Les douanes de l’âme, de Gérard Delaloye

« Les douanes de l’âme » comprend une douzaine de textes sur les relations entre Suisse et Roumanie.

Par Francis Richard.

Les douanes de l'ame Gerard DelaloyeLe pope ayant fini d’encenser les offrandes, nous nous approchâmes pour tenir le bol contenant la colivă arrosée de vin et le soulever en rythme vers le ciel afin d’accompagner symboliquement l’âme, de la laver de ses péchés, de la soutenir dans son passage des douanes de l’âme.

Ce rite orthodoxe des morts, que l’auteur découvre lors du décès de son beau-père, est fascinant : il est censé permettre à l’âme du mort de réussir à passer les douanes de l’âme pour accéder à l’au-delà… C’est l’une des nombreuses choses que le lecteur peut apprendre sur la Roumanie en lisant le livre de Gérard Delaloye.

L’auteur est originaire du Valais. Il a épousé Adriana, Roumaine d’origine, qu’il a rencontrée en Suisse. Ils ont choisi aujourd’hui d’habiter dans un paisible village de Transylvanie, non loin de Sibiu, bourg germanique de charme où gothique et baroque font bon ménage., comme le dit Ion Vianu, le préfacier.

Les douanes de l’âme comprend une douzaine de textes — quatre d’entre eux ont été publiés, en tout ou partie, ici en Suisse ou là-bas en Roumanie. L’auteur y montre ce qui peut, peu ou prou, relier les deux pays ou, au contraire, les différencier l’un de l’autre. Pour ce faire, le voyageur et historien Gérard Delaloye emmène le lecteur dans l’espace et le temps.

Il conte ainsi la genèse du mythe qui s’est noué un soir d’été et de vacances sur les rives du Léman, à la suite d’un défi que se sont lancé Mary et Percy Shelley, et George Byron. Il s’agit d’imaginer une histoire de fantômes à partir d’un phénomène naturel. Seule Mary Shelley, avec son Frankenstein, mène son récit à son terme… et bien des années plus tard Bram Stoker crée Dracula

Hergé a situé quatre albums des aventures de Tintin en Syldavie. C’est-à-dire dans un lieu qui ressemble à s’y méprendre à la Transylvanie. Tournesol y apparaît helvético-transylvain : Si Tournesol est physiquement et intellectuellement inspiré par le professeur Auguste Piccard conquérant de la stratosphère et des grands fonds marins, il doit tout par contre en matière de fusées au professeur Oberth, qu’Hergé admirait.

Saxons de Transylvanie

Gérard Delaloye s’est intéressé aux migrations des Saxons de Transylvanie qu’il compare à celles des Walser en Valais. Il remarque que s’ils s’évitèrent les drames des guerres de religion, les Saxons furent par contre emportés par les conflits du XXe siècle. Au nombre de 400 000 avant la Seconde guerre mondiale, répartis sur plus de 500 paroisses, ils ne sont plus que quelques milliers aujourd’hui.

Gérard Delaloye parle aussi de la gémellité historique de la Suisse et des Sieben Bürgen, des luthériens de là-bas, des disciples en pays sicule de Michel Servet (brûlé pour hérésie sur la colline genevoise de Champel), de la Transylvanie quand elle était hongroise, de la Bucovine dont la capitale Czernowitz est en 1918 une ville à dominante juive (avant la Shoah…).

Le poète Paul Celan (1920-1970) est justement juif et natif de Czernowitz. Il compose entre autres une Elégie valaisanne… Et, en 1967, il rencontre brièvement Martin Heidegger avec lequel il a en voiture un dialogue grave et à qui il adresse des paroles claires : J’espère que Heidegger prendra sa plume et qu’il écrira quelques pages faisant écho, avertissant aussi, alors que le nazisme remonte [allusion aux scores électoraux du NPD].

Gérard Delaloye évoque la figure d’Herta Müller, prix Nobel de littérature 2009, originaire du Banat : Dans son œuvre Herta Müller s’inspire de sa jeunesse vécue sous la dictature du couple Ceaucescu. Elle pratique l’autofiction fondée sur des expériences vécues mais narrées avec une distanciation qui leur donne une magnifique valeur poétique.

À propos des Roms et des Roumains, Gérard Delaloye tente une explication sur la malédiction qui pèse sur les premiers et qui n’est pas faite pour mettre un terme aux empoignades politiques résultant de l’assonance des deux termes : Dès qu’ils sortent de la fange, les Roms ne se reconnaissent plus comme tels et tournent le dos à leurs anciens frères de malheur

Le portrait de la Roumanie dressé par l’auteur montre qu’il connaît bien ce pays pour l’avoir sillonné dans tous les sens et pour s’être beaucoup documenté sur lui, par intérêt intellectuel et affectif. C’est pourquoi le lecteur peut avoir le sentiment de s’y introduire clandestinement avec lui et de passer de ce pays dans le sien des trésors d’érudition en contrebande…

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