Étienne Mimard : l’homme de Manufrance

Publié Par Gérard-Michel Thermeau, le dans Histoire de l'économie

Par Gérard-Michel Thermeau.

Étienne Mimard : l’homme de Manufrance

Buste d’Etienne Mimard-Wikimedia Commons

Étienne Mimard (Sens, 18 janvier 1862 – Saint-Étienne 14 juin 1944), le fondateur de Manufrance, se voulait un patron à l’américaine. Dès 1904, sept ans avant qu’un Louis Renault ne visite le Nouveau Monde, Étienne Mimard a participé à l’exposition de Saint-Louis comme vice-président de jury. Il en profite pour visiter un grand nombre de fabriques d’armes et les principales usines d’où sortent les machines outils utilisées dans cette industrie. Il admire le matériel, la bonne tenue des établissements, la qualité de l’organisation.

La référence américaine imprégnera la politique commerciale comme l’organisation industrielle de Manufrance. La formule connue de Mimard « une place pour chaque chose et chaque chose à sa place » s’inspire directement de la formule américaine « the right man in the right place » !

Il possède dans un tiroir de son bureau deux pistolets Smith et Wesson qu’il aime démonter, et remonter après en avoir mélangé les pièces, pour vanter l’intérêt de l’interchangeabilité et de la rationalisation de la production des pièces par mécanisation.

Son grand-père avait été serrurier, taillandier puis marchand fruitier. Une grande partie de la branche maternelle vivait à Sens depuis des générations. Le père avait tenté une carrière d’armurier à Paris puis était revenu à Sens en 1878. S’il fait de bonnes études dans sa ville natale, Étienne Mimard ne reçoit de sa mère en guise de bénédiction qu’une injonction à chercher fortune ailleurs : « Je ne t’aiderai pas, tu n’es qu’un bon à rien ».

Il fait un stage d’armurier à Saint-Étienne puis entre dans une des nombreuses petites entreprises de la ville. Il se lie avec un autre ouvrier plus âgé, Pierre Blachon, qui fréquente le même restaurant à midi. Les deux hommes décident de devenir associés et rachètent la maison Martinier-Collin. Le Crédit Lyonnais ne fait pas confiance aux deux ouvriers qui doivent se tourner vers une petite banque locale. Celle-ci ne devait pas le regretter, Étienne Mimard restant son fidèle client jusqu’à sa mort.

La conjoncture est favorable. Libérale, la IIIe république a enfin émancipé le secteur de l’arme, trop longtemps mis sous la tutelle étouffante de l’État, par la loi Farcy (1885). L’arme de commerce, longtemps victime de prohibition, connaît un essor spectaculaire. La production stéphanoise explose.

Étienne Mimard, à la pointe de l’innovation

Mais comment développer l’entreprise alors qu’il y a tant de « manufactures d’armes » à Saint-Étienne ? Étienne Mimard comprend très vite la nécessité de ne pas se contenter de vendre des armes de chasse dont l’activité était très saisonnière. Il va ajouter le cycle (les fameuses hirondelles qui vont baptiser les policiers à vélo) puis la machine à coudre (Omnia), produits du savoir-faire stéphanois.

L’entreprise va croître, le capital de 50 000 francs à l’origine, est de 10 millions en 1910. La modeste société en commandite devient une commandite par action en 1894 puis une société anonyme en 1910 sous la raison sociale Manufacture française d’armes et cycles de Saint-Étienne. L’appellation Manufrance est postérieure à la mort d’Étienne Mimard : de son vivant, on travaille « chez Mimard » suivant l’usage local qui désigne l’entreprise par le nom du patron.

