Mais où est passé Jean-Louis Borloo ?

Les ralliements à Emmanuel Macron seront-ils fatals à l’UDI ?

Par Claude Latiberle.

Quelle que soit l’opinion de chacun sur le personnage, il faut admettre que Jean-Louis Borloo a marqué le paysage politique durant quelques années et a révélé certaines facettes du parti UMP, devenu LR, et de François Fillon.

Jean-Louis Borloo et François Fillon, l’entente cordiale

De 2007 à 2010, l’entente « cordiale » entre Jean-Louis Borloo et François Fillon aurait pu servir de référence sur le management de personnalités dissemblables au sein d’un gouvernement, si ce genre de relation ne s’était banalisé durant des décennies. Bien entendu, à l’instar de toutes les familles politiques, le respect mutuel sur des conceptions divergentes était de mise entre les membres d’une même fratrie.

Ainsi, lorsque Jean-Louis Borloo souhaitait instaurer une TVA sociale, François Fillon s’y refusait en toute « discrétion » arguant ne pas vouloir « alourdir les impôts » ni « augmenter la TVA pour boucher les trous » ce qui ne l’empêche pas de prévoir une hausse de deux points du taux supérieur de TVA dans son programme présidentiel de 2017. De même, quand Jean-Louis Borloo préconisait  une « fiscalité verte » (taxe pique-nique et bonus-malus écologique applicable à l’automobile), François Fillon enterrait « élégamment » la mesure tout en acceptant, en octobre 2011, la signature d’un contrat de partenariat public-privé avec la société Écomouv’, dont tout le monde connaît à présent les implications financières.

Même si des férus d’indiscrétions et de rumeurs prêtaient aux deux hommes quelques écarts tels que « Tiens, regarde, voilà le fourbe » à l’arrivée de François Fillon au conseil des ministres, ou des moqueries se soldant par « Il n’a pas de nerfs » à l’encontre de Jean-Louis Borloo,  tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, celui de l’UMP.

Une entente de moins en moins évidente

La perspective d’un remaniement ministériel en 2010 avec un Jean-Louis Borloo pressenti comme Premier ministre et un François Fillon refusant d’être supplanté à ce poste, ne pouvait que renforcer la « courtoisie » des échanges entre les deux hommes.

Ainsi, selon le Journal du Dimanche de l’époque, François Fillon aurait déclaré le 19 octobre 2010 sur la gestion de la crise de carburant : « Borloo est un zozo. Il m’a fait passer pour un con ! » L’équipe de Jean-Louis Borloo aurait aussitôt répliqué : « L’argument selon lequel le Premier ministre aurait été mal informé ne tient pas deux minutes. La vérité, c’est que Matignon nous envoie une nouvelle boule puante. »  Une belle démonstration sur l’esprit de famille.

Comme dans de nombreuses familles, certains membres s’émancipent pour prendre leur envol, sous le regard bienveillant de ceux qui les ont nourri, ou avec l’ébauche d’une série de mises en garde sur quelques lèvres marquées du ressentiment éprouvé. Jean-Louis Borloo, prêt à prendre son propre destin en main, quittait le gouvernement en 2010, puis l’UMP, et créait en 2012 son propre parti, l’Union des Démocrates Indépendants. Selon lui, ce parti devait être « l’UDF du XXIe siècle » tout en précisant :

Une grande partie des Français en ont plein le dos du repli sur soi, de la peur des autres et préfèrent viser haut, être généreux. Cette France-là existe, c’est la France qui marche. La France sociale, libérale, européenne, ouverte. Elle doit être représentée et elle sera dominante.

Les prises de position surprenantes de l’UDI

Depuis lors, l’UDI n’a cessé de surprendre par ses prises de position.

L’UMP comme incarnation de la droite et du centre est morte.

Au cours de l’université de l’UDI en septembre 2013, Jean-Louis Borloo répondait en ces termes à François Filon qui estimait que « le sectarisme » n’était pas « compatible avec la gestion municipale ». Hervé Morin avait surenchéri les propos de Jean-Louis Borloo en affirmant : « Cela prouve que la décomposition de l’UMP n’est pas encore terminée. »

Quels que soient les avis sur la position de François Fillon concernant les candidats FN aux élections municipales de 2014, il n’est pas déplacé de se demander ce qu’il est advenu de ce parti ayant affiché aussi clairement ses convictions et ses limites de l’acceptable.

Si l’émergence de courants radicaux au sein du parti LR et de points de rupture entre  « juppéistes », « lemairistes », « sarkozystes », « fillonistes », tend à transformer les propos de Jean-Louis Borloo et d’Hervé Morin en allégations prémonitoires, ces derniers n’avaient pas envisagé que l’UDI préparerait son propre enterrement.

Jean-Christophe Lagarde, un caméléon ?

