Qu’entend-on par altruisme et égoïsme ?

Faut-il considérer la frontière entre altruisme et égoïsme comme illusoire ? Petite explication d’un grand problème éthique contemporain.

Par Hadrien Gournay.

Altruisme et égoïsme, une distinction illusoire
By: MarcoCC BY 2.0

Il est communément admis que l’altruisme est à l’opposé de l’égoïsme et qu’il est aussi louable que l’égoïsme est critiquable. Ce consensus social trouve pourtant des contestataires dont certains libéraux font partie. Pour certains, la distinction de l’altruisme et de l’égoïsme est une illusion. Pour d’autres, qui acceptent nécessairement cette distinction, l’égoïsme est préférable à l’altruisme. Après avoir montré comment il était possible de distinguer altruisme et égoïsme, nous tenterons de préciser l’appréciation de ces notions selon la morale.

Distinguer l’altruisme et l’égoïsme

Commençons par énoncer l’argument sur lequel repose l’identification de l’altruisme et de l’égoïsme. L’acte altruiste que l’on prétend distinguer de l’égoïsme est toujours en définitive une action accomplie selon l’intérêt de son auteur. Que ce dernier sacrifie jusqu’à sa vie pour un Dieu, pour un guide vénéré, pour sa patrie ou pour ses enfants, c’est toujours parce que le sacrifice lui a paru moins pénible que son absence. La satisfaction personnelle de l’auteur est bien le mobile ultime de sa décision.

Cet argument laisse inexpliqué le moment où la satisfaction personnelle de l’auteur vient à dépendre du sacrifice en question. Firmin donne sa vie pour sauver celle de son guide bien-aimé. Firmin a bien recherché sa propre satisfaction car pour lui la vie sans le guide bien-aimé, sans le sacrifice pour le guide bien-aimé, était pire que la mort. Cependant, il y eut une période dans la vie de Firmin où la vie était préférable au possible sacrifice pour le guide bien-aimé sans parler de la période où le guide bien-aimé était inconnu de Firmin.

Il y eut donc un moment dans le passé de Firmin où la vie du guide bien-aimé est devenue plus importante que sa propre existence, un moment où Firmin est passé d’un état d’esprit à l’autre. Or, du point de vue de la satisfaction de Firmin, la conditionner à l’existence du guide bien-aimé paraît absurde. L’assimilation de l’altruisme et de l’égoïsme n’explique pas pourquoi la satisfaction de Firmin est subordonnée à son sacrifice. Que le sacrifice au profit du guide soit le choix lui apportant la plus grande satisfaction au vu de l’état d’esprit actuel de Firmin est une chose. Qu’il en soit ainsi du changement d’état d’esprit de Firmin en est une autre.

Le mobile ultime

Quoi que l’on puisse penser du raisonnement qui précède, la reconnaissance de la satisfaction de l’auteur comme mobile ultime commun n’empêche pas de distinguer égoïsme et altruisme. Nous proposons la définition provisoire suivante (car elle est appelée à être corrigée dans la suite) : est altruiste tout acte où l’auteur fait passer sa satisfaction personnelle par la satisfaction d’autrui ; est égoïste tout acte où l’auteur ne fait pas passer sa satisfaction personnelle par la satisfaction d’autrui.

Préciser les caractéristiques concrètes de cette distinction se révèle plus ardu.

Un acte altruiste implique qu’un service soit rendu à autrui et donc une interaction entre l’auteur et autrui. Pour être nécessaire, cette condition n’est nullement suffisante. Personne ne qualifierait d’altruiste, même en rendant justice à la part d’intégrité qu’il implique, l’exercice rémunéré d’une activité professionnelle car la motivation essentielle de cette activité n’est pas altruiste. L’interaction n’est pas recherchée pour elle-même mais en vue d’un but matériel particulier de l’auteur qui lui est extérieur.

La recherche de l’interaction avec autrui pour elle-même est-elle le critère que nous cherchons ? Mais devrions-nous qualifier d’altruiste celui dont la passion est de se produire sur scène ? Le mondain ayant le goût d’organiser des dîners réunissant de nombreux convives ? L’ambitieux recherchant le pouvoir politique ou la célébrité ? Ou encore celui qui tient à vous inonder du flot de ses paroles ? Là encore, une réponse négative s’impose quels que soient les services réellement rendus par ceux-là.

Le rôle paradoxal de l’altruisme

Pour avancer et éclairer le rôle paradoxal de l’interaction dans l’altruisme, prenons l’exemple d’un acte dont le caractère altruiste ne fait aucun doute, tels les soins prodigués par des parents aimants pour leur enfant malade. S’ils sont réellement aimants, ces parents accepteront en effet de renoncer à donner certains soins à leur enfant en faveur d’un médecin plus qualifié qu’eux pour cela.
L’acte altruiste suppose toujours une interaction avec celui que l’on aide mais plus l’altruisme est pur, plus la recherche de cette interaction est susceptible de disparaître au profit du résultat auquel elle contribue. L’altruiste accomplit son action pour aider autrui mais autrui doit compter davantage que l’action elle-même.

Il est temps de corriger la définition jusqu’ici retenue de l’altruisme et de l’égoïsme. J’ai énoncé que l’acte égoïste était celui où l’auteur ne fait pas passer sa satisfaction personnelle par la satisfaction d’autrui. Ce midi, j’ai mangé. Ce faisant, je n’ai pas fait passer ma satisfaction personnelle par celle d’autrui. Diriez-vous que j’ai été égoïste ? Non, car ce comportement vous semble tout à fait normal. C’est seulement lorsque dans une action la satisfaction d’autrui est anormalement négligée que l’on parle d’égoïsme.

