La déroute historique des socialistes

Benoit Hamon (Crédits philippe grangeaud-solfé communications licence Creative Commons)

Les socialistes éliminés, les marcheurs adoubés : analyse.

Par Patrick Aulnas.

« Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés ». Comme la peste de Jean de La Fontaine, les élections législatives ont décimé les candidats socialistes, les grands apparatchiks comme les petits députés inconnus du public.

Les instituts de sondage prévoyaient une défaite historique qui apparaît déjà à l’issue du premier tour. Le groupe socialiste à l’Assemblée nationale comprenait 295 députés, y compris les écologistes. Ils seront désormais une trentaine au maximum.

Les socialistes éliminés, les marcheurs adoubés

Jean-Christophe Cambadélis, Premier secrétaire du PS, est éliminé dans la 16e circonscription de Paris. Aurélie Filipetti, ancienne ministre de la Culture, est battue en Moselle ainsi que Benoît Hamon à Trappes. Najat Vallaud-Belkacem est qualifiée pour le second tour mais en grande difficulté dans le Rhône. Dans l’Essonne, Manuel Valls, ancien Premier ministre est en ballotage mais pourrait être élu car aucun candidat La République en marche (LREM) n’avait été désigné. Les nombreux socialistes ayant fait acte d’allégeance à LREM sortent au contraire vainqueurs dans presque tous les cas. Richard Ferrand lui-même a toutes les chances d’être élu au second tour malgré l’affaire qui a défrayé la chronique.

La pulsion dégagiste

La puissance de la vague macroniste correspond à l’extrême lassitude des électeurs à l’égard des anciens partis. Ceux-ci s’étaient transformés peu à peu en simples machines électorales plutôt indifférentes à l’intérêt général. Il s’agissait de gérer au mieux le stock de candidats aux diverses élections depuis les municipales jusqu’à la présidentielle. Gérer un stock suppose de tenir compte des flux entrants et des flux sortants. Le taux de rotation est un indicateur essentiel. Il était extrêmement bas dans les grands partis de gouvernement.

Les anciens élus s’accrochaient à leur siège comme une bernique à son rocher. L’exemple d’Elisabeth Guigou (71 ans) se rendant voilée dans une mosquée pour grappiller quelques voies illustre ce comportement jusqu’à la caricature.

Les jeunes devaient donc attendre longtemps. Ils ont décidé de passer outre. Après l’élection d’un président de la République de 39 ans n’appartenant pas aux partis traditionnels, la pulsion dégagiste a joué à plein.

Une stratégie archaïque

Mais les socialistes payent surtout leur refus obstiné de tout aggiornamento idéologique. Le parti socialiste s’est encroûté dans le statu quo qui avait émergé au congrès d’Épinay en 1971. Mitterrand avait alors défini une stratégie claire d’union de la gauche (socialistes, radicaux de gauche, communistes). Cette stratégie correspondait à la réalité politique de l’époque avec un Parti communiste très puissant. Jamais elle n’a été remise en cause depuis presque un demi-siècle.

La « gauche plurielle » de Lionel Jospin, à la fin du XXe siècle, n’était qu’une légère retouche : les écologistes venaient s’arrimer à l’alliance à la suite de la quasi-disparition du Parti communiste. En 2012, avec François Hollande, même conservatisme politique obstiné : la proposition d’alliance de gouvernement de François Bayrou est rejetée par Hollande.

Cette stratégie archaïque a coupé le PS des réalités contemporaines, en particulier de la réalité économique dominante : la globalisation. La gauche du parti était à cet égard dans un déni de réalité conduisant à l’immobilisme.

La France gouvernée par une synthèse de congrès du PS

Depuis l’élection de François Hollande en 2012, la France était donc gouvernée sans aucun axe stratégique. On vivait en permanence dans une atmosphère de congrès du PS avec un Président-Premier secrétaire et champion de la synthèse entre les différents courants. Évidemment, on ne gouverne pas un pays par l’évitement en tentant de concilier l’inconciliable.

Contrairement à ce qu’affirment les leaders de la gauche du PS (Hamon, Lienemann) les électeurs socialistes, dans leur grande majorité, détestaient les frondeurs. Ils n’admettaient pas que leurs députés s’égarent dans des chamailleries de café du commerce au lieu de définir une position de compromis pour gouverner le pays.

Les frondeurs ont tout simplement failli à leur devoir le plus élémentaire : accepter les contraintes du pouvoir. Ils pensaient ainsi se rapprocher de leurs électeurs et sauver leur siège de député. Erreur majeure : ceux-ci les ont quittés pour Macron.

Un Président tétanisé face à la réalité économique

Le spectacle le plus étrange et le plus révélateur fut sans aucun doute la tétanisation de François Hollande face à la réalité économique. Le Président répétait inlassablement devant les caméras ses incantations sur la croissance économique (« Elle est là, elle est là »). Elle lui était en effet indispensable pour dégager une capacité de financement de la redistribution attendue par les électeurs socialistes.

Mais son unique expérience d’énarque-apparatchik n’avait pas permis au Président d’apprendre la recette synergétique très simple de la croissance au niveau de l’action politique : liberté économique + stabilité juridique. Aussi enserrait-il les Français dans des réglementations changeantes détruisant toute confiance.

Le corps électoral est en général bon prince et globalement assez large d’esprit. Mais il y a des limites ! Avec un talent et une audace sans précédent dans notre histoire, Emmanuel Macron a tout simplement conquis une classe moyenne traitée comme une vache à lait par les socialistes. Ceux-ci s’imaginaient encore pouvoir redistribuer en toute impunité politique comme au beau temps des trente glorieuses. Cet aveuglement d’hommes enfermés dans la politique politicienne depuis des lustres se paye aujourd’hui par la quasi-disparition du PS.