Législatives : les choses se compliquent pour Macron !

Couacs et désordre dans les investitures aux législatives du parti du Président élu : il semble bien que l’état de grâce soit terminé pour Emmanuel Macron.

Par Nathalie MP.

La semaine a démarré comme toutes les semaines post élection présidentielle. Les journaux ont mis de belles photos du vainqueur en une de leur édition spéciale et les journalistes sont partis à la pêche de petites révélations mignonnettes et insolites concernant le nouveau Président. On nous a parlé de ses soirées karaoké quand il était à l’ENA et on nous a montré les « images émouvantes » de son mariage avec Brigitte. 

Malgré quelques calculs inquiétants montrant dès dimanche soir la faible adhésion dont Macron peut se prévaloir dans l’ensemble de la population, et malgré l’immensité de la tâche qui l’attend (et qui aurait attendu tout autre candidat), on s’est d’autant plus laissé bercer par ces gentils récits que les abandons et refondations à l’œuvre dans les partis concurrents évincés n’ont pas manqué de nous divertir grandement.

Avec les législatives, les affaires sérieuses commencent

Mais tout ceci, c’était avant, et ça a duré exactement trois jours. Jeudi dernier, La République En Marche (LREM) a présenté comme promis les 428 candidats qu’elle a investis en vue des législatives des 11 et 18 juin prochains, étant entendu que le reste du contingent sera dévoilé d’ici une semaine. C’est là que les affaires sérieuses ont vraiment commencé, et autant dire qu’elles ont commencé dans le plus grand désordre et pas mal de couacs.

Comme beaucoup de Français, j’ai regardé le documentaire « Les coulisses d’une victoire » sur la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron diffusé par TF1 lundi soir dernier. Et comme beaucoup de Français, je me suis fait la même réflexion que Yann Barthès :

Et moi qui pensais qu’une élection présidentielle, c’était du calcul, du cynisme et beaucoup de coups bas… Mais je faisais fausse route ! C’est tout le contraire : une campagne présidentielle, c’est avant tout de l’amour, de la bienveillance et du rire !

Imbroglio entre Bayrou et Macron

Dans ce film qui semble en effet n’avoir cadré que les instants les plus flatteurs d’une campagne dont on imagine mal qu’elle ait pu se dérouler en permanence de façon aussi lisse et potache, je retiens cependant trois éléments : Macron fait montre en toutes circonstances d’un calme olympien qui confine presque à la désinvolture calculée ; lors de ses déplacements, il a pu constater lui-même que « les gens sont à cran » ; et on voit François Bayrou lui susurrer confidentiellement à l’oreille : « Je suis là pour vous aider, rien d’autre. »

François Bayrou est soudain devenu une énorme pierre dans le jardin bien agencé qu’Emmanuel Macron tente de se cultiver jour après jour. Les investitures de LREM étaient à peine connues qu’il faisait part, bruyamment et chiffres à l’appui, de son mécontentement. Même si, dès le lendemain, les alliés semblaient s’être rabibochés ; mais pour combien de temps ?

D’après le Président du Modem – celui qui voulait « aider, rien d’autre » – il y aurait en fait un accord très précis entre son parti et celui du Président. Ce seraient exactement 120 sièges qui auraient été négociés, et voilà que le Modem se retrouve avec seulement 38 circonscriptions.

Second problème soulevé par le Modem, qui a pointé les listes avec beaucoup de vigilance, la part accordée au Parti socialiste dépasse tout ce qui était prévu. Selon ce décompte, outre la société civile qui est représentée par 197 candidats, ce sont 153 PS, ex-PS et PRG qui ont été investis, contre 38 Modem, 25 LR ou ex-LR et 15 UDI ou ex-UDI. Conclusion de François Bayrou :

L’accord que nous avions négocié depuis des mois a été foulé aux pieds. En tout état de cause, je ne participerai pas à une opération de recyclage du PS.

Certains dirigeants de LREM tentent de calmer le jeu et assurent qu’un terrain d’entente sera vite trouvé avec l’allié centriste, mais d’autres enfoncent le clou en disant que la commission d’investiture n’a retenu que les meilleurs candidats ou que le Modem ne peut pas bénéficier d’un « droit de tirage perpétuel ».

Pour sa part, Bayrou considère que sans son ralliement (annoncé le 22 février 2017), Macron n’aurait jamais pu décoller de 18 à 24% comme il l’a fait. Légère entorse à la réalité, cependant : fin janvier, Macron était crédité par un sondage Elabe de 22 à 23% des voix selon que Bayrou se présentait ou pas.

Surtout, malgré les déclarations de LREM sur le fait qu’il n’y a jamais eu d’accord d’appareils mais une entente sur des idées et des valeurs, Marianne indiquait dès le mois de mars qu’un accord législatif existait bel et bien et qu’il accordait 96 investitures au centre, dont au moins 80 au Modem.

Le flou a été très largement cultivé de part et d’autre avant la présidentielle pour ne pas trop ternir les concepts macroniens de politique autrement, renouveau et fraîcheur printanière, mais Bayrou réalise aujourd’hui à ses dépens que « quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup », comme dirait Martine Aubry.

