Fillon à droite, Valls à gauche, et au milieu, pas de bol, Hollande

François Fillon (Crédits Andrew Newton licence Creative Commons)

La France est à peine remise de l’élection américaine et des commémorations lacrymales des attentats du 13 novembre 2015 mais se dirige pourtant vigoureusement vers les primaires de la droite, tambours battants et sondages en main. Et justement, ça tombe bien parce que les récentes enquêtes d’opinion viennent de découvrir un François Fillon subitement plus en forme que prévu.

Hollande l’a bien compris, la donne pourrait bien changer.

Quand le chef de l’État s’exprime, il ne parle jamais que du seul sujet qui l’intéresse et qu’il maîtrise vraiment, à savoir lui-même. Et lorsqu’il évoque l’incertitude, c’est qu’elle le concerne, lui, au premier chef. Or, ce qui, avant l’élection de Trump, semblait gravé dans le marbre n’apparaît plus si sûr : le schéma vendu par toute la presse avec une gourmandise non feinte pourrait bien ne pas se produire. Zut et zut.

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Pourtant, tout semblait sur des rails : avec le battage nécessaire, la droite pouvait désigner un candidat capable de lui assurer une réélection, cette réélection à laquelle François Hollande travaille, non stop, depuis mai 2012. Et pour obtenir cette réélection, le capitaine de pédalo n’a que faire d’une opinion publique catastrophique. Il n’a pas besoin d’être aimé, il a simplement besoin d’être le seul choix raisonnable possible. Dans cette optique, le seul candidat à même de lui assurer une chance crédible d’être réélu, c’est Marine Le Pen.

Voilà pourquoi, depuis cinq ans, notre aimable cynique s’emploie à conserver au Front National une dynamique favorable. Reconnaissons qu’il y parvient avec un certain brio, d’autant que la conjoncture économique, largement aidée par son inculture crasse et celle de ses ministres, a largement contribué à accroître encore le malaise social du pays.

mélenchon swag meluche plusMaintenant, cela ne suffit pas : encore faut-il qu’aucun candidat à gauche ni à droite ne vienne troubler ses plans.

Pour la gauche, Hollande a remarquablement bien manœuvré. Contrairement à Jospin qui s’était fait carotter au premier tour en 2002 par un nombre considérable de candidats, des écolos trop visibles et une Christiane Taubira remontée comme un coucou, l’animal politique actuellement en poste a bien compris ce qu’il fallait faire et y est parvenu. Taubira ne pose plus de problème, et au plan électoral, les Verts ne sont plus que d’amusantes bactéries, certifiées bio et sans OGM, mais microscopiques. Ni Macron (qui n’a pas l’appareil politique pour s’en sortir), ni Montebourg (aussi frisé qu’insignifiant) ne pourront prétendre le gêner, aussi mauvaise soit l’opinion publique. Seul Mélenchon pourrait prétendre lui faire barrage, mais l’absence de soutien du Parti Communiste, plus décidé à tenter « l’union des gauches », risque de gêner le vociférant tribun de gauche.

C’est donc sur la droite que se porte visiblement la stratégie de Hollande : pour avoir une chance de régner (à nouveau), il lui faut diviser. En plus, c’est facile puisque nous avons la droite la plus bête du monde. L’important, c’est d’être sûr qu’une fois les primaires passées, au moment du vote qui compte pour de bon, le 23 avril 2017, il y ait au moins deux candidats sérieux à droite.

Dans cette stratégie, l’atout maître de Hollande, c’est son ennemi politique affiché, Sarkozy, celui-là même qui aurait dû, compte tenu de son nombre impressionnant de casseroles, se retrouver en procès depuis un moment mais qui a pour le moment (coïncidence commode) les coudées franches. Or, toujours dans cette stratégie, il est impératif que le candidat désigné à la primaire soit contestable. Qui, mieux que Juppé, ce papier-peint sépia aux senteurs naphtalines, pour jouer ce rôle ? En poussant habilement l’individu dans l’opinion, en donnant tout le temps à la presse de le faire mousser, en lui faisant comprendre qu’il aurait le soutien d’une gauche transie d’effroi, il s’assure que Juppé pourrait bien arriver en tête à cette fameuse primaire.