D’abord installé place Villeboeuf, dans le quartier des armuriers, Étienne Mimard fait construire de nouveaux locaux sur le cours Fauriel où il accueille pour un banquet fastueux le président de la république, Félix Faure, en août 1898. Il emploie alors 1000 ouvriers. À la pointe du progrès, les ateliers sont éclairés électriquement et les machines-outils actionnées par l’électricité. Il réalise la standardisation de la production dès 1894-1895. L’interchangeabilité de toutes les pièces est la règle dans l’arme comme dans la fabrication des cycles. Simplicité, efficacité et bon marché : telles sont les trois qualités des fusils vendus par la MFAC (ancienne appellation de Manufrance). Dans son usine, il ne créée pas de bureaux individuels, afin d’améliorer la communication intra-entreprise.

La volonté d’organisation « scientifique » et ordonnée de la production et de la vente par correspondance s’accomplit également dans la gestion administrative de l’entreprise. Il a subi l’influence des idées de Taylor mais aussi d’Henri Fayol, père du management, brillant élément de l’École des Mines de Saint-Étienne.

L’entreprise ne fabrique que les armes, cycles, machines à coudre et machines à écrire, le reste étant confié pour beaucoup à des entreprises artisanales sous-traitantes de la région, d’où la prédominance des objets métalliques dans le catalogue.

Bien faire et le faire savoir

Étienne Mimard est un entrepreneur qui a compris l’importance de la communication. Son slogan commercial : « Bien faire et le faire savoir ».

Son coup de génie repose sur une idée simple : distribuer en masse, dans toute la France, des catalogues d’articles divers mis en vente par une seule et même entreprise. Son succès s’explique par sa capacité à offrir des produits qui répondent à l’attente des consommateurs, qui sont de qualité et rapidement livrés. Il adopte également la technique « zéro stock ».

Il a l’idée de demander aux secrétaires de mairie la liste des titulaires d’un permis de chasse. Le catalogue, appelé Tarif Album, est d’abord envoyé gratuitement à tous les chasseurs. Ce catalogue de Manufrance est une encyclopédie de la vie quotidienne. Cette bible des foyers impose le nom de l’entreprise en France et dans ses colonies : « Tout ce que vous pouvez désirer se trouve dans ce Tarif ». Étienne Mimard lance ainsi la vente par correspondance à domicile à grande échelle. Au moyen d’une présentation de produits rigoureusement classés, et hiérarchisés, le catalogue a pour but de faciliter le choix du consommateur : « Vous devez faire un choix parmi les centaines de solutions ? Nous faisons ce travail pour vous ! »

En 1923, l’entreprise reçoit 6000 lettres commande par jour et plus de 10 000 en période de chasse. Elles sont dépouillées en deux heures et réparties entre les services intéressés. Les commandes sont préparées, emballées, facturées et expédiées le jour même de la réception.

Le Chasseur français, imprimé par l’entreprise, à l’origine mensuel familial de 4 pages, parle d’abord chasse et chiens puis aborde tous les sports et les travaux de la campagne. Il est vendu à 475 000 exemplaires en 1939. Le mensuel s’adresse aux chasseurs, leur apporte des informations pratiques, fait la promotion des produits de l’entreprise et publie aussi des petites annonces, qui vont prendre une place grandissante.

La distribution des produits de Manufrance est assurée par des magasins dans les principales villes : Étienne Mimard refuse les intermédiaires.

Un patron exemplaire

Chaque matin, il quitte son hôtel particulier néo-gothique de la place Badouillière, passe devant l’école de musique de la rue des Francs-Maçons, marche à pas pressés à l’ombre des platanes du cours Fauriel et arrive avec une ponctualité parfaite pour veiller à l’ouverture de sa Manufacture. Après la mort de Pierre Blachon en 1914, il dirige seul l’entreprise jusqu’à sa mort en 1944. Il note dans son carnet personnel : « ce que doit être un chef d’entreprise : l’énergie du chef est le moteur sur lequel viennent s’embrayer les affaires…. Il ne faut pas se révolter contre les difficultés : il faut les aimer pour le plaisir de les vaincre ».

Il aime à favoriser l’ascension de collaborateurs d’origine modeste : « Toute personne qui entre à la Manufacture, avec le désir d’arriver, a son bâton de maréchal dans sa giberne » peut-on lire dans son testament. L’exemple le plus spectaculaire est Pierre Drevet : entré à 12 ans, poussant les chariots de pièces détachées et remplissant les boites de cirage à chaussures, il devient le bras droit de Mimard et lui succède.