Bayrou a certes derrière lui une longue et belle carrière de revirements et ralliements politiques opportunistes qui interdit toute commisération à son égard. On se rappelle par exemple son vote pour François Hollande en 2012.

Il n’empêche que sa petite aventure jette une lumière plutôt blafarde sur tous les flous qui sont en quelque sorte, ça se confirme, la marque de fabrique du modus vivendi politique d’Emmanuel Macron.

Le méli-mélo des investitures

À l’affaire Bayrou, est venue se joindre une série de couacs qui font désordre. Alors que la publication des investitures devait constituer une opération de communication censée montrer l’engouement des citoyens pour LREM et le sérieux de la sélection pour assurer à la fois nouveauté et expérience (19 000 dossiers de candidature étudiés, entretiens, rencontres etc. ! voir schéma ci-dessous), plusieurs personnes figurant dans la liste publiée jeudi ont fait savoir assez rapidement qu’elles n’étaient nullement candidates, et d’autres ont du être retirées car ne correspondant pas aux critères voulus, celui des non condamnations notamment.

Jusqu’à présent dans la Vème République, le nouveau Président était toujours issu d’un parti politique qui, en plus de l’élan créé par son élection, pouvait compter sur un groupe de députés sortants importants pour reconstituer une majorité à l’Assemblée. Ce n’est pas le cas d’Emmanuel Macron, qui se voit obligé d’aller piocher un peu partout, et surtout au PS, les futurs députés de sa majorité présidentielle, dans des tractations qui ne sont pas sans rappeler les procédés de la IVème République.  Il serait plus exact de parler de coalition présidentielle avec tout le potentiel d’instabilité que cela comporte. En fait de renouveau politique, on a vu mieux.

La promesse de faire monter de nouveaux visages issus de la « société civile » est agréable sur le papier, mais n’est pas sans risque non plus pour le succès législatif du quinquennat. À lire le détail des investitures recensées par L’Opinion, on constate que la majorité présidentielle sera bel et bien « de droite et de gauche » comme se proclame Macron, mais on ne peut s’empêcher de se demander comment toutes ces personnes d’horizons aussi variés et souvent sans expérience juridique aucune vont pouvoir s’entendre et délivrer un travail efficace et cohérent.

On découvre par exemple le mathématicien Cédric Villani. Il a soutenu Anne Hidalgo lors des dernières municipales. Celle-ci était pro-Hamon et elle vient de co-signer avec Martine Aubry et Christiane Taubira une tribune de refondation du parti socialiste qui se positionne clairement contre Macron.

On découvre aussi Guy Salomon, coiffeur, qui a suivi Macron dans le cadre du ralliement du Modem. Ou Aude Amadou, ex-handballeuse de sensibilité centre droit qui pense que « participer à la vie publique, (…) c’est un devoir, comme celui d’aller voter ». On découvre – ah oui, c’est vrai, politique autrement ! – la belle-fille de Macron.

Sur quel programme s’engagent-ils exactement ? Derrière leur évident enthousiasme pour « changer la politique » – formule que tout le monde pourrait s’approprier et qui relève principalement du vœu pieux, il faut le reconnaître – parlent-ils tous de la même chose ?

En ce qui concerne les socialistes anciens ministres, Valls n’a pas été investi, mais il n’aura pas de candidat LREM en face de lui. Le Foll, Touraine et El Khomri pourraient bénéficier de la même mansuétude s’ils abandonnent l’étiquette PS. C’est une question de subventions publiques, mais politiquement, on s’interroge sur les contours d’une majorité qui ré-endosserait des éléments aussi marqués Hollande que ces trois ministres sortants qui n’ont pas spécialement brillé à leur poste. D’autant que plusieurs candidats de droite (Le Maire, Solère, Riester) sont également sans opposant LREM dans leur circonscription pour l’instant.

Quant aux entrepreneurs, ils écopent souvent de circonscriptions difficiles. Comme tout le monde ne sera pas élu, on se demande si les circonscriptions gagnables ont bien été dévolues aux personnes les plus qualifiées et expérimentées.

Emmanuel Macron n’est pas encore investi dans sa nouvelle fonction, mais il vient d’effectuer le premier mouvement crucial de sa présidence.

Même à supposer qu’il réussisse en juin à réunir une majorité présidentielle qui lui permettrait peut-être de gouverner, on ne peut que s’inquiéter de la façon dont se déroulent les investitures de son parti. Loin de lever les ambiguïtés, elle semble au contraire les entretenir dans un mélange de désordre incontrôlé et de roublardise assumée qui pointent plus vers une coalition instable façon IVème que vers une majorité cohérente. L’opération « recyclage du PS » est dénoncée par Bayrou qui y perd des plumes, mais aussi par la droite qui y gagne une nouvelle occasion de se légitimer en opposant.

Dans les constats de Macron, une chose est vraie : « les gens sont à cran ». Il semblerait bien que l’état de grâce, qui aura eu un semblant d’existence pendant trois jours, soit complètement terminé.


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