Au vu de cette notion de normalité, l’altruisme et l’égoïsme peuvent être intégrés à la configuration suivante :

Enfin, substituer à la satisfaction d’autrui une notion plus large rendra ces définitions plus justes. En agissant pour autrui sa satisfaction ou du moins sa satisfaction immédiate n’est pas toujours notre premier mobile. Comme le souci d’autrui est compatible avec des conceptions très différentes de ce qui lui est nécessaire, le mot qui convient est « bien ». Ainsi, dans l’égoïsme le bien d’autrui est anormalement négligé et dans l’altruisme nous agissons pour son « bien ». Puisque nous voilà placés sur le terrain de la morale, celle-ci est-elle du côté de l’égoïsme ou de l’altruisme ?

Altruisme et égoïsme devant la morale

Le sens du mot normal dans le précédent tableau était délibérément ambigu car il peut désigner aussi bien le comportement ou la caractéristique le plus fréquent d’une population que celui qui est prescrit par la morale, par la norme. Si les deux sens se rejoignent souvent dans la pratique comme l’atteste le lien du mot moral avec le mot mœurs, la morale reste plus exigeante que le comportement effectif de la masse.

Dans notre tableau le terme normal était employé dans la première acception ; adoptons la seconde et étudions maintenant égoïsme et altruisme sous l’angle de la morale. Tout en restant confiant dans le fait qu’elles concordent au moins en grande partie, je tâcherai davantage ici de discuter de l’appréciation spontanée de ces notions par le sens commun que de révéler leur vérité intrinsèque.

Dans toutes les sociétés, l’altruisme est préféré à l’égoïsme. Au prisme du sens commun, l’égoïsme est presque toujours critiquable, les actes ni égoïstes ni altruistes sont neutres, l’altruisme est d’abord bon, puis est déprécié lorsqu’il devient pathologique. Tandis que la norme statistique se situe entre l’égoïsme et l’altruisme, ces deux termes désignant des comportements sortant de la norme pour des raisons opposées, la norme morale se situe au sein de l’altruisme.

Les actions bonnes en soi

La conception majoritaire admet malgré tout la possibilité d’une certaine forme d’admiration pour des actions bonnes pour soi, et dont l’effet sur autrui est nul. Une telle action peut pour le moins manifester certaines vertus ou qualités. Il a parfois fallu des trésors de courage, d’abnégation, de résistance, d’endurance, de ténacité, d’ingéniosité ou de talent à son auteur pour atteindre le but qu’il s’était fixé.

Je mettrai en exergue deux cas récents qui ont suscité des commentaires élogieux : l’exploit sportif de Thomas Coville qui a battu le record du tour du monde à la voile, et l’expérience extrême d’Aron Ralston qui avait dû s’arracher le bras pour survivre.

Dès lors, il serait tentant de proposer une synthèse reposant sur deux critères présents dans les actes altruistes et ceux dont nous sommes les seuls bénéficiaires : d’une part, l’utilité de l’acte en question, qu’il profite à son auteur et à autrui, d’autre part le sacrifice consenti. Cette synthèse révèle davantage la différence entre actes altruistes et actes non altruistes aux yeux de la société qu’elle ne permet de les réunir.

Tout d’abord, si l’on tentait de comparer les deux catégories d’action en tentant d’isoler les paramètres précédents de manière à les rendre équivalents, la préférence sociale pour l’altruisme serait clairement mise en évidence car à sacrifice et résultat égal, l’acte altruiste est plus loué que celui qui ne l’est pas. Ensuite, les sacrifices en question sont de natures différentes : un sacrifice présent en vue d’un résultat ultérieur lorsque l’on agit que pour soi-même, un sacrifice de soi-même en vue d’un tiers pour l’acte altruiste.

La préférence pour l’altruisme

La conséquence de ce fait et de la préférence pour l’altruisme est qu’un acte bénéfique à autrui et à son auteur mais impliquant dans un premier temps un sacrifice pour son auteur sera apprécié comme un acte qui ne serait bénéfique qu’à son auteur, c’est-à-dire beaucoup moins que le même acte s’il n’avait été bénéfique qu’à autrui.

Ce point mérite d’être considéré avec plus d’attention. La société peut témoigner à l’égard d’activités motivées avant tout par le gain de celui qui les exerce mais dont l’utilité sociale est clairement perceptible comme l’exercice de certaines professions (chercheur, médecin, avocat, militaire, entrepreneur) une reconnaissance qui n’est pas réductible au respect pour les actions sans utilité sociale. Cependant, cette reconnaissance dont elles sont la cause est peut-être trop subjective, trop limitée au point de vue de leur bénéficiaire pour pouvoir être comparée à de l’estime.

Le grand général qui permettra par ses capacités tactiques et stratégiques la conquête et le pillage d’un pays, obtiendra sans doute la reconnaissance des soldats qui servent sous ses ordres mais pas des habitants du pays en question. La reconnaissance du criminel pour l’avocat qui lui permet d’être acquitté ne sera pas partagée par la victime ou ses proches.

La reconnaissance n’offre pas la même garantie que l’avis d’une personne neutre et non intéressée et elle ne renseigne pas vraiment sur l’opinion générale de la société sur une action. La reconnaissance pour des actions intéressées à utilité sociale peut malgré tout ne pas être elle-même intéressée. Il serait impossible d’expliquer sans cela le respect pour la « valeur travail ». Cela résulte-t-il du respect devant l’intégrité du professionnel dans la tâche à accomplir ? Ou cela n’est-il pas nécessaire ? Nous laissons ici le lecteur trancher.