L’avenir de l’Europe se jouera aux élections américaines

Le 8 novembre, date de l’élection américaine, les Européens ne voteront pas ; ils seront spectateurs, pas acteurs de leur destin.

Par Guy Sorman.

L'avenir de l'Europe se jouera aux élections américaines
By: Marc NozellCC BY 2.0

Les Européens ont deux Présidents, celui qu’ils élisent, l’autre qu’ils n’élisent pas et pèse tout de même sur leur destin : le Président des États-Unis. La sécurité militaire de notre continent comme du Proche-Orient dépend de l’OTAN, mais ce pacte militaire de protection collective ne vaut que par l’engagement américain. Un officier américain dirige obligatoirement l’OTAN, et aucune armée en Europe ne serait en mesure de se défendre seule face à une agression, russe par exemple.

L’armée française, bien qu’elle soit la plus puissante en Europe, avec la britannique, n’a guère les moyens de se « projeter » dans des campagnes au loin sans le soutien logistique des États-Unis. Lorsqu’il y a quatre ans, par exemple, François Hollande annonça que l’aviation française partait bombarder les troupes assassines du Président syrien, Barack Obama contredit Hollande, quelques heures plus tard ; la France fut soudain privée du repérage des cibles auquel devaient pourvoir les Américains.

Quand l’année suivante, en janvier 2013, l’armée française sauva l’État du Mali contre une incursion djihadiste, ce fut un bel exercice de courage avec trois mille hommes seulement, mais ils étaient couverts par l’aviation américaine. À l’inverse, lorsque Jacques Chirac, en 2003, lâcha George W. Bush (au contraire des gouvernements de l’Espagne et de la Grande-Bretagne), l’invasion de l’Irak n’en eut pas moins lieu.

L’influence stratégique américaine déterminante

Cette influence du Président américain sur les stratégies européennes est donc déterminante, tandis que la réciproque n’est pas vraie : les dirigeants européens exercent sur les États-Unis au mieux une magistrature d’influence. Un ancien ambassadeur de France, du temps de la présidence de Nicolas Sarkozy, Jean-David Lévitte, observait avec ironie que les Européens devraient élire quelques sénateurs américains, ce qui serait la seule manière, selon l’ambassadeur, d’être réellement écouté. Faute de sénateurs, les Européens disposent d’un cercle d’amis au Congrès et au Sénat américains, comme le French Caucus, qui relaie les positions de Paris.

On comprend donc que l’émotion, en Europe, soit considérable, lorsque le candidat Donald Trump annonce que la protection de l’OTAN ne sera plus automatique s’il devenait Président. Le même Trump envisage un retrait américain de l’OTAN si les États européens ne contribuent pas plus généreusement au financement commun : ce que Trump oublie, l’OTAN protège aussi les intérêts américains dans le monde. C’est l’OTAN qui est intervenue en Afghanistan, contre les Talibans, après les attentats du 11 septembre 2001.

L’influence du Président américain sur l’Europe est aussi décisive en économie. Les Européens, beaucoup plus que les Américains, vivent de leur commerce extérieur : les États-Unis exportent relativement peu en raison de l’étendue de leur marché intérieur. Or, le commerce européen est tributaire de l’ouverture ou non du marché américain et de la sécurité des voies maritimes dans le monde, par où transitent 90% de tous les échanges de marchandises.

La voie principale passe par la Mer de Chine, dont la police est assurée par la Septième Flotte des États-Unis basée à Yokosuka au Japon. Un Président protectionniste et isolationniste, Trump par exemple, pourrait asphyxier l’Europe, sans que celle-ci n’ait les moyens de s’en protéger. La proposition de Trump de restreindre l’accès au territoire américain en “filtrant” les citoyens de pays touchés par le terrorisme (France, Allemagne, Espagne, Belgique…) serait tout aussi désastreuse pour le commerce, le tourisme, les échanges universitaires.

Les Européens spectateurs de leur destin

Mais, le 8 novembre, date de l’élection américaine, les Européens ne voteront pas ; ils seront spectateurs, pas acteurs de leur destin. Les préférences n’en sont pas moins claires, que l’on peut connaître par les sondages d’opinion dont on dispose : seulement 9% des Britanniques et des Français par exemple (sondage du magazine Le Point et The Economist) souhaitent Trump, un électorat qui, en France pour l’essentiel, coïncide avec les extrémistes du Front national : la composition sociologique est comparable aux supporters américains de Trump, plutôt des hommes d’un certain âge, pas forcément diplômés et foncièrement hostiles à toute immigration.

Jamais candidat à la Maison Blanche ne fut aussi impopulaire en Europe : même George W. Bush suscitait une certaine sympathie dans la Droite européenne. Pour s’en tenir aux temps récents, rappelons que Ronald Reagan avait été très apprécié en Europe pour sa résistance aux Soviétiques.

Barack Obama ? Il est plus populaire encore, moins pour ce qu’il a fait que pour ce qu’il est : cool. Hillary Clinton ? Bien qu’exposée depuis trente ans, elle reste peu connue, sans doute parce qu’elle est insituable sur notre axe Droite-Gauche et n’est jamais apparue que dans l’ombre de son mari, puis d’Obama.

Par-delà les considérations partisanes, les Européens, à bon droit, s’inquiètent de la démocratie en Amérique : longtemps perçue comme un modèle, la campagne présidentielle en cours en fait un anti-modèle de violences verbales et de rodomontades. Comment nos amis américains ont-ils pu tomber dans ce marécage ? Devrait-on en déduire que les démocraties sont fragiles, à la merci des démagogues aisément relayés par les médias sociaux ? Si l’Amérique, telle une boussole, indique l’avenir, celui-ci est préoccupant.

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