France sans confiance…

Les liens que nous créons reposent sur des fictions, et leur utilité dépend de la confiance que nous avons dans les autres. Malheureusement, les Français partent de très bas, et l’État ne fait rien pour aider.

« La cuillère n’existe pas ». C’est le secret qui, une fois compris, permet de la déformer avec l’esprit, et certains prennent ce secret très au sérieux. Elon Musk, plus connu pour Tesla, SolarCity et SpaceX, spécule que les chances pour que la cuillère existe (ou plutôt les chances que la réalité telle que nous la connaissons ne soit pas une simulation) sont d’environ une sur un milliard.

Mais jusqu’à preuve du contraire, nous ne pouvons pas plus arrêter les balles que déformer les cuillères par la pensée. Même si nous sommes dans une simulation, tant qu’elle nous englobe, elle est notre réalité.

« La réalité, c’est ce qui ne s’en va pas quand on arrête d’y croire. » – Philip K. Dick

Et pourtant, nous pouvons agir sur la réalité, armés du même secret que le héros de Matrix : la réalité n’existe pas. Pas pour nous, en tout cas. Notre expérience, notre perception et notre conscience de la réalité ne sont pas la réalité. Nos abstractions et simplifications ne sont pas la réalité. Nos croyances ne sont pas la réalité. La fiction dans laquelle nous vivons n’est pas la réalité.1

Vivre dans une fiction n’est pas une tare, au contraire. Pour l’espèce humaine, la capacité de développer des fictions élaborées a permis d’entretenir et échanger des idées complexes et de fabriquer des objets d’abord conçus en pensée. Si nos perceptions sont limitées, c’est pour nous permettre de nous concentrer sur l’essentiel au lieu de nous noyer dans un flux d’informations impossible à appréhender. Nous faisons à chaque instant des simplifications, qui nous permettent de faire du sens.

Mais certaines de ces fictions sont dangereuses : nous nous mettons à y croire un peu trop fort et oublions de porter, au moins de temps en temps, un regard neuf sur les choses.

Un homme roule sur l’autoroute en écoutant la radio. Soudain, une annonce :
« Attention, une voiture à pleine vitesse en sens inverse signalée sur l’A16. »
Il s’exclame : « Mais non, ils sont tous en sens inverse ! »

On peut trouver incroyable que les prix évoluent du jour au lendemain, mais si tout le monde y croit, ça devient en quelque sorte la réalité. Sur les marchés financiers, la capitalisation boursière d’une entreprise, ou la valeur de votre portefeuille de titres, peuvent varier significativement en peu de temps : il suffit que le montant des transactions varie beaucoup. Ou que le taux de change évolue. Si vos actifs sont libellés en dollars et que le dollar baisse, en euros, vous vous appauvrissez. Ou l’inverse. Le tout en quelques jours, quelques heures, quelques minutes, quelques secondes.

Il y a plus incroyable. Imaginez un pays lointain et exotique. Vous marchez le long de la plage et rencontrez par hasard un pêcheur, qui outre sa prise du jour propose à la vente de jolies perles. Vous essayez d’en acheter une : il refuse vos billets. Vous faites monter les enchères : toujours pas. Vous vous rabattez sur un poisson, pour voir, mais rien n’y fait : votre argent ne vaut rien pour lui. Il n’a même pas l’air de comprendre qu’il s’agit d’argent ; il sort de sa poche quelques coquillages, et après de longues minutes vous comprenez que ce n’est pas un autre article proposé à la vente, mais ce qu’il demande en échange.

By: S. RaeCC BY 2.0

Il ne reconnaît pas vos dollars (ou vos euros) comme monnaie d’échange. Ils n’ont pas cours auprès de lui. Que se passerait-il si, demain, votre argent n’avait plus cours autour de vous non plus ? Ce n’est certainement pas impossible, et les exemples incluent l’hyperinflation en Allemagne au début du siècle, et le Zimbabwe et le Venezuela dans la dernière décennie, où le troc, des monnaies étrangères ou d’autres monnaies (comme les cigarettes) ont remplacé la monnaie officielle.

L’État non plus n’est pas infaillible. Il peut sauver les banques « too big to fail », mais si c’est l’État lui-même qui est insolvable, il ne peut plus sauver les banques, et les banques ne peuvent plus le sauver.

Il ne faut pas être naïf quant à la stabilité de nos institutions. Il nous faut donc être sans cesse vigilants, car nous ne pouvons pas nous passer d’institutions.

Nos croyances communes sont fondamentales : elles structurent les liens que nous formons. Notre croyance dans des règles communes, dans la monnaie, dans des formes d’organisation comme l’entreprise structurent notre quotidien, nos interactions avec le monde, notre société. Mais elles ne sont pas anodines, et pas tout à fait aléatoires.

Par exemple, selon Francis Fukuyama, le degré de confiance que nous accordons aux autres pourrait en partie expliquer les différences nationales dans le rôle de l’État. La société française serait plutôt une société low-trust, où la confiance trouverait sa source dans le lien familial avant tout. Faire confiance à des inconnus ne serait pas aussi naturel qu’aux États-Unis par exemple. Pour régler nos problèmes qui dépassent le cadre familial, nous ferions donc appel à l’État.

