Ce qu’il ne fallait pas rater en 2016 : géopolitique et démographie

Migrations, fécondité : la démographie a joué un rôle massif en 2016. Retrouvez ce qu’il ne fallait pas manquer.

Par Yves Montenay.

By: ricardoCC BY 2.0

La démographie est oubliée dans les bilans annuels. Pourtant son rôle géopolitique est important.

La faiblesse croissante de la démographie chinoise

Prenons la Chine, pays le plus peuplé du monde. La nouveauté est la diminution du nombre de jeunes actifs. Cela vient de la chute de la fécondité depuis quelques décennies et du ralentissement de l’exode rural, car la main-d’œuvre en surplus dans les campagnes devient rare. Le gouvernement a réagi en assouplissant sa législation catastrophique imposant l’enfant unique, mais les éventuelles conséquences sur la population active ne seront visibles que dans une vingtaine d’années.

Les conséquences économiques et géopolitiques sont multiples : main-d’œuvre plus rare, donc plus exigeante, donc départ des entreprises tant étrangères que chinoises vers d’autres pays notamment le Vietnam. C’est un premier facteur d’affaiblissement économique, donc, à terme, du poids géopolitique de la Chine.

Une autre conséquence est symbolique : l’Inde va bientôt être plus peuplée que la Chine, tandis que la population chinoise va diminuer. Même si cela n’a pas de conséquence immédiate, cela pèsera sur son image géopolitique.

Enfin cela va accélérer le passage d’une croissance « extensive », c’est-à-dire due à l’augmentation du nombre de travailleurs, à une croissance « intensive », c’est-à-dire basée sur la qualité et la compétence de la main-d’œuvre. La Chine a fait, et fera, d’énormes progrès dans ce domaine avec un gigantesque effort de formation de techniciens et d’ingénieurs. Elle pourra plus facilement copier officiellement ou clandestinement les techniques étrangères, mais aussi réaliser ses propres innovations. Toutefois un bon usage de cette matière grise suppose une liberté intellectuelle totale et des contacts libres avec l’étranger, ce qui posera des problèmes politiques.

L’émergence de l’Afrique

Un deuxième choc démographique, ou plutôt sa prise de conscience, vient d’Afrique. Il y aura bientôt 2 milliards d’Africains, c’est-à-dire un marché gigantesque, car même si le revenu par tête reste faible, il progresse honorablement.

La France, qui était solidement installée, a eu le tort de regarder ailleurs et doit se battre maintenant avec le monde entier, notamment avec la Chine, pour y revenir. Nous avons pourtant un atout extraordinaire du fait de la communauté de langue avec la partie francophone qui se développe honorablement. Une confirmation de cette importance de la langue est la pression qu’y subissent les États pour abandonner le français pour l’anglais (ou pour leurs langues nationales, ce qui obligera leurs milieux d’affaires à passer à l’anglais). Remarquons que l’enseignement du français aux Chinois a pris de l’ampleur tant dans leur pays que chez nous, ce qui joue en sens inverse. Plus généralement c’est l’Afrique francophone qui peut sauver l’avenir mondial du français, autre évolution géopolitique qui nous rendrait bien service !

La pression migratoire

Cette explosion démographique de l’Afrique couplée au saccage du Moyen-Orient a fortement accentué la pression migratoire sur l’Europe. Là aussi les conséquences géopolitiques sont importantes, Pensons par exemple au contrat avec la Turquie (moyennant 3 milliards de dollars et l’exemption de visas pour les Turcs, ces derniers retiennent les Syriens et Afghans chez eux), ce qui nous met en position de faiblesse au moment où la Turquie évolue dangereusement.

Le pessimisme est de mise dans l’opinion publique face à cette pression migratoire qui pourrait concerner un grand nombre de millions de personnes par an, en majorité africaines. Ce pessimisme est partiellement justifié, et bien analysé, c’est pourquoi je n’évoquerai ici que les aspects qui pourraient être positifs si nous, Européens, étions gouvernés par des responsables démographiquement lucides. L’Europe a en effet entamé une catastrophe démographique dont nous ne nous rendons pas bien compte car elle touche actuellement surtout les enfants et les adolescents. Mais elle commence à gagner des adultes qui vont se trouver en petit nombre face aux seniors… Donc, mathématiquement, tout apport de populations extérieures est bienvenu.

Mais il n’y a pas que les mathématiques. Je ne vais pas entrer ici dans les difficultés d’insertion économique voire d’assimilation, qui sont extrêmement variables d’une famille à l’autre, d’une variante de religion à une autre. Notamment les différences entre musulmans : il y a un monde entre celui, ou souvent celle, qui vient en France pour fuir une pression socialo–religieuse, et un islamiste). À mon avis cette insertion est largement fonction de l’accueil, humain d’abord et là, la société civile allemande nous offre un modèle impressionnant, accueil administratif ensuite, puis législatif. Je vais proposer « une horreur » : pour faciliter l’insertion par le travail, pour le plus grand bénéfice non seulement de l’intéressé, mais du pays entier, permettre des salaires très inférieurs au SMIC, assortis ou non d’un complément social.

Même idéalement traitée, cette immigration sera démographiquement très insuffisante sauf à recevoir des dizaines de millions de personnes en peu d’années, ce qui ne serait probablement pas supporté. La survie de l’Europe, question géopolitiquement importante, passe donc principalement par une relance de la fécondité. Beaucoup de gouvernements en sont maintenant convaincus, après une période de cécité extrêmement surprenante : n’ai-je pas entendu à Bruxelles un « responsable » déclarer : « la faible fécondité nous permettra d’entretenir les vieux avec ce que nous économiserons sur les enfants ». Bel aveuglement sur ce qui se passera 20 ans plus tard. L’expérience française, qui est un succès depuis trois quarts de siècle a montré le chemin : non seulement une aide financière aux familles, mais surtout la possibilité pour les mères de travailler si elles le désirent : crèches (publiques, privées formelles ou informelles), écoles maternelles, classe l’après-midi dans le primaire … et surtout considération sociale pour « la double tâche », ce qui n’est pas le cas par exemple en Allemagne.

Et le reste du monde ?

À ces trois évolutions démographiques massives (Chine, Afrique, migrations) et leurs conséquences géopolitiques, s’en ajoutent bien d’autres. Je me limiterai à deux d’entre elles :

– la disparition assez rapide des pays asiatiques refusant l’immigration (Japon, Corée), sauf s’ils changent d’avis, ceux à quoi ils ne sont absolument pas préparés, d’autant que les migrants disponibles sont Africains (chrétiens ou musulmans), donc particulièrement étranges pour eux,

– le développement accéléré des villes géantes de plusieurs dizaines de millions d’habitants. Ces agglomérations sont souvent considérées comme des calamités, avec leurs quartiers d’immeubles rapidement dégradés et sans services environnants ou avec leurs gigantesques bidonvilles, et cela avec une pollution presque mortelle (New Delhi et Pékin par exemple). Le tout générant des mouvements violents (musulmans, hindous, mafieux…). Mais ces villes sont aussi un extraordinaire accélérateur de développement du fait de la sortie de l’isolement des anciens ruraux, d’une scolarisation moins mauvaise et d’un foisonnement d’innovations informelles.

Bref, si la démographie n’a pas d’effets spectaculaires d’une année sur l’autre, il arrive un moment où l’accumulation des évolutions a des effets géopolitiques majeurs.