Joli mois de mai, joli gouvernement

Edouard Philippe par Jonathan Blanc (CC BY-SA 3.0)

Le Youpi™® continue ! Après le Youpi™® naturellement poussé suite à l’arrivée en fanfare d’un nouveau président très bon état général (très peu servi), voilà une nouvelle fois l’occasion de se réjouir avec la nomination d’un gouvernement resserré, de combat, efficace, jeune, frétillant et politiquement bien construit.

Et je dis ça sans ironie : reconnaissons à Macron d’avoir finement joué pour le moment puisqu’il a réussi là une belle synthèse. Du genre 1 et 2 à égale quantité, de l’énarque en bonne dose, une fine vapeur de société civile, une subtile dose d’ancien maoïste avec Gérard Collomb, une pincée d’ex-marxiste avec Jean-Yves Le Drian, du droitard bien tradi avec Darmanin, une louchée de droite molle pour Édouard Philippe, une giclée de vieux briscard Modem qui niait pourtant toute participation au gouvernement et même de l’anguille parfum Tout Ce Qui Passe avec Le Maire, vraiment, pas de doute, c’est habile.

Nicolas Hulot est aussi une belle prise, illustration rigolote qu’on peut très bien survivre à une incohérence idéologique complète, lui qui étrillait Macron il y a encore quelques semaines en estimant qu’il n’avait pas compris « que c’est bien un modèle ultralibéral qui est à l’origine de la crise écolo ». Caution people et personnalité aimée des Français qui adorent les jolies images des vertes prairies sabotées par les méchants capitalistes filmées depuis un hélicoptère éco-conscient cramant 50L de fossiles à l’heure, le petit Nicolas a finalement accepté de rejoindre la Dream Team, le tout avec un rang protocolaire qui frôle l’indécence, ce qui a le mérite évident de faire immédiatement taire toutes les cucurbitacées vertes des précédents gouvernements et des partis chlorophylophiles en complet désarroi.

Bref, il y a boire et à manger et encore une fois, Macron montre qu’il veut et sait, dans une certaine mesure, satisfaire quasiment tout le monde. Mais bien au-delà de ces constats d’usage, observons simplement le paysage politique français à la suite de ces nominations : c’est carrément une boucherie.

Pas un parti n’est épargné, pas une formation n’a survécu intacte à ce qui vient de se passer, et il y a pour cela toutes les raisons de se réjouir franchement.

Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : il est encore bien trop tôt pour porter le moindre crédit à la brochette de nouveaux saltimbanques entrés dans l’arène du cirque Édouard Philippe. Il va falloir attendre un peu, et tout porte à croire que d’une part, les prochaines législatives pousseront à un remaniement (plus ou moins violent selon l’ampleur de la « victoire »), et d’autre part que la réalité, qui n’a pas bougé d’un chouïa, rappellera aux Français qu’un gouvernement et un État ne peuvent pas tout.

Mais en attendant, réjouissons-nous : depuis quelques jours, ce sont bien des couinements d’agonie qu’on entend de tous les côtés du spectre politique ; les manœuvres des uns et des autres pour tenter de sauver leur poste ou leur avenir sont particulièrement réjouissantes. Les contorsions des militants de tous bords, forcés de voter Macron au second tour et qui voient maintenant leurs partis se déliter en quenouille, sont tout aussi cocasses.

À gauche, il faudrait être vraiment bégueule pour ne pas goûter à la tête d’enterrement de Ségolène Royal qui se retrouve sans ministère ni mandat et veut tenter l’entreprenariat, sans doute pour goûter enfin aux joies d’une faillite rien qu’à soi. Cela lui changera des faillites distribuées aux autres. Difficile de ne pas se réjouir des grimaces de Najat Vallaud-Belkacem qui lâche enfin son travail de destruction méthodique de l’Éducation Nationale pour tenter de décrocher une place de député à Villeurbanne. Amis lecteurs qui votez encore, ne lâchez rien : l’échec de Najat est à portée de votre main. Je passe pudiquement sur le cas de Valls dont la gluance atteint maintenant des sommets et pour lequel, là encore, l’échec devient vraiment possible, quasi-palpable. Là encore, voter contre lui pourrait procurer un plaisir simple. Réfléchissez-y.

À droite, le constat est le même : les uns et les autres fuient un navire qui ne sait plus s’il coule, s’il rentre au port, s’il change de cap ou fait un peu tout ça en même temps. Moyennant quelques décisions catastrophiques que, soyons en sûr, la droite la plus bête du monde est parfaitement capable de prendre, une bonne déroute électorale, une jolie branlée de magnitude 9 est envisageable et d’ailleurs, Fillon, devenu précisément expert en dérouillée vigoureuse, y songe déjà. Il n’a pas tort puisque là encore, les électeurs pourront se payer quelques belles mises en orbites de cadors boiteux dont la droite s’encombre avec obstination, comme NKM par exemple.

Aux extrêmes, le bonheur est déjà plein : le Front National est déjà parcouru de soubresauts ridicules. Marion Maréchal-Le Pen, lucide, a judicieusement choisi d’abandonner la Marine qui s’était sabordée au cours d’un débat d’entre deux tours absolument minable. Philipipeau, idiotement sûr de détenir la clef des prochains scrutins, se lance dans son propre mouvement socialistoïde. S’il joue bien, il pourrait courageusement se mégretiser et débarrasser enfin le pays de sa pénible présence. De son côté, Mélenchon, le bourrichon tout remonté et le melon tout gonflé, continue de croire en sa bonne étoile alors que son aura commence déjà à montrer des signes évidents d’affadissement. Là encore, avec un peu de chance et grâce à des triangulaires voire des quadrangulaires torrides, son parti pourrait ne représenter qu’un petit croupion pittoresque à l’Assemblée nationale.

Mieux encore : depuis ce nouveau gouvernement, toute la droite et toute la gauche traditionnelles sont sidérés. On n’entend plus les hordes d’imbéciles socialistes de droite et de gauche tant ils ne savent plus sur quel pied danser. Le trotskysme, le bolchevisme et les bêtises communistes n’intéressent plus personne. Le Parti Socialiste est devenu un sujet de poilades à la machine à café (Cambadélis alimentant de surcroît de belles rafales de tweets photoshoppés pour les rieurs de tous bords), les Républicains parviennent presque à se faire oublier tant leurs dissensions internes empêchent de suivre qui est avec ou contre qui, les Verts ont disparu corps et biens et le reste n’existe plus qu’à l’état de traces, comme les gaz rares.

Non, vraiment, il n’y a pas à tortiller, Macron a réussi quelque chose de phénoménal : dissoudre à peu près tous les partis français dans leurs incohérences internes.

Le souci, bien sûr, est qu’il ne l’a pas fait en apportant une solution radicalement différente, mais en se contentant de profiter de ces incohérences. Il a formé un nouveau centre, attrape-tout, idéologiquement illisible puisque patchwork de pensées bigarrées, de volontés diverses, de compromis forcément foireux puisque construits sur des désirs antagonistes. Avec deux doigts de lucidité, on comprend que tout ceci ne durera qu’un temps et que très forte est la probabilité que Macron fasse un petit sirop de socialisme mou, que dans cinq ans la part de l’État dans l’économie soit supérieure à 57% du PIB, que les prélèvements obligatoires aient encore augmentés et que la législorrhée ait encore grimpé au profit d’une complexité administrative accrue.

Certes.

Mais en attendant, rien ne nous empêche de nous gondoler. Après tout, on paye pour.