Mélenchon et l’école : séduire les enseignants avant tout

Le programme d’éducation de Jean-Luc Mélenchon est paradoxal : promouvoir la lutte contre les inégalités tout en rétablissant les recettes qui ont échoué à les combattre.

Par Philippe Watrelot.

Jean-Luc Mélenchon parlait déjà d’éducation dans son livre programme : « L’avenir en commun ». Mais, cette semaine est sorti le livret de la « France Insoumise » dédié à ce thème. À la lecture de ce livret, on est frappé par l’ambiguïté de ce qui est proposé.

On y trouve énoncé un constat partagé à gauche, et des intentions qui sont aussi communes. On veut combattre les inégalités à l’école et permettre l’émancipation. Mais le paradoxe est qu’on veut promouvoir la lutte contre les inégalités en rétablissant les recettes qui ont échoué à les combattre.

Les propositions sont donc, en fait, essentiellement conservatrices et proposent un retour à la situation d’avant 2012. Il s’agit de séduire des enseignants perturbés par les réformes et qui expriment leur malaise,  en leur proposant le retour à une organisation pédagogique plus traditionnelle.

Les belles intentions de J-L Mélenchon

« L’école de l’égalité et de l’émancipation » c’est le titre du livret. Et ce mot d’émancipation revient souvent dans les propos du candidat et de ses soutiens. Dans ce fascicule, il y a le détail (page 10) de ce que cela signifie :

Émanciper, c’est instruire, c’est qualifier, c’est affranchir l’individu de toute influence.

On y insiste sur la dimension éducative de l’École :

Elle  doit s’affirmer comme un espace de coopération et d’échanges et non de concurrence et de compétition. Creuset du peuple en formation, elle doit devenir le lieu de l’éducation à l’intérêt général où l’individu se prépare à l’exercice d’une citoyenneté enrichie de nouveaux droits. L’émancipation, individuelle et collective, est la boussole de notre projet éducatif.

Et le texte se poursuit en insistant sur cette direction :

Réussite scolaire et professionnelle, plaisir à apprendre, joie à fréquenter les bancs de l’école, accomplissement individuel.

Comment ne pas être d’accord avec ces belles intentions ?

De même, on ne peut qu’adhérer à la volonté de combattre les inégalités sociales (pages 20 et 21) avec une école qui garantisse la mixité et la gratuité et une politique de l’éducation prioritaire renforcée.

Des propositions intéressantes

On trouve au fil des pages et des discours, des propositions intéressantes qu’on peut citer pêle-mêle. Elles cherchent à satisfaire toutes les catégories.

Jean Luc Mélenchon n’oublie pas qu’il a été ministre délégué à l’Enseignement professionnel (2000-2002) et les propositions pour ces filières sont très détaillées et ouvrent des pistes qui devraient permettre de revaloriser les bacs pro et technologiques.

Il est proposé de « créer un statut des parents d’élèves délégué·e·s donnant droit à la formation et à  congé de représentation opposable à l’employeur » et de renforcer la démocratie scolaire.

Il y a même des moments dans la lecture où j’ai l’impression que Jean Luc Mélenchon me parle directement !

Nous aiderons au développement de la recherche en éducation et nouerons des partenariats entre l’éducation nationale et des mouvements pédagogiques agréés afin d’enrichir votre formation continue.

Ou encore plus loin :

Instaurer un enseignement de sciences économiques et sociales obligatoire en seconde et un enseignement de philosophie de 2h hebdomadaires en terminale professionnelle ; intégrer une initiation au droit dans les programmes du collége et du lycée.

Alors que le programme de la France Insoumise propose d’étendre la scolarité obligatoire de 3 à 18 ans, il préconise aussi de créer une école de la petite enfance – et non plus seulement « maternelle ». Elle tiendrait compte de la spécificité d’âges auxquels les pédagogies basées sur l’éveil ou les jeux doivent être renforcées. La scolarisation serait possible dès 2 ans et permettrait d’engager l’acquisition des savoirs tout en préparant un passage en douceur vers l’école élémentaire.

Il est aussi question de créer et généraliser dans l’éducation nationale les professeurs d’éducation socioculturelle (inspiré de ce qui se fait dans l’enseignement agricole). Les professeurs qui animeraient une association culturelle bénéficieraient d’une décharge de trois heures.

Dans un discours, Jean-Luc Mélenchon avait aussi évoqué la possibilité de renforcer le pré-recrutement des enseignants dès la terminale et en licence en payant ces étudiants qui se destinent au métier (dans un système proche des anciens IPES ou écoles normales). Il propose aussi de faciliter la reconversion vers le métier d’enseignant.

En ce qui concerne la gestion des personnels, le candidat propose aux professeurs « dans  le  premier  degré  un  temps  autogéré  pour  un  travail  collaboratif  avec  vos  collègues » et évoque aussi pour « celles et ceux d’entre vous qui parviennent au terme de leur carrière de pouvoir, sur une base volontaire, [de] se consacrer au suivi des élèves en difficulté, à la coordination des projets de l’établissement et à la formation des enseignant·e·s stagiaires ».