L’effet Brexit et l’effet Trump sont malheureusement passés par là. La presse semble moins solide, moins capable d’ainsi modeler les opinions. On savait qu’elle avait déjà beaucoup perdu de crédit lors du référendum sur la « Constitution européenne », en 2005, mais les deux derniers événements, frais dans l’esprit des électeurs, risquent de fragiliser encore les recommandations pourtant claires du Camp du Bien…

Et voilà que Fillon, revenu du diable vauvert, fait une remontée puissante ! Fillon pourrait se retrouver au second tour de la primaire. Zut et zut.

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C’est tout de même un peu gênant, car alors la stratégie hollandesque pourrait se retourner contre lui.

Fillon au second tour des primaires, c’est l’humiliation pour l’un des deux autres favoris. Juppé arrivant en troisième position quittera probablement la scène politique et se réfugiera au Canada (c’est une suggestion) pour panser ses blessures d’amour-propre. Sarkozy, humilié en troisième position, pétera peut-être une ou deux douzaines de câbles. Difficile, alors, de garantir que tout se passera comme Hollande l’avait envisagé, ce dernier pariant (à mon avis, avec justesse) sur l’égo surdimensionné des deux favoris actuels pour s’assurer que ni l’un ni l’autre ne lâcheront l’affaire devant le gagnant des primaires.

Autrement dit, Juppé désigné, c’était l’assurance d’un Sarkozy dans la course et l’explosion de la droite en avril. Sarkozy désigné, c’était une tranche de rigolade et Juppé, remonté comme un coucou, qui se lançait à son tour : rien à perdre (surtout à son âge), aucun autre mandat échéant et tout à gagner en allant piocher les voix de gauche.

Fillon désigné, voilà qui risque de poser problème.

Et c’est vrai qu’il a quelques atouts, l’ex-Premier ministre : son programme, certainement plus réaliste que celui de Sarkozy (qui empile taxes et innovations fiscales, comme pendant son quinquennat), contient effectivement une volonté de réforme d’un pays qui s’enfonce tous les jours dans la dette et une gestion catastrophique.

Mais … Mais il y a loin de la coupe aux lèvres et il lui faut faire oublier son passif, aussi lourd que douloureux : s’il avait bien diagnostiqué l’état de faillite du pays, il n’a semble-t-il pas infléchi la trajectoire étatiste, interventionniste et colbertiste du gouvernement, impulsée par Sarkozy. Peut-être a-t-il voulu montrer sa fidélité dans le poste que le petit Nicolas lui avait offert ? Peut-être a-t-il préféré la gamelle à l’aventure ? Peut-être a-t-il cru être capable de redresser le pays en catimini, sans l’accord de son chef et sans l’appui du peuple, pas au courant ?

Allez savoir.

En tout cas, le bougre essaye, depuis les années qui ont suivi son départ de Matignon, de faire oublier qu’il a choisi de rester et de « fermer sa gueule » plutôt que démissionner. Et en tout cas, maintenant, il lui faudra donc gagner la primaire et atteindre le second tour, sans fléchir.

Et sur ce chemin, son plus âpre ennemi ne sera pas Hollande mais bien ceux de son camp, Sarkozy et Juppé : rien ne permet d’affirmer que l’un et l’autre n’iront pas au casse-pipe quoi qu’il arrive.

Du côté de Hollande, symétriquement, il lui faudra des trésors d’ingénierie politique en coulisses pour s’éviter un nouvel ennemi à gauche. Pendant que la droite fourbit ses armes, on sent le Premier ministre prêt à bondir si Hollande hésite trop à y aller : le petit Manuel n’en peut plus d’attendre et ne trompe guère son monde à tournicoter autour d’un pot de plus en plus bondé.

Alors bien sûr, à ce point et comme je l’évoquais il y a quelques temps, il reste beaucoup (trop ?) d’inconnues pour ne serait-ce qu’envisager sérieusement ce que sera le second tour. Mais une chose apparaît de plus en plus probable : avec un tel empilement de rebondissements possibles, rien ne se déroulera comme prévu.
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