Il faut avouer que Jean-Christophe Lagarde a une conception toute particulière des choix politiques. Il est capable de soutenir Alain Juppé aux primaires en affirmant qu’« il incarne la force de l’optimisme nécessaire à toute évolution, la force du mouvement, de la réconciliation et du courage », de participer à la campagne présidentielle de François Fillon, de suspendre la participation de son parti au motif que « chacun sait, qu’à son corps défendant, François Fillon est devenu un danger pour l’alternance et donc pour la France », et de revenir auprès de lui en échange de quelques investitures.

Il semble même développer des aptitudes de caméléon pour s’adapter en toute circonstance. Personne ne s’étonne de le voir s’accrocher aux feuilles d’un accord d’investitures et de détourner le regard des référents iconographiques, propres à l’antisémitisme et au « complot judéo-capitalistique », qui ont été utilisés dans la première infographie intitulée «La Vérité sur la galaxie Macron».

Il n’est guère surprenant de le retrouver fondu dans la masse silencieuse face à l’évocation de François Fillon d’un « racisme anti-français » qui a recyclé le pain au chocolat de Jean-François Copé au meeting de Caen.

Que Jean-Christophe Lagarde et Jean-Louis Borloo soient à ce point inexistants dans la campagne, il y a de quoi se poser des questions sur la pérennité de leur parti.

L’UDI dans la galaxie d’Emmanuel Macron

Tandis que François Fillon croit en la pertinence de sa stratégie et au fait de pouvoir se grandir en stigmatisant Emmanuel Macron par toute sorte de quolibets, des sénateurs de l’UDI viennent de rejoindre la fameuse « galaxie » d’Emmanuel Macron.  Dans une tribune au Journal du Dimanche, Bernard Delcros (Cantal), Jean-Marc Gabouty (Haute-Vienne), Jean-Jacques Lasserre (Pyrénées-Atlantiques) et d’autres sénateurs UDI motivent leur décision, notamment par ces propos :

 Notre pays a besoin d’une majorité renouvelée et de rassemblement plutôt que d’opposition. (…) Emmanuel Macron propose une méthode à laquelle nous sommes fondamentalement attachés : dépasser le vote paralysant droite-gauche qui a pour conséquence qu’à chaque élection nationale le camp vainqueur ne pense qu’à défaire ce que les prédécesseurs ont fait.

Le soutien de ces sénateurs UDI s’ajoute à celui déjà existant de représentants de la dite « droite » dont les noms sont volontairement ignorés, ou le statut dévalorisé, pour faire d’Emmanuel Macron un héritier de François Hollande. Parmi eux se trouvent, entre autres : Jean Arthuis (UDI – président de la commission des budgets au Parlement européen), Patrick Toulmet (UDI – ex-conseiller régional d’Ile-de-France), Marik Fetouh (l’un des plus proches collaborateurs d’Alain Juppé), Jean-Baptiste Lemoyne (sénateur LR), les militants de UDI Jeunes, et une partie des Jeunes LR.

Les défections dans le camp Fillon

Malgré la multiplication des moyens de pression (marchandage d’investitures, espoirs entretenus de poste ministériel ou de contrôle du parti, menace de chaos, etc.) et des procédures d’exclusion dont celle de Jean-Baptiste Lemoyne, sénateur LR, ou celle de Alliance centriste jusqu’alors membre de l’UDI, les défections se multiplient dans les rangs de François Fillon. Même les bonnes vieilles méthodes qui consistent à accabler un adversaire d’étiquettes en tout genre (fils spirituel de Hollande, le pâté d’alouette, etc.) ne fonctionnent plus en dehors de la sphère médiatique.

Vouloir faire d’Emmanuel Macron le « dauphin » de François Hollande en vue de l’associer à de supposées manœuvres pour que « le fantôme de l’Élysée puisse jouer les prolongations » ne peut convaincre que des « fillonistes » chevronnés qui ont oublié que lui-même désire jouer une prolongation des cinq années durant lesquelles il a gouverné, sans renoncer à aucun moment à ses fonctions, et avec un bilan dont il ne peut se soustraire.

Quant au jeu des CV, il va de soi que tout le monde est « ravi » de savoir que François Fillon a voué 36 ans de sa vie au service des Français. Personne n’oserait lui demander si l’argent dépensé par les contribuables pour ses fonctions et celle de sa femme sont à la hauteur des résultats escomptés par les Français, ni si l’efficience de celles-ci est avérée.

Les critiques sur les propositions adverses à grand renfort de clichés méprisants n’ont pas plus d’effet. Pire. À force de marteler que le programme d’Emmanuel Macron est « mou » et « attrape-tout », nombreux sont ceux qui consultent son site pour en prendre connaissance et établir des comparaisons avec celui de François Fillon. Quoique ce dernier ait supprimé, entre autres, sa réforme territoriale tout en  modifiant la baisse de certaines dotations de 20 à 7,5 milliards, puis celle de la Sécurité sociale, et qu’il ait conditionné de nombreuses propositions à la négociation comme notamment le passage de 35h à 39h et la retraite à 65 ans, il reste toutefois quelques particularités distinctives.

