L’avenir de l’École : c’était mieux avant ?

Ecole-biblioArchives-Dionne Quintuplets(CC BY 2.0)

L’école suscite toujours des débats et c’est tant mieux. Mais il faut pouvoir argumenter de façon optimale et nuancée.

Par Philippe Watrelot.

« Il est plus facile de désintégrer un atome qu’un préjugé » Einstein.

Tout le monde en a déjà fait l’expérience lors d’un repas de famille ou une discussion entre amis. Il suffit d’aborder le thème de l’École pour que tout le monde ait un avis, tiré de sa propre expérience d’élève, d’ancien élève, de parent, de grand parent… Et en général frappé au coin du « bon sens » et s’appuyant sur quelques représentations et prénotions solidement installées et souvent marquées par la nostalgie. Il en est ainsi pour de très nombreux sujets : les méthodes de lecture, le « niveau » (qui baisse évidemment), l’évaluation, le « jargon » pédagogique, etc.

Ces discussions dans un cercle restreint sont-elles compensées par des débats de qualité dans les médias ? La réponse est malheureusement négative. Il est rare que la Presse nous offre cela. Il y a plusieurs raisons. D’abord les journalistes spécialisés y sont rares et on y invite peu d’« experts ». Et surtout les médias (en particulier audiovisuels) aiment bien les polémiques et les débats binaires. Car la nuance n’est pas spectaculaire ! De plus, la parole y est confisquée par d’anciens bons élèves.

Où sont les « experts » de l’École ?

Une expérience (forcément singulière) fait-elle de vous un expert ? Par exemple, le fait d’être allé à l’hôpital fait-il de vous un expert des questions de santé ? Évidemment non. Il vous autorise à avoir un avis sur le service que vous avez reçu et à vouloir être mieux informé des enjeux de ce domaine, mais cela s’arrête là.

L’avis des usagers de l’École est évidemment important et il mérite d’être entendu, L’École étant l’affaire de tous. Mais, il importe d’essayer à chaque fois de distinguer l’opinion, l’avis et l’expérience de chacun des faits établis et d’une démarche de vérité scientifique.

Cette réflexion sur l’expertise s’applique aussi aux enseignants eux-mêmes. Le fait d’être un professionnel fait-il de vous un « expert » de l’École ? Dans le débat récent et très vif sur la réforme du Collège, on m’a souvent fait un procès en légitimité parce que j’enseignais en lycée et que je n’avais donc « pas le droit de parler de ce que je ne connaissais pas ». On déniait ainsi l’idée même de la représentation et des corps intermédiaires puisque je n’étais pas vu comme le représentant d’un mouvement pédagogique qui avait collectivement réfléchi sur ce sujet (et qui compte de nombreux enseignants de collège) mais comme un individu portant une parole singulière.

Le fait de travailler dans l’Éducation nationale fait-il de vous un expert ? Cela vous donne une vision et une expérience de votre travail qui est utile et nécessaire et qui doit être entendue. Mais, même si cette expérience est partagée par plusieurs, cela n’en fait pas pour autant une vérité absolue. Quelqu’un avec les mêmes conditions de travail peut avoir un avis différent sur tel ou tel dispositif. Renvoyer celui qui ne pense pas pareil que vous à une sorte d’étrangeté et le considérer comme « hors-sol » a été un procédé très utilisé pendant les débats récents sur le Collège. L’expertise suppose aussi un recul et une analyse qui peuvent être nourris par la réflexion collective.

Intellectuels ou spécialistes de l’École ?

Ces débats mobilisent aussi les intellectuels qui sont souvent interrogés pour donner leur avis. Le fait d’être un intellectuel reconnu (et médiatique) fait-il de vous un expert de l’École ?