Petit, assez froid, peu communicatif, Étienne Mimard arbore les moustaches et la barbiche, le tout surmonté d’un binocle. Sévère, il se veut honnête, dur mais juste. En fin d’année, il donne une prime aux ouvriers et organise un déjeuner où il s’installe en bout de table sur un tabouret comme son personnel.

Il aime à choquer les milieux patronaux stéphanois. Il se dit adepte des idées sociales d’Alexandre Millerand, le premier socialiste à avoir accepté des fonctions gouvernementales. Manufrance propose une caisse de secours, des soins médicaux et pharmaceutiques gratuits, une « caisse d’assurance maladie », des congés payés. La création d’une fanfare, d’une chorale et d’une compagnie dramatique donne une dimension culturelle. La semaine de travail est de 58 heures, à la Belle époque, plus courte que dans la plupart des entreprises.

Surtout, il croit fermement au progrès par l’éducation des ouvriers. Il œuvre avec efficacité pour le développement de l’apprentissage et des écoles professionnelles. Les enfants du personnel peuvent obtenir des bourses qui faciliteront leur formation. Un des lycées techniques de Saint-Étienne porte d’ailleurs son nom.

Une vie vouée au travail

Sa vie est voué au travail. Il mène une vie discrète, passe dimanches et fêtes chez lui. Il ne pratique pas, ne fume pas, ne boit pas.

Mais il partage avec sa femme une passion pour l’automobile. Il est le premier automobiliste de Saint-Étienne et fonde l’Automobile Club de la ville. Lié avec Dion et Bouthon, il aime à s’entretenir avec eux de mécanique. Il bricole son véhicule, ajoute une troisième vitesse pour aller plus vite. Quand il tombe en panne, il n’hésite pas à frapper à coup de canne sur le moteur pour redémarrer !

Son goût artistique est limité, très pompier, préférant les gravures aux tableaux. Il passe des commandes au peintre Malher pour illustrer la publicité du Tarif Album et du Chasseur Français. Il fait construire à Nice la « villa Trianon » ou « Folie Mimard » sur la promenade des Anglais. Autre folie : sa maison du Grand Bois, dans le Pilat, un véritable chalet suisse. Sur la façade de sa maison de la place Badouillère, il fait sculpter en façade un bas-relief de Jeanne d’Arc, écho de ses sentiments anglophobe et nationaliste.

Un patron intransigeant

Étienne Mimard, qui se voulait un patron exemplaire, se trouve confronté à une grande grève, non en 1936, au moment de l’arrivée au pouvoir du Front populaire, mais l’année suivante, en 1937. L’entreprise compte alors 5000 salariés. Les communistes sont résolus à faire plier le plus important patron de Saint-Étienne. Dès le départ, Étienne Mimard est dans le déni absolu : « Ce sont des déserteurs, ils se fatigueront avant moi. La grève, cela n’existe pas. »

La grève de Manufrance débute le 3 août 1937, face à son refus d’appliquer au personnel des bureaux et magasins la convention collective de la métallurgie applicable aux ouvriers. Aux yeux de Mimard cela placerait l’entreprise en situation d’infériorité par rapport aux autres maisons de commerce. La grève va durer 100 jours et l’occupation des locaux 47 jours.

Une affiche comité de grève le présente comme un : « vieillard respectable en proie à un orgueil d’empereur qui veut punir (…) des vieux travailleurs qui ont peiné 20, 30 et 40 ans dans son usine et (…) contribué à l’édification de son énorme fortune (…) vindicte d’un vieil homme bouffi d’orgueil ».

Il décide de rompre le contrat de travail et adresse aux grévistes une nouvelle demande d’emploi. La moitié du personnel répond favorablement. Il déclare : « Que mon usine soit ou non évacuée, je ne discuterai pas ».

