Sortie de l’euro : ce que Marine Le Pen vous cache

Une sortie de la France de la zone euro est-elle socialement utile et économiquement judicieuse pour l’État, pour les entreprises, et pour les particuliers ?

Par Mory Doré.

Pédagogie rime avec démagogie et pourtant ces deux mots s’affrontent impitoyablement. La campagne de la présidentielle française est là pour l’attester.

Prenons l’exemple de la sortie de l’euro. Une sortie de la France de la zone euro est-elle socialement utile et économiquement judicieuse pour l’État ; les entreprises grandes, moyennes ou petites ; les ménages qui sont tout à la fois salariés, consommateurs et épargnants ?

Pas de suspense dans cet article : la réponse est non.

La dette en euros est complexe

Ne perdons pas de vue que la démagogie consiste justement à faire croire que quelque chose de difficilement réalisable voire impossible à mettre en pratique, sauf à provoquer des catastrophes économiques, sociales et humaines, résoudrait tous les problèmes de la Terre.

Être pédagogue et non démagogue est plus facile lorsqu’on n’a pas à abuser de la naïveté d’une clientèle électorale pour en retirer un profit politique personnel à court-terme.

Cela tombe bien, je me trouve dans cette situation.

La complexité de la dette en euro tient au fait que des pays souverains se sont endettés dans une monnaie non souveraine, l’euro.

Ne pas rembourser en euro reviendrait cependant à un défaut.

Prenons le cas de la France. Notre dette publique est détenue à hauteur de 60% par des investisseurs étrangers (autour de 1 300 milliards d’euros). On peut imaginer sans mal qu’un remplacement de l’euro par un nouveau franc provoquerait sans doute une baisse de 20% à 30% de notre nouvelle monnaie vis-à-vis de l’euro, ce qui reviendrait à constater des charges insupportables de la dette libellée ; puisque ces charges seraient insupportables, la situation d’insolvabilité de l’État apparaîtrait au grand jour, conduisant celui-ci à faire défaut sur la dette libellée en euro détenue par les investisseurs non-résidents.

L’exemple de défaut de paiement de l’Argentine

Subissant les effets de contagion de la crise asiatique à partir de 1998, l’Argentine connaît une sévère contraction de son économie qui, conjuguée à la rigidité de son régime politique, conduisit au défaut sur la dette souveraine en 2001 et à l’abandon du régime de change vis-à-vis du dollar en 2002.

Le taux de chômage en Argentine a atteint 21% en 2002 et reste actuellement à 7,6%.

Après un épisode d’hyperinflation au moment de la crise, la hausse des prix a atteint 40% en 2002, a fluctué autour de 10% par an de 2006 à 2014 ; et est à nouveau de 40%.

Le défaut du gouvernement argentin a été historique par son ampleur (81 Mds$, libellés dans six monnaies et impliquant huit juridictions différentes) mais aussi par les acteurs impliqués (premier défaut sur une dette multilatérale envers des institutions internationales, la Banque mondiale et Banque interaméricaine de développement dans ce cas) et la complexité de la restructuration.

L’opération de restructuration ne s’est conclue qu’en mars 2005 à la suite de la proposition unilatérale du gouvernement Kirchner, sans la participation active du FMI avec lequel l’Argentine avait rompu ses accords. Au total, 76% des détenteurs de titres ont accepté d’échanger leurs titres contre de nouveaux bons, fortement décotés.

Cette parenthèse historique étant faite, on peut penser que le défaut français (quelle que soit la forme qu’il prendrait) ne permettrait plus au Trésor d’emprunter sur les marchés.

185 milliards d’euros à trouver d’urgence : vous allez payer comptant

Rappelons que chaque année, le Trésor français procède à des adjudications mensuelles de titres souscrits en grande partie par des investisseurs internationaux. En 2017, le calendrier des adjudications prévoit des émissions de dettes publiques à hauteur de 185 milliards d’euros (70 milliards pour payer le déficit de l’année en cours, soit 38% du total, et 115 milliards pour rembourser le stock de dette arrivant à échéance cette année 2017, soit 62% du total).