On se souvient du tollé qu’avait suscité la ministre Najat Vallaud-Belkacem lorsqu’elle avait qualifié en avril 2015, de « pseudo-intellectuels » ceux qui s’exprimaient sur les médias à propos de la réforme du collège. C’était évidemment une erreur. Il s’agissait bien incontestablement d’intellectuels. Elle aurait plutôt dû parler de « pseudo-experts », car le fait d’être un « intellectuel » ou un éditorialiste n’autorise pas pour autant à parler sur tout. L’expertise dans un domaine n’est pas transférable à tous les sujets. Pour eux, il y a une responsabilité plus grande : on devrait être fondé à émettre une opinion si et seulement si on a pris la peine de se renseigner avant de donner son avis…

Si l’on peut avoir de l’indulgence pour ceux qui s’expriment sans connaitre parce qu’ils subissent le poids des préjugés et des prénotions, on en a moins pour l’ignorance quand elle est le fait des savants.

Les sociologues, les philosophes, les historiens, les économistes, les psychologues spécialisés dans l’éducation existent mais ils sont peu sollicités et leur parole est rarement entendue. Cela tient à plusieurs raisons.

Il y a d’abord le fait que ce que dit l’analyse scientifique est bien souvent contre-intuitive et va à l’encontre de ce que dit l’expérience immédiate. Ce n’est pas propre aux sciences sociales et humaines. Si on s’en tient à sa propre perception et pas à la science on peut penser que la terre est plate…

De fait, il y a aussi une sorte de méfiance à l’égard des sciences de l’éducation que certains n’hésitent pas à qualifier de pseudo-science voire d’imposture. Ce qui est un moyen de faire retomber le débat dans le sens commun en déniant l’idée même qu’il puisse y avoir des experts.

Ensuite, et cela n’est pas contradictoire, parce que la « neutralité axiologique » peut être souvent contestée. En d’autres termes, et il y a souvent un soupçon de parti-pris qui amène à disqualifier l’analyse, jugée alors comme une opinion.

Enfin et surtout ces spécialistes de l’École, souvent effrayés à juste titre par la teneur du débat et sa violence, hésitent à s’y confronter et préfèrent s’abstenir. C’est ainsi que seules quelques rares personnalités prennent les coups et concentrent les attaques. On pense évidemment à Philippe Meirieu qui a littéralement « incarné » la pédagogie dans les médias pendant tant d’années.

Oppositions binaires et représentations

Connaissances/compétences, didactiques/pédagogie, enseignement/éducation, bienveillance/exigence, motivation/effort, laxisme/rigueur, savoir/élève… Le débat sur l’éducation est plein de ces fausses oppositions que j’avais déjà essayé de recenser.  Avec évidemment en tête de liste républicains/pédagogues.

Le débat sur l’École mérite mieux que ces oppositions binaires et stériles. Elles pourrissent le débat sur l’éducation. Il est vrai que la nuance et la complexité ne font pas bon ménage avec les débats simplistes qu’affectionnent les médias. Il nous faut essayer de comprendre comment elles se construisent et s’alimentent.

La nostalgie d’une école mythifiée est un puissant ressort de cette construction. « C’était mieux avant », tout le monde l’a déjà plus ou moins dit. D’autant qu’avec le tri opéré dans les souvenirs, on a tendance à idéaliser ou ne retenir que les aspects positifs de la période qui précède. Le souvenir qu’on a de l’École d’autrefois est amplifié par l’imagerie produite par les films, les romans et les médias. La gloire de mon père de Marcel Pagnol, le film Être et avoir, toutes les images sur les « hussards noirs de la République », ont contribué à forger le mythe de cette École passée qui semblait imperméable à toute critique et constituer un des lieux sacrés de la République.

On en oublie que l’École de la troisième République a été fondée sur le principe méritocratique et sur la volonté de renouvellement des élites. Et la sélection est inscrite dans l’ADN même de cette école et donc par ricochet dans l’esprit même de nos concitoyens. D’où l’attachement aux notes ou bien encore toutes les lamentations sur « le niveau qui baisse », la « baisse des exigences » et le bac qui est « donné ».

Nostalgie, déclinisme et réaction

Ces représentations vont bien au delà de la simple nostalgie. Elles sont trop souvent au service d’une pensée décliniste et d’un discours réactionnaire. Sans chercher très loin, il suffit de relire les interventions de Nicolas Sarkozy, qui fustigait l’ « esprit de 68 » et qui, en meeting à Lille, le 8 juin 2016, estimait que les militants du « parti pédagogique » se sont « échinés à détruire méthodiquement le respect de l’autorité, l’apprentissage de la langue, la transmission de notre histoire nationale, de nos mœurs, de nos valeurs ».

