : Il a brisé des frontières : se faire archiviste de soi et devenir romancier de soi ne sont pas des objectifs contradictoires, mais s’associent dans la même exigence de véridiction.

En 1978, dans La Vie mode d’emploi, la place donnée à l’antiromanesque qu’y imposent tant d’inventaires de bibelots, de meubles, de tableaux reste déconcertante. Comme toutes les images qui accompagnent le texte et sollicitent l’œil.

Relation particulière à la lettre et au mot

Dans l’album, Claude Burgelin évoque bien d’autres activités de Perec – notamment ses mots croisés du Point – et bien d’autres œuvres de lui (dont celles, inachevées ou non, qui seront publiées après sa mort) où il entretient une relation singulière à la lettre et au mot et où semble y transparaître sa judéité :

Sa quête oulipienne sur les pouvoirs de la langue, sa façon de multiplier et d’entrecroiser les réseaux de signification, son comptage infini des lettres, des mots et des phrases, son enfermement jouissif dans le labyrinthe des structures et des architectures verbales donnent l’impression qu’il réinvente un talmudisme tout personnel.

Musicien de la langue

Cette quête ne l’empêche pas de toujours s’exprimer avec une grande clarté, cherchant l’essentiel en phrases nettes, celles que tous peuvent entendre. Claude Burgelin souligne en conclusion que ce manipulateur éperdu de lettres est un très beau musicien de la langue :

Un paragraphe de Perec se reconnaît à son phrasé aéré, à la justesse de son rythme, une manière à peine feutrée, souvent en sonorités discrètes, de cerner les choses et les êtres.

Claude Burgelin, Album Perec, Gallimard, 256 pages.

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