C’est ainsi que cela se passe malheureusement depuis plus de 40 ans : la dette publique nouvellement émise permet de financer le déficit budgétaire et de rembourser les emprunts émis antérieurement.

L’irresponsabilité des candidats à la présidentielle qui préconisent un moratoire sur la dette implique donc la fin des adjudications mensuelles du Trésor qu’il faudra bien remplacer si l’on veut continuer à payer nos policiers, enseignants, médecins, infirmières, retraités de la fonction publique, pour ne citer qu’eux. Je ne parle même pas des dépenses d’assurance maladie, d’assurance chômage et des dépenses courantes des collectivités locales et encore moins des dépenses d’équipement et d’investissement.

Il n’y aura que trois solutions et trois seulement pour trouver l’argent. Ces solutions ne sont naturellement pas exclusives l’une de l’autre.

3 solutions pour rembourser la dette publique française

1/ Solliciter les investisseurs et épargnants français pour qu’ils achètent beaucoup plus de dette de notre État. C’est ce que Marine Le Pen propose officiellement en parlant de « financement national de la dette publique ».

Ce qu’elle ne peut pas dire à ses électeurs potentiels qui ont de l’épargne investie par exemple en contrats d’assurance-vie en euros, c’est que celle-ci risque d’être purement et simplement nationalisée (ces contrats d’assurance-vie contiennent pour l’essentiel des obligations émises par l’État français en euros).

Ce n’est pas de la finance-fiction ; il ne s’agit pas ici de faire peur à qui que ce soit. L’État français annulerait purement et simplement des encours d’obligations d’État françaises détenues par les assureurs pour le compte des épargnants privés.

Cette nationalisation d’une partie de l’épargne privée réduirait mécaniquement la dette publique nationale. L’État pourrait prendre alors le contrôle des obligations détenues par les fonds de pension et assureurs et les transformer en retraites du système public.

Cette menace doit vous inciter à privilégier plus que jamais les contrats d’assurance-vie en unités de compte (actions, supports diversifiés…) car il est difficile pour un État d’exproprier un épargnant en actions de sociétés privées sauf au prix d’une coûteuse et inutile nationalisation qui ferait exploser la dette publique alors que c’est tout l’inverse qui est recherché.

2/ Trouver des recettes fiscales massives (ce qui semble certes impensable politiquement, socialement et économiquement).

Les risques de fiscalité encore plus confiscatoire en cas de retour au franc sont très élevés. La tentation serait forte de créer un fonds public visant à racheter et éliminer une large portion de la dette existante pour la ramener à des ratios dette publique/ PIB plus soutenables. Ce type de fonds serait sans doute alimenté par la création d’impôts sur le patrimoine et par une forte hausse de la fiscalité indirecte (TVA).

3/ Monétisation de la dette publique.

Un savant jargon de souverainistes monétaristes (les Quantitative Easing de la BCE sont une forme de monétisation). Selon les partisans d’un retour au franc, nous pourrions revenir à la situation qui prévalait avant 1973 ; le Trésor public avait alors l’habitude de se financer auprès de la Banque de France qui émettait de la monnaie en fonction des besoins de l’État. La dette publique était ensuite automatiquement détruite et transformée en masse monétaire en circulation.

Depuis 1973, tout a changé avec l’article 25 de la Loi numéro 73-7 du 3 janvier 1973 sur la réforme des statuts de la Banque de France : « le Trésor public ne peut être présentateur de ses propres effets à l’escompte de la Banque de France. » Cet article de loi a ensuite été entériné par l’article 104 du traité de Maastricht et l’article 123 du traité de Lisbonne.

