Fillon ou Macron : voter pour un programme ou pour un homme ?

Macron ou Fillon ? L’un a un programme fourre-tout mais il est servi par ce qu’il dégage ; l’autre semble politiquement plus aguerri mais a fait personnellement des erreurs. Alors, faut-il voter pour un homme ou pour un programme ?

Par Philippe Bilger.

Je sais, cette alternative est terriblement simpliste, sans doute le signe d’une immaturité politique qui ne sait pas s’attacher qu’aux seuls programmes comme les citoyens sérieux.

En même temps, pour moi qui rejette sur le bord de mon chemin démocratique Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, adversaires implacables mais étrangement semblables, on a le droit, dans un article d’opinion, d’exprimer ses états d’âme, ses doutes et, aussi, sa manière plus intuitive qu’élaborée de forger ses choix.

Je n’oublie pas la primaire de la droite et du centre que François Fillon n’avait pas gagnée seulement à cause de son propos sur l’intégrité mais grâce à la pertinence et à la cohérence de son programme qui visait, tous comptes faits, à ne plus faire vivre la France au-dessus de ses moyens.

Emmanuel Macron et son programme fourre-tout

Emmanuel Macron, avec son équipe, s’est efforcé, sur tous les sujets, d’édifier un système en définitive facile à identifier : une sorte de centrisme et d’équilibre, ne rejetant rien absolument mais compensant ici ce qu’il enlève là, prenant ici ce qu’il va annuler ailleurs. Ce n’est pas une démarche médiocre mais, pour refuser la rectitude trop froide de mesures sans concession, elle donne l’impression parfois d’une synthèse instable entre ce qui est nécessaire et ce qui est proposé.

Une conséquence négative de l’immense et contradictoire fourre-tout que paraît constituer aujourd’hui le vivier militant et humain au soutien de la cause d’Emmanuel Macron pourrait être d’infléchir dans un mauvais sens les avancées structurelles ou fortes que sa campagne a promues. Je suis par exemple inquiet que la présence de la gauche judiciaire altère ce qu’il y a de rigueur dans telle ou telle de ses propositions. C’est la rançon probable d’un salmigondis qui, perçu comme une richesse, risque de devenir un frein.

Sans sous-estimer le courage aussi bien intellectuel que physique d’Emmanuel Macron ni surestimer les enseignements et la sagesse d’une trop longue carrière politique, j’imagine davantage François Fillon qu’Emmanuel Macron dans les rapports de force internationaux et les crises susceptibles d’être créées par l’interventionnisme d’un Donald Trump. Parce qu’en l’occurrence l’expérience a du sens et la fraîcheur n’est pas forcément un atout.

Emmanuel Macron, par ailleurs, avec une spontanéité qui est sa face de lumière ou parfois d’ombre, sur la colonisation et la culture française a formulé quelques appréciations suffisamment provocatrices pour qu’il ait été contraint de les expliciter longuement et presque de les regretter.

Pour l’islam et sa perversion, l’islamisme, et son paroxysme, le terrorisme, le candidat d’En Marche ! donne l’impression, avec sa volonté de calme et de tranquillité, son refus de l’outrance et de la surenchère, son souci de l’apaisement, son désir respectable de ne jamais jeter de l’huile sur le feu social, qu’il serait prêt par accommodement à des faiblesses tactiques, à des compromis douteux. Qui feraient le lit des communautarismes plus qu’ils ne les interdiraient.

Alors que François Fillon sur ce point capital, comme pour l’immigration et notre quotidienneté menacée, est plus rassurant, plus convaincant.

Si son projet globalement emporte davantage l’adhésion, nous allons devoir tout de même oublier une personnalité qui a déçu le peuple de droite, quelles que soient les suites judiciaires des affaires et les péripéties vestimentaires entre autres. Notre problème qui manifestement n’a pas été le sien relève moins de la loi que de la décence. Il y a une forme d’inconscience ou de désinvolture – même si le donateur Bourgi par exemple a inquiété, mais trop tard – qui n’est pas loin d’une indifférence, voire pire, à l’égard du peuple et de son ordinaire. Quelque chose s’est cassé qui va conduire, sans enthousiasme, désabusé par l’homme, à espérer dans le président qu’il pourra être.

Le projet, on s’y tiendra, on votera pour lui, malgré François Fillon. Parce que le premier est bon et que le second nous a d’une certaine manière trahis. On ne pouvait pas deviner que cette splendide invocation de l’intégrité était de l’affichage pour gagner.

Emmanuel Macron, la séduction

Emmanuel Macron, à mon sens, est dans une configuration inverse. Il est un président de la République qu’on désirerait voir et avoir à la tête du pays. Son intelligence, sa culture, son empathie non fabriquée mais confirmée tout au long de son histoire, sa nature respectueuse, son aptitude républicaine, à quelques exceptions près qui sont pardonnables, à dialoguer et à accepter que le contradicteur ne soit pas un ennemi mortel et la démocratie une foire d’empoigne et de détestation, sa tenue, son honnêteté, sa jeunesse, tout garantirait une présidence, grâce à la personne qu’il est, aussi éloignée de celle frénétique de Nicolas Sarkozy que de celle faussement normale et tristement décevante de François Hollande. Contrairement à François Fillon, il vient au secours de son projet alors que celui-ci vient difficilement au secours de l’ancien Premier ministre.

François Hollande a implicitement avoué sa préférence pour Emmanuel Macron contre Hamon et Mélenchon. C’est un cadeau amer. Le président aurait mieux fait de ne pas se mêler de la campagne et de continuer à présider. C’est ce que lui avait conseillé avec culot Emmanuel Macron.

François Fillon : derrière l’homme, le programme

Malgré tout, François Fillon. Élu, sa réussite dans les premiers mois du quinquennat ferait oublier les lamentables épisodes en amont et la confiance des Français lui serait à nouveau acquise. Pas de meilleur remède que le succès !

Les Sarkozystes regroupés tactiquement autour de lui ont déjà fait une croix sur lui et intégré sa probable défaite. Ils ne sont préoccupés, sous l’égide du Parrain, que par les élections législatives. À toutes fins, ils se sont assurés de deux postes : François Baroin comme Premier ministre et Laurent Wauquiez comme chef du parti. Les Sarkozystes sortis par la porte de la primaire sont rentrés par la fenêtre de ses suites déprimantes.

Malgré tout donc, François Fillon au premier tour.

Depuis 2007, la personnalité des présidents ne pouvait qu’être appréhendée globalement. Il y avait leurs actes, leur politique, leur programme, les espérances, mais tout ensemble, leurs failles, leur tempérament, les déceptions, leurs faiblesses. L’action et le caractère.

Jamais, comme avec François Fillon et Emmanuel Macron, on n’avait eu aussi ostensiblement à dissocier le projet et la personne. À aimer autant la subjectivité sympathique et chaleureuse de l’un et la valeur objective du programme de l’autre. Décidément cette campagne est unique.

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