La figure du « pédagogiste » (forcément délirant voire « assassin ») est un épouvantail facile dans certains discours conservateurs. C’est ce que ne manque pas de faire un des candidats à chacun de ses meetings en parlant des « pédagogistes prétentieux».

En fait, le discours sur l’École est, de plus en plus explicitement, l’expression d’une pensée réactionnaire. La mise en avant du « mérite » et la dénonciation de l’ « égalitarisme », la promotion de l’apprentissage pour ceux qui ne sont « pas doués pour l’école », sont autant d’éléments de langage qui relèvent de ce discours conservateur et de réaction.

De plus, en désignant un bouc émissaire, on évacue la complexité des situations. Le procédé rhétorique qui consiste à se fabriquer son propre ennemi (stratégie de l’homme de paille) en la personne du pédagogiste s’accompagne aussi d’une autre posture. Elle consiste à dénier aux autres une qualité qu’on s’attribue à soi-même. Tout se passe comme s’il y avait eu une sorte de hold-up sémantique où plusieurs mots (exigence, savoir, excellence, rigueur, et bien d’autres) avaient été confisqués par ceux qui se réclament de la tradition et de la préservation d’une École qui serait en train de disparaitre.

Et c’est ainsi que se construisent ces oppositions qu’on évoquait plus haut. Pourquoi ne serait-on pas à la fois exigeant et bienveillant ? Pourquoi faudrait-il choisir entre le savoir et l’élève ? Le travail de l’enseignant ne correspond pas à ces oppositions stériles. On ne choisit pas le matin avant d’entrer en classe de privilégier les compétences au détriment des connaissances ou l’élève plutôt que les savoirs.

Pour motiver les élèves il faut aller les chercher là où ils sont en leur proposant des activités qui partent de leur vécu. Et ce n’est pas être moins « exigeant » bien au contraire. De même est-ce prendre les connaissances très au sérieux que de se soucier de la durabilité des acquis comme on le fait dans le travail par compétences. C’est être finalement peu exigeant (avec soi-même et avec le système dans lequel on travaille) que d’accepter qu’il produise tant d’échecs.

Il s’agit donc de raisonner plutôt en « tension » entre deux pôles que de voir les débats de manière binaire. Comme le dit très bien Philippe Meirieu : « Il faudrait enfin qu’on arrive à sortir de cette méthode qui consiste à penser toujours sur le mode de variation en sens inverse, c’est-à-dire que plus je m’intéresse à l’élève, moins je m’intéresse au savoir ou plus je m’intéresse au savoir, moins je m’intéresse à l’élève … »

Cette pensée binaire est alimentée aussi par les médias. L’opposition la plus connue et la plus classique est celle qui oppose « Pédagogues et Républicains ». Elle est bien pratique pour construire des pseudo-débats en deux colonnes, d’un côté les « Pour » de l’autre côté les « Contre ». Dans un tel cadre, la nuance est difficile à faire entendre.

Cela a particulièrement été sensible dans la séquence sur la réforme du collège. Invité dans les médias à de nombreuses reprises, il a été très difficile pour moi, dans les formats qui étaient proposés, de sortir de cet étiquetage. Il était alors presque impossible de faire entendre un soutien critique ou de discuter les conditions de mise en œuvre alors qu’on attendait de vous une pensée simple et tranchée. Cela a évidemment encore plus été amplifié dans les réseaux sociaux. Comment développer une pensée complexe en 140 caractères ?

Un débat confisqué par les bons élèves

Éditorialistes, journalistes, intellectuels, hommes politiques, ils ont tous un point commun : ce sont d’anciens « bons élèves ». Dans un système fondé sur la méritocratie, c’est d’ailleurs ce qui justifie leur place. Or, ce sont ceux-là qui parlent et qui contribuent à façonner l’opinion et à mettre tel ou tel sujet à l’agenda

Lorsqu’on invite un intellectuel à parler de l’École, on lui demande son avis sur un système qui lui a été plutôt favorable. Et souvent le/la journaliste qui lui pose des questions est dans le même cas. L’analyse est alors biaisée. Comment critiquer un système qui vous a fait réussir ? Comment penser l’idée même de « difficulté scolaire » ou d’échec scolaire quand cela n’a jamais été votre cas ?

