Les médias américains ont-ils créé Donald Trump ?

Le milliardaire possède une maîtrise de l’univers médiatique qui désarçonne ses opposants… et Barack Obama !

Par Daniel Girard, depuis les États-Unis.

By: kl801CC BY 2.0

C’est devenu un refrain pour le président Obama : les médias ne font pas leur travail de vérification et d’enquête durant les présentes primaires, se contentant de tenir le micro et de diffuser de l’information/spectacle avec les yeux rivés sur les cotes d’écoute. Pour le président américain, les médias doivent cesser de couvrir Donald Trump comme s’il s’agissait de télé réalité mais plutôt analyser ses positions pour en dégager les contradictions et examiner de près les chiffres de ses promesses pour s’assurer que le compte est bon.

Nul doute que les primaires républicaines ont été payantes pour les grandes chaînes de télévision, particulièrement CNN, qui couvre abondamment Donald Trump et ses rassemblements. Selon le magazine Fortune, entre le 16 juin (date de la candidature de Donald Trump) et le 14 septembre, CNN a diffusé 2159 reportages sur le milliardaire, soit presque le double de ce qui a été consacré à Jeb Bush. CNN, qui ne comptait que sur la moitié de l’auditoire de Fox News, comble l’écart. En avril, CNN a déclassé Fox News dans le segment des 25 à 54 ans, une domination qui s’est produite au cours de cinq des huit derniers mois.

Près de deux milliards en couverture gratuite…

Si la couverture de Donald Trump est rentable pour les réseaux de télévision elle l’est aussi pour Donald Trump. L’homme d’affaires a dépensé à peine une dizaine de millions pour faire sa promotion. MediaQuant, une firme de l’Oregon qui mesure l’audience dans les médias et les réseaux sociaux estime que la valeur monétaire de la couverture de Donald Trump est de près de deux milliards, comparativement à 746 millions pour Hillary Clinton.

Cette couverture médiatique exhaustive a créé un sentiment de culpabilité chez plusieurs chroniqueurs et éditorialistes. Pour Nicholas Kristof, du New York Times, les médias ont contribué à créer Trump. Ils lui ont donné toute cette visibilité, au détriment de ses adversaires, pour passer au tiroir-caisse. Nicholas Kristof affirme que les médias n’ont pas jugé utile de passer au crible les idées du milliardaire, convaincus qu’il allait finir par s’autodétruire. Le chroniqueur admet avoir été de la partie et il en accepte le blâme.

Peggy Noonan du Wall Street Journal, elle, refuse de s’auto-flageller. Elle souligne que Donald Trump s’est révélé un candidat intéressant d’entrée de jeu parce qu’il s’exprimait de manière spontanée, sans calcul et sans filtre, ce qui rendait ses entrevues captivantes, même pour ses détracteurs. C’est pour cela, dit-elle, que les cotes d’écoutes de la télé ont grimpé en flèche quand il était en ondes. Si Jeb Bush s’était montré un candidat intéressant, ajoute-t-elle, les médias auraient été bien contents de le couvrir. Sur Jeb Bush, difficile de contredire Peggy Noonan. On doit même donner raison à Donald Trump quand il qualifie Jeb Bush de politicien avec peu d’énergie. Lorsqu’un candidat demande à l’auditoire d’applaudir lors d’une présentation (please clap dans la vidéo), c’est que l’adrénaline n’est pas à son comble dans la foule…

Après le départ de Jeb Bush, l’establishment aurait aimé voir triompher Marco Rubio. Mais le sénateur de la Floride avait peu de réalisations à son actif. Il avait, en plus, du plomb dans l’aile chez les jeunes électeurs en raison de sa valse-hésitation sur l’immigration et son opposition à l’avortement même en cas de viol ou d’inceste. Marco Rubio était tendu durant les débats. Il répétait les mêmes formules. On lui a donné le surnom du robot dans les réseaux sociaux.

Le candidat Ted Cruz ne soulevait pas les foules non plus. Ses discours sur la constitution américaine et les valeurs conservatrices étaient interminables. Le sénateur texan menait une campagne pré-fabriquée qu’il déplaçait d’un État à l’autre sans s’adapter pour l’auditoire local. Lorsqu’il a tenté de dévier de sa routine, il en a payé le prix. En Indiana, son équipe de communication lui avait recommandé de capitaliser sur l’immense popularité du basketball en recréant une scène du film Hoosiers (Le Grand Défi). Dérapage. Dans sa démonstration, Ted Cruz a utilisé le mot ring (anneau) plutôt que rim devant une foule interloquée. Le président Obama s’est moqué de l’impair du sénateur texan lors du dîner des correspondants à Washington, ce qui a été repris dans le Star d’Indianapolis.

Avant même de déclarer sa candidature à l’investiture républicaine, Donald Trump était déjà une figure archi-connue, grâce à son émission The Apprentice qui a été vue par 28 millions d’Américains pendant 15 saisons. Sa célébrité et sa présence active sur les réseaux sociaux, alimentées par sa notoriété, lui ont définitivement donné une longueur d’avance sur les autres candidats. Mais il a su se rendre disponible pour des entrevues, peu importe l’heure du jour ou de la nuit et il a répondu aux questions, sans filtre, laissant le soin aux auditeurs de se faire une idée.

Pour le site Politico, cette facilité d’accès a joué un grand rôle dans le succès du milliardaire.

Ironiquement, alors que le président Obama fait la leçon aux journalistes sur la nécessité de creuser l’information au lieu de juste la diffuser pour les cotes d’écoute, son appel est reçu avec froideur par ceux-là même qui devraient être ses alliés : les journalistes.

Pourquoi ? L’accès à l’information (FOIA) de la Maison Blanche n’a jamais été aussi difficile. Les poursuites des médias pour obtenir des renseignements de l’État américain explosent depuis deux ans. Des journalistes estiment que la situation sous Obama est devenue pire qu’elle ne l’était sous W Bush.

La situation s’est donc détériorée depuis la sortie de l’ex-directrice exécutive du New York Times en 2014. Jill Abramson avait dit que l’administration Obama était la plus hostile à la presse depuis la présidence de Richard Nixon.

Lorsque le président Obama demande à la presse de creuser et de poser les questions difficiles, il vise ses opposants républicains et en particulier Donald Trump ; il ne parle surtout pas de son administration.