Jacqueline de Romilly : « Le Trésor des savoirs oubliés » (1998)

À l’heure où sous prétexte de simplifier la grammaire de la langue française, on veut nous imposer le « prédicat », qu’il fait bon retourner aux vraies valeurs qui ont toujours guidé le bon sens avant qu’on ne songe, par pessimisme, à réinventer le monde.

Par Johan Rivalland.

savoirs oubliésLe « prédicat », vous ne connaissez pas ? Il fallait l’inventer. Il est sorti, ça y est. Nous voilà sauvés… Il est vrai que le cerveau humain avait tendance à se rétrécir ces derniers temps.

L’Éducation nationale, jamais avare de réformes et de simplifications, se devait de sauver notre humanité en péril et faire table rase de ce passé révolu qui a vu tant de générations souffrir.

Le trésor des savoirs oubliés

Et si, un jour, nous retrouvions les savoirs oubliés ? Si nous finissions par nous rendre compte que, à tout compter, les anciennes méthodes d’apprentissage de la lecture, de l’écriture, de la grammaire, de l’histoire, que sais-je encore, n’avaient pas de si mauvais résultats ?

Il y a presque un décalage, finalement, à songer présenter de manière aussi indécente, à travers ce quatrième volet de certaines des œuvres de Jacqueline de Romilly, ce livre sur les savoirs oubliés.

Je ferai donc court, pour ne pas risquer de heurter les sensibilités.

Je me rappelle (puisque cette lecture date, pour moi, même si je n’exclus pas de relire ce livre dès que j’en aurai le temps) avoir trouvé émouvante la toute première phrase de l’introduction de ce magnifique volume (permettez), dans laquelle Jacqueline de Romilly explique avoir presque complètement perdu la vue depuis un an au moment où elle écrit, ce qui constitue le point de départ de tout le contenu de cet ouvrage.

Quoi de pire, en effet, pour quelqu’un qui est passionné par la vie, la lecture, les recherches et tant d’autres choses pour lesquelles la vue est rendue si indispensable ?

Le thème central de l’ouvrage n’en acquiert que plus de force et d’intérêt. On passe de l’idée théorique à des considérations très pratiques. Et la mémoire voit son rôle renforcé, décuplé même, faisant rejaillir tant de « trésors » enfouis et depuis longtemps inexplorés.

L’importance de la transmission

Prendre conscience de tout ce que recèle notre esprit – savoirs, souvenirs, vécu personnel, mais aussi transmission de connaissances, d’une culture, des valeurs d’une civilisation – est une expérience intéressante.

Et l’auteur en profite pour véhiculer un message, en insistant sur le rôle primordial de l’éducation et de la formation, sans lesquels notre civilisation perd sa mémoire, distend les liens qui la façonnent et aboutit à la décadence.

À partir de là, anecdotes et raisonnements de fond s’enchaînent pour remonter des souvenirs les plus proches à ceux qui sont les plus profondément enfouis en nous, ceux qui ont valeur d’héritage des trésors de la civilisation.

Complexité, paradoxes et tâtonnements, repères, culture, valeurs, apprentissage, autant de mots-clés rattachés à la formation et l’organisation de la mémoire, que l’auteur s’attache à décrire. Dans une grande leçon et avec un message primordial, qui est que c’est la vie morale et affective qui en dépend.

Je ne pourrai donner plus d’éléments sur cet ouvrage. Je regrette moi-même les fortes défaillances de ma mémoire qui font que, même lorsque j’ai beaucoup aimé un livre, je n’en garde qu’un vague souvenir, très imprécis, plutôt des sensations, ici très agréables puisque je sais que ce livre lui-même fait partie des trésors que recèle ma propre mémoire et que seule une relecture pourrait me faire redécouvrir. Mais combien de vies me faudrait-il pour relire tous les livres que j’ai aimés, tout en disposant suffisamment de temps pour découvrir tous ceux que je n’ai pas encore lus ? Terrible dilemme.