Cela va même plus loin lorsque ceux qui tiennent un discours de préservation du système peuvent en être des « rescapés ». C’est-à-dire des personnes qui ont pu s’en sortir alors que rien ne les prédestinait à cela au départ. Même si  les statistiques les relativisent, il reste, et c’est tant mieux, des cas d’ascension sociale exemplaires. Le problème, c’est lorsque cela conduit à un discours facile qui nierait tout déterminisme social : « puisque moi, j’ai réussi malgré tout, pourquoi d’autres n’y arriverait pas ? Quand on veut, on peut… »  Le discours sur le mérite s’en trouve alors renforcé et l’échec scolaire est présenté comme un phénomène individuel et le résultat de l’absence d’efforts. Si on n’a pas saisi sa chance, on a que ce qu’on « mérite » !

Pour parler d’École ou d’autre chose, ceux qui sont en échec scolaire, ceux qui sont en situation de pauvreté, ont rarement accès aux médias. Ou alors c’est à la rubrique faits divers ou lorsque les banlieues et les quartiers « sensibles » s’échauffent…

Tout le discours très ambigu sur la « baisse de l’exigence » ou sur « les dangers de l’égalitarisme », voire la remise en cause du collège unique, peut donc être aussi lu comme un refus des plus inclus du système (classes favorisées et moyennes, y compris les enseignants) de lutter vraiment contre les inégalités en confisquant le débat sur l’École.

Le phénomène fonctionne aussi pour la « mise à l’agenda », c’est-à-dire le fait de choisir quels seront les thèmes qui seront traités et leur hiérarchie dans l’information. Par exemple, chaque année nous avons droit à une rafale de sujets sur le bac : le plus jeune candidat, le plus vieux, la triche, les sujets, le coût de l’épreuve…

Cela commence traditionnellement par l’épreuve de philosophie. En oubliant que celle-ci ne marque pas le début du bac mais seulement celui du bac général qui ne représente qu’à peine un tiers des bacheliers… Les bacs technologiques et professionnels sont rarement évoqués. On ne traite ce sujet que sous le seul prisme du bac général qui se trouve être celui où vont être sur-représentés les enfants des catégories les plus favorisées.

On s’aperçoit aussi que les véritables journalistes spécialisés dans l’éducation sont rares. Il y en a dans la presse écrite, un peu à la radio et encore moins à la télévision. Cette pénurie n’est pas de circonstance. Les sujets sur l’éducation, alors qu’ils touchent tous les Français, y sont souvent jugés secondaires par les rédactions et souvent confiés à des journalistes de bonne volonté mais inexpérimentés. Ce qui, compte tenu des contraintes de production et des représentations évoquées plus haut, conduit bien souvent à une présentation caricaturale ou à la reproduction de discours figés et convenus.

Tout comme il y a des émissions sur la santé, il serait utile qu’il y ait des émissions de vulgarisation sur les enjeux de l’éducation dans les médias. Car l’éducation c’est en effet un sujet qui intéresse tout le monde. Mais plutôt que d’en parler sur le mode de la polémique caricaturale, les médias seraient bien inspirés d’en faire un sujet de connaissance et de culture.

« L’École mérite mieux que ça ». Cela pourrait être la conclusion de cette réflexion.

On devrait se réjouir que l’École suscite tant de discussions passionnées chez les Français. Car cela prouve au moins que ce sujet ne laisse pas indifférent. Et un militant pédagogique ne peut qu’être sensible à cet intérêt. L’éducation, c’est l’affaire de tous.

Mais, tout comme nous le faisons en classe, pour que la discussion ne se limite pas à un échange un peu vain d’idées toutes faites et d’invectives, il faut produire les conditions d’un débat argumenté. C’est-à-dire déconstruire les prénotions, les préjugés, apporter de la connaissance (et admettre donc qu’il y en ait une !) et repérer les véritables enjeux. C’est la responsabilité de tous : politiques, médias et acteurs de l’École.

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