Donc il faudrait abroger ce dispositif législatif pour institutionnaliser la monétisation avec baisse de la monnaie et inflation importée. Il s’agit de l’inflation la plus inutile, qui n’a que des inconvénients : pas de baisse de l’endettement et risques de récession. Contrairement aux QE de la BCE en euros, cette monétisation serait très inflationniste et conduirait à une perte violente du pouvoir d’achat de la nouvelle monnaie.

Les investisseurs étrangers qui détiennent 1 300 milliards d’euros de la dette française n’ont que faire d’une pseudo-souveraineté retrouvée. Ils n’ont pas envie de recevoir des intérêts et du capital en nouveaux francs dévalués. Ils veulent des euros. La souveraineté monétaire n’a de sens que si l’on est financièrement solide et relativement autonome dans le financement de ses dépenses publiques. Croire que l’on peut redevenir solide financièrement en décrétant une souveraineté unilatéralement est illusoire.

Les fallacieux arguments des « économistes officiels »

Alors on me dira qu’il y a une liste de 175 économistes « sérieux » envisageant la sortie ou la dissolution de l’euro comme une solution à la crise. Certes mon métier n’est pas celui d’économiste officiel, mais je suis sérieux et je me permets de m’exprimer sur l’économie ici et ailleurs en toute indépendance.

Les principaux arguments des économistes souverainistes pour justifier une sortie sont faibles.

  • L’argument du Brexit

Le Brexit n’aurait – pour l’instant – pas conduit à une catastrophe économique au Royaume-Uni, bien au contraire. Effectivement, mais on ne doit pas confondre sortie de l’Union européenne et sortie de l’euro. Dans le cas de la Grande Bretagne, il existait déjà une monnaie nationale. Quand bien même, la chute de la livre sterling a été sévère et il est anticipé qu’elle se poursuive. De plus, le financement du déficit extérieur britannique par les non-résidents ne semble pas, pour l’heure, poser de problèmes.

  • La souveraineté monétaire est indispensable

Certes le Royaume-Uni, les États-Unis et le Japon battent monnaie et disposent de leur entière souveraineté monétaire. Mais ces pays financent leurs dettes différemment.

Au Japon, la dette est intégralement détenue par les Japonais. Donc pas de fuite de capitaux envisageable ; le problème du Japon sera de gérer à terme son vieillissement démographique et de faire sans doute appel à de l’épargne non-résidente ; ce jour-là, il y aura un krach obligataire au Japon.

Au Royaume-Uni, la dette nationale est majoritairement détenue par des banques et des assureurs britanniques.

Aux États-Unis, le statut de monnaie de réserve du dollar ne pose pour l’instant pas de problème pour le financement du déficit courant et du déficit budgétaire. Si la dette était exclusivement détenue par des épargnants français, on pourrait imaginer que la création de monnaie se fasse en créditant le compte du Trésor public (et non celui des banques). Le Trésor utiliserait alors cette ressource pour se désendetter ou pour financer son déficit budgétaire. Mais la réalité est toute autre.

Pour la France, le choix est différent : sortir de l’euro et faire défaut sur la dette détenue par les non-résidents ; rester dans l’euro et gérer le financement de la dette publique de manière intelligente.

Un pays mal géré restera mal géré quelle que soit la monnaie qui a cours légal sur son territoire. On connait par coeur la politique des apprentis sorciers qui prônent le retour au franc : des spécialistes de la spoliation (pire encore que les étatistes de droite et de gauche qui ont gouverné la France depuis 1974) qui n’ont comme seul objectif de laisser la nouvelle monnaie nationale se déprécier en punissant ceux qui consommeront des produits importés (c’est-à-dire nous tous) et en bradant à l’export la richesse créée par nos entrepreneurs petits ou grands.

Interrogeons-nous plutôt sur un sujet en lien avec ces questions : le risque réel aujourd’hui de détenir des emprunts d’État – au-delà du risque politique français en particulier et au-delà du risque d’éclatement de la Zone euro en général.

Pour plus d’informations de ce genre, c’est ici.