Des propositions de Macron qui plaisent à l’UDI

Qu’elles soient ou non pertinentes, les propositions d’Emmanuel Macron semblent tout au moins être appréciées par ceux qui apportent leur soutien au mouvement sans la moindre investiture, ni le moindre poste, en échange. Les déclarations de Jean-Baptiste Lemoyne sont assez explicites sur l’intérêt qu’il y a trouvé : « la droite et le centre peuvent partager de nombreux points du programme d’Emmanuel Macron : la baisse de l’impôt sur les sociétés, la suppression du RSI, la réforme des retraites, le recrutement de policiers et de gendarmes… »

Celles de Jean Arthuis, président de la commission des budgets au Parlement européen, qui considère que les valeurs d’Emmanuel Macron « convergent avec celles de l’UDI », sont tout aussi significatives :

Je salue sa détermination et son courage. Sa candidature est placée hors parti politique. Elle brise le clivage droite-gauche. Son engagement doit enrichir le débat présidentiel et tracer un schéma nouveau de redressement et de confiance, en France et en Europe. (…) Je ne me sens pas en porte à faux avec l’UDI.

Il pourrait leur être objecté que le MEDEF et certains journalistes, dont l’objectivité, le professionnalisme, et le désintéressement sont si « appréciés », ne portent pas du tout le même jugement. Ce n’est évidemment pas la perte du contrôle de l’assurance chômage préconisée par Emmanuel Macron et des moyens de pression  associés qui motive le positionnement du MEDEF.  Quelle idée !

UDI : le maillon faible de la campagne ?

Quelle que soit l’issue de l’élection présidentielle, il y aura inéluctablement une décomposition de un ou de plusieurs partis. L’UDI devient assurément le maillon le plus faible dans ce processus. Pour l’instant,  Yves Jégo vante la capacité des partis LR et UDI à former une majorité à l’Assemblée nationale. La perspective de remplacer des carriéristes du PS par des carriéristes LR/UDI, est assurément très rassurante. Certains électeurs auront notamment le choix entre un candidat qui a renoncé à son parti, l’UDI, pour défendre un projet auquel il croit sous la bannière En marche ! ; un candidat qui risque sa carrière politique pour ce projet ; et un candidat UDI qui défend sa carrière en arborant un contrat avec le parti LR.

Toute une armada de politiciens LR/UDI pour contrer, entre autres, la moitié des investitures de candidats issus de la société civile du mouvement En marche ! et l’autre moitié de celle-ci comprenant des candidats formés à la politique. À « on ne peut pas faire du neuf avec du vieux », LR et UDI sauront prouver que « c’est dans les vieux pots qu’on fait la meilleure soupe », même si depuis des décennies se sont les seuls à profiter du festin.

Quant aux futurs ministrables, Yves Jégo n’en est pas encore au stade de faire l’éloge des représentants politiques. Il est vrai que l’expérience d’une Roselyne Bachelot dans ses ministères successifs est l’un des exemples de « réussite » des appareils politiques en comparaison de celle de Christine Lagarde et de bien d’autres issus de la société civile.

Mais où est donc Jean-Louis Borloo ?

Jean-Louis Borloo a cru que son silence préserverait son parti. Or, il n’en n’est rien. Une partie est avec François Fillon en échange de circonscriptions, l’autre soutient le projet d’Emmanuel Macron, et lui est au milieu de nulle part.

Les tractations politiciennes de l’UDI et le rattachement politique et administratif au mouvement En marche ! prévu par Emmanuel Macron pour les investitures ne risque pas de transformer l’UDI en premier parti de France comme il en rêvait.

Pire. D’un homme atypique et parfois incontrôlable, d’un élu de terrain sachant conjuguer les appartenances politiques autour de ses projets, d’un ministre disposé à subir les railleries de ses pairs pour mettre en œuvre ses propres convictions avec un plan de cohésion sociale et un grenelle de l’environnement, d’un président de parti capable de tenir tête à Nicolas Sarkozy, il n’est plus qu’un politicien de salon, une ombre du passé tributaire d’une autorisation pour manger avec Emmanuel Macron et d’une embellie sondagière pour soutenir François Fillon. Comme quoi vouloir électrifier toute l’Afrique pompe toute l’énergie nécessaire à un éclairage national sur le futur.

Décidément, les « amabilités » et autres signes « d’entente » entre sociaux-démocrates LR, UDI et En marche ! n’ont pas fini de surprendre. Chez les socialistes, le spectacle s’annonce tout aussi réjouissant avec un Jean-Luc Mélenchon qui ravit la vedette à Benoît Hamon, un Valls qui déclare ouvertement un vote en faveur d’Emmanuel Macron dès le premier tour, et une Marion Maréchal le Pen défendant une ligne politique différente de celle préconisée par Florian Philippot.  Le point commun entre tous ces protagonistes est qu’il n’est même pas besoin d’avoir recours au libéralisme pour s’opposer à eux. Ils ont l’art et la manière de se détruire entre eux.