Chine : Big Brother, Big Data, et l’État tamagotchi

Big Brother et Big Data, ça donne quoi ? En Chine, le Parti veut discriminer les citoyens par un système de points, gagnés ou perdus sur le web et aux yeux de la police et de l’administration.

Le constructivisme a la peau dure. Changer la société et transformer l’individu n’est pas une mince affaire. Car les lendemains qui chantent, c’est loin, et certains restent prisonniers de leur intérêt personnel et de leurs petits principes. Pour réussir, il ne faut écarter aucune option : rééducation, goulags, balles dans la nuque.

Les intellectuels ont longtemps passé outre les pratiques des régimes socialistes. L’intention restait louable, la promesse restait belle. Mais l’URSS s’est effondrée, et aujourd’hui c’est le Venezuela. Difficile de prôner ouvertement ici un système dont tout le monde sait qu’il ne marche pas ailleurs.

Reconstruire le constructivisme

Alors, on tâtonne. On cherche le socialisme du 21ème Siècle. Un socialisme plus décontracté, qui saura mettre les bienfaits du marché aux services de la société idéale. Il se cherche encore une colonne vertébrale, mais le socialisme 2.0 pourrait bien avoir trouvé ses outils.

Pour avoir une idée de l’équilibre offre-demande, les soviétiques importaient discrètement des catalogues de l’Ouest et étudiaient les prix relatifs. Pour créer de la confiance dans une société déracinée, le Parti Communiste Chinois ira lui aussi piocher chez les capitalistes : le PCC veut déployer un système de notations adossées à des incitations tangibles, à l’échelle de toute la société.

Ségolène Royal ne manquera pas de saluer cet élan de modernité. Car en Chine, quand on demandera la liste des bons socialistes, il y en aura une. Bien tenue, proprette, où chaque citoyen a un score de « crédit social ».

La gamification du socialisme, c’est à la fois grotesque et brillant : le bon point et le prêt à taux zéro seront peut-être plus efficaces que les grands bonds en avant et les camps de rééducation.

Le bon socialiste et le mauvais socialiste

Le système a le mérite de la simplicité. Quand on se comporte en bon socialiste, on gagne des points. Quand on se comporte en mauvais socialiste, on en perd. Et seul un bon socialiste aura accès aux bienfaits du socialisme.

  • Un très mauvais socialiste ne pourra pas voyager.
  • Un mauvais socialiste pourra voyager, mais pas en première classe.
  • Un bon socialiste aura des chances d’être promu et empruntera à taux préférentiel.
  • Un très bon socialiste mettra ses enfants dans une école prestigieuse et pourra s’offrir des produits de luxe.

Pas tout à fait une société sans classes. Mais une société idéale quand même ? Peut-être pas tant que ça.

Minority Report à Pékin

Internet ne sera plus un espace d’évasion et de liberté. En Chine, l’accès y est déjà restreint. Désormais, les Chinois seront aussi fliqués en ligne et évalués en permanence – pas par leurs contacts, pas par les utilisateurs du site, mais par le Parti et sa police politique à lunettes.

Au-delà de ses dangers immédiats, les possibilités qu’ouvre un tel système font froid dans le dos. Quand Big Brother passe au Big Data, il peut non seulement traquer les déviants, mais identifier les comportements prédictifs de la déviance et punir préventivement les mauvais socialistes en puissance.

Heureusement le Parti peut compter, outre la froideur des algorithmes, sur le zèle de la police et des administrations, institutions exemptes de toute corruption et erreur de jugement qui seront ravies de contribuer au système d’évaluation du peuple, par le peuple. Mais qui verront leur pouvoir renforcé leur pouvoir dans une société qui souffre déjà d’un excès d’arbitraire.

Ce système de notation publique est dangereux. Mais il y a fort à parier qu’il fera des émules parmi nos dirigeants. La surveillance déployée ces dernières années était encore peu tangible au quotidien. Son efficacité, encore moins… Ça ne fonctionne peut-être pas très bien pour traquer les terroristes et les radicalisés jusque dans leurs poches, mais pour traquer les déviants, pourquoi pas ?

Le grand like en avant

En termes de relations publiques, ce n’est pas tout à fait la même affaire. On ne parle pas d’hésiter entre Big Brother et le Bataclan, mais d’accepter un système de discriminations à points. No pain, no gain : c’est à ce prix qu’on pourra traquer les terroristes, les radicalisés et les contestataires. Même les politiques les plus anodines pourraient en bénéficier.

Manger-bouger est un flop : on a presque tout essayé (pubs, taxes, campagnes de communication…) et l’obésité continue d’augmenter. On ne va tout de même pas mettre quelqu’un derrière chaque Français… Mais pourquoi pas dans leur poche ? L’État moderne sera peut-être un tamagotchi.

Heureusement, les constructivistes conservent leur sens de l’humour : le Parti Communiste Chinois veut à la fois interdire la critique du Parti et accroître le niveau de sincérité de toute la société. « Oui, oui, j’aime vraiment beaucoup le Parti ! »