On fera quand même remarquer que certaines orientations présentées ici comme nouvelles, sont en fait le renforcement ou la poursuite de mesures déjà mises en œuvre dans le cadre de la loi de refondation. C’est le cas du dispositif « Plus de maîtres que de classes », les espaces parents ou bien encore l’éducation critique aux médias.

D’autres mesures semblent convergentes avec celles de Benoit Hamon comme la volonté d’inclure l’enseignement privé dans la carte scolaire ou encore le « soutien scolaire gratuit par le service public d’éducation ». On retrouve aussi cette convergence (y compris avec Emmanuel Macron) dans la promesse d’une réduction des effectifs d’élèves dans les écoles d’éducation prioritaire.

Des « moyens », encore et toujours

Le programme comporte aussi de nombreuses promesses d’embauches, de revalorisation et de baisse d’effectifs. Les équipes du candidat affirment que tous ces aspects quantitatifs ont été l’objet d’un chiffrage précis. Une émission spéciale de 5 heures visible sur YouTube détaille tout cela. Mais comme l’a dit le candidat dans son style inimitable : « Et la bêtise, combien ça coûte ? »

En ce qui concerne la rémunération, J-L Mélenchon propose de « revaloriser le traitement de 7% pour rattraper le gel du point d’indice gelé entre 2010 et 2016 », et de confier ensuite aux négociations avec les organisations syndicales la poursuite de la revalorisation. Il est proposé aussi de doubler le nombre de postes ouverts à l’agrégation interne.

Le programme de la France insoumise prévoit aussi de recruter 60 000 enseignants supplémentaires mais aussi 8 000 CPE et 6 000 personnels médicaux et sociaux.

Tous ces éléments représenteraient selon les estimations un budget supplémentaire d’au moins 10 milliards. Mais ce n’est pas tout. Il est prévu aussi de dédoubler les cours de maths et de français au collège. Et, comme nous l’avons déjà évoqué, il est prévu aussi de réduire la taille des classes en éducation prioritaire.

Avec toutes ces promesses, on se demande même si les 60 000 créations de postes annoncées suffiraient…

Retour vers le passé

« Restaurer », « rétablir », « abroger », « supprimer »…, ces verbes sont très présents dans le programme éducation de Jean-Luc Mélenchon. Il s’agit d’un projet de rupture avec la « refondation de l’École » mise en place depuis cinq ans. On peut même dire que pour les rédacteurs de ce programme, il n’y a guère de différences entre ce qui s’est passé sous le quinquennat Sarkozy et celui de Hollande. Ils sont tous les deux à mettre dans le même sac…

Ainsi, Paul Vannier, un des rédacteurs de ce fascicule ne cesse de parler de « quinquennat du mensonge » et de « contre-réformes ». Les créations de postes n’ont pas eu lieu. Et les dispositifs mis en place détruisent l’école.

La rhétorique est bien connue. On use et on abuse d’un vocabulaire dénonçant le libéralisme, la marchandisation et le néo-management et de supposées ruptures d’égalité pour défendre une conception très traditionnelle de l’enseignement.

Dans la lettre de J-L Mélenchon aux enseignants, est dénoncée aussi « l’idéologie du socle commun » qui « défait » « le lien aux savoirs ». Plus loin au nom de « l’école de l’égalité » le candidat affirme qu’il abrogera « les contre-réformes du lycée et du collège mais aussi le décret Peillon sur les rythmes scolaires ». Est évoquée aussi la volonté de « replacer les disciplines au cœur des apprentissages ». On rétablit le redoublement conçu comme « un droit à favoriser ». Le candidat s’engage à « garantir le principe de la liberté pédagogique » et à « mettre fin à l’évaluation par compétences ».

Le discours peut être séduisant pour de nombreux enseignants. L’objectif est clairement de s’appuyer sur le « malaise enseignant » pour conquérir ce vote en reprenant un discours de déploration et de refus des réformes. Mais c’est au final une conception des apprentissages et de la pédagogie très conservatrice qui est prônée ici.

On a le sentiment que la réponse aux difficultés de l’École réside essentiellement dans l’augmentation des « moyens ». Le programme insiste aussi beaucoup sur la satisfaction  d’un grand nombre de revendications catégorielles. Tout cela peut séduire de nombreux enseignants dont, par ailleurs, on loue l’expertise et l’engagement. Cela peut aussi en déconcerter d’autres.

Mais la question est de savoir si le retour à une école d’avant est la meilleure réponse pour répondre aux défis de la lutte contre les inégalités. Le paradoxe est dans la combinaison d’un discours radical couplé à un maximalisme dans les revendications avec des positionnements de défense d’une école figée et crispée et de conceptions pédagogiques conservatrices.

Sur le webLicence CC-BY-NC-ND 4.0