Il avait obtenu le 6 septembre du juge le droit d’expulser les grévistes des locaux. Le lendemain, dans un meeting de solidarité à Roanne, Fabry, secrétaire du syndicat des techniciens dénonce : « l’orgueil incommensurable d’Étienne Mimard (…) qui a su faire de son établissement une maison modèle, mais dans laquelle il règne en potentat, n’admettant pas que l’on discute ses ordres ».

Le 19 septembre, l’évacuation a lieu non sans de graves incidents. Devant l’échec de toutes les tentatives d’arbitrage, le président du conseil désigne comme surarbitre un président de Chambre à la Cour d’appel de Lyon qui ordonne, le 3 novembre, la reprise du travail sous huitaine, le réembauchage progressif des employés, la mise en place d’un nouveau contrat collectif et la hausse des salaires.

Étienne Mimard déclare : « après examen, devant la carence des pouvoirs publics : municipalité, préfet, président du conseil, qui se refusent à appliquer les lois et tolèrent toutes les illégalités des organisations ouvrières, en considération également du personnel qui nous reste fidèle et pour ne pas prolonger davantage un conflit qui durait depuis 100 jours, nous acceptons la sentence sous réserve de faire valoir tous nos droits devant les juridictions compétentes. » Ne pouvant faire annuler la sentence arbitrale, il engage, en mars 1938, un procès contre les dirigeants du mouvement de grève. Il obtient la condamnation de syndicalistes à des amendes relativement importantes.

Le refus de la collaboration

Durant la Seconde Guerre mondiale, il refuse de travailler pour l’occupant. Les collaborationnistes l’accusent de sympathies gaullistes. Il refuse la création d’un comité social en application de la Charte du Travail en 1943. Il avait ainsi décrit, le 27 juillet 1940, le nouveau régime : « légalement et dans l’indifférence, une véritable dictature ». Il fait même un court passage en prison.

Ce patron intransigeant n’est pas plus intimidé par les occupants que par les grévistes. Il ne veut pas intervenir auprès de son personnel pour le faire partir en Allemagne. Il refuse de communiquer les états de son personnel, interdit à un ingénieur de la Production industrielle de venir haranguer ses ouvriers. En mars 1944, il refuse de livrer les spécialistes réclamés par les Allemands.

Une succession problématique

N’ayant pas d’enfant, il avait songé à léguer son entreprise à son personnel. On raconte qu’il avait déchiré son testament en 1937 suite à la grève. Il décide donc de faire de la ville de Saint-Étienne la première actionnaire de Manufrance. D’une certaine façon, à la différence de son contemporain Geoffroy Guichard, il n’a pas su organiser sa succession, tant il s’identifiait à son œuvre. Sa tombe, dalle de marbre noir, simple et dépouillé, d’aspect froid et austère à son image, domine l’usine. Il a voulu se faire enterrer face à son entreprise comme pour continuer à la diriger au-delà de la mort.

Ses successeurs suivent pieusement à la lettre la politique du fondateur, oubliant l’esprit. Le navire poursuit sur sa lancée dans l’euphorie trompeuse des Trente Glorieuses, avant de chavirer dès le retournement de la conjoncture. Manufrance, autrefois fleuron de la modernité, était devenue la « vieille dame » du cours Fauriel.

A lire :

  • Nadine Besse, Manufrance, l’album d’un siècle 1885-1985. Fonds photographiques du musée d’Art et d’Industrie de Saint-Etienne, Musée d’Art et d’Industrie 2010, 335 p.

La série Portraits d’entrepreneurs prend des vacances. Prochain épisode, le 4 septembre.

  1. on voit l’admiration de l’auteur jusque sur sa photo de présentation, par comparaison avec le buste 🙂

  2. Le catalogue Manufrance que j’eus le plaisir de consulter avec émerveillement étant enfant me fait penser aujourd’hui à Amazon. On y trouvait tout ce qu’on voulait, il suffisait d’écrire ou de téléphoner pour être livré quelques jours plus tard …

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