Une vision plus juste serait sans doute que l’État s’impose là où la défiance empêche les gens de s’organiser et se structurer convenablement. Une défiance dans la société française que l’État entretiendrait d’ailleurs directement.

La France est la « société de défiance« . Non seulement les Français ne se font pas confiance, mais ils se méfient également des pouvoirs publics et du marché (il faudrait y ajouter les syndicats). Et comment leur en vouloir ? Les Français n’en ont jamais vu que des versions prédatrices, justement parce que l’État est ce qu’il est.

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Pour les auteurs, le modèle social français est caractérisé par l’étatisme et le corporatisme. Les pouvoirs publics sont expansionnistes et gourmands, les entreprises recherchent la rente et les faveurs de l’administration, les syndicats défendent les salariés en particulier du public au détriment des autres catégories sociales.

La fiscalité et la réglementation finissent par étouffer les petites entreprises, les barrières à l’entrée et la rigidité organisée des marchés freinent l’innovation, et un cercle vicieux est en marche. Pour qu’il prenne fin, il faudra sans doute attendre que l’État ait épuisé la confiance dont il pourrait encore bénéficier auprès de certains à force de la trahir.

Les Français ne sont pas seuls. Les Américains sont convaincus de n’avoir le choix qu’entre Hillary Clinton et Donald Trump ; pour qui pourraient-ils décemment voter ? Cette élection et ses conséquences éroderont encore un peu la confiance des Américains dans les médias, les partis politiques, le gouvernement fédéral, les services de justice, l’administration et les services de renseignement – rien que ça.

La confiance ne se décrète pas, ou elle aurait déjà fait l’objet de plusieurs 49-3 ou d’une révision de la Constitution. En Chine, le gouvernement tente désespérément de lutter contre la défiance 2 en notant les citoyens et entreprises :

L’ambition est de collecter chaque détail d’information disponible en ligne concernant les entreprises et les citoyens chinois pour les réunir en un seul endroit, puis d’affecter à chacun une note basée sur son crédit social, politique, commercial et légal. On ne sait pas encore comment ces notes seront calculées, ni comment les différentes qualités seront pondérées les unes par rapport aux autres. Mais l’idée, c’est de récompenser les bons comportements, et de punir les mauvais. Dans ce cadre, le parti communiste s’est arrogé le rôle de juge ultime.

Si les citoyens n’ont pas confiance dans le parti communiste chinois, ce constructivisme 2.0 ne fera rien pour améliorer la situation.

En France, nous n’en sommes heureusement pas là. Mais nous en prenons peut-être le chemin. Les impôts varient en fonction de nos profils et comportements, les jugements aussi. L’État nous juge déjà plus ou moins désirables socialement, et nous traite déjà différemment, selon nos convictions et nos croyances. Ne serait-ce que dans le discours, et bien souvent aussi dans l’action.

Et notre société est déjà entravée par la défiance. Nous sommes incapables de nous unir pour agir ensemble, et les candidats à la présidentielle ne manquent pas d’intégrer cet état de fait. Ils nous promettent une société harmonieuse s’ils prennent, gardent ou reprennent les choses en main. Ou de l’action, si nous leur donnons le mandat pour agir qu’ils attendent parfois depuis quarante ans.

Les solutions peuvent-elles vraiment venir d’eux ? Ce ne sont sans doute pas eux qui ont les meilleures solutions.

  • La meilleure solution au chômage, c’est le travail. Avons-nous besoin d’eux pour travailler ?
  • La meilleure solution à la maladie, c’est la santé. Avons-nous besoin d’eux pour vivre sainement, prendre soin les uns des autres, et créer ensemble assez de richesse pour financer nos hôpitaux, médecins, infirmières, etc. ?
  • La meilleure solution à la pauvreté, c’est la création de richesse. Avons-nous besoin d’eux pour faire ce que nous faisons ?

D’eux, ou de l’État tout court. En 1848, Frédéric Bastiat, un député français, écrit « L’État, c’est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux crochets de tout le monde ».

S’il est incapable de favoriser, entretenir et protéger la confiance, ou de fixer un cadre propice à son épanouissement, la fiction qu’est l’État tel que nous le connaissons est peut-être dépassée.

Quelle serait la meilleure façon acceptable de nous organiser si nous devons faire mieux que l’État tel que nous le connaissons ? Est-ce encore un État unique, quelles sont ses fonctions, et comment est-il organisé ?

  1. Dans ce sens, nous sommes déjà une « simulation » : nous traitons les informations que nous perceptions et « consommons » (tout solide est de l’information, et plus il est complexe, plus il en contient, la vie étant un degré élevé de complexité). Cesar Hidalgo, Why Information Grows
  2. qu’il a lui-même instaurée en détruisant systématiquement les fondations de la société chinoise