Adieu Mademoiselle, par Eugénie Bastié

Critique d’Adieu Mademoiselle, par Eugénie Bastié (Cerf, 2016).

Par Drieu Godefridi.

Adieu Mademoiselle, par Eugénie BastiéAdieu Mademoiselle, par Eugénie Bastié, Paris, Cerf, 2016, 226 p.  (lien Amazon)

Eugénie Bastié commence par rappeler que les féministes ont gagné la partie : de l’égalité en droit à l’indépendance financière, en passant par la décision sur la procréation (je veux un enfant, je n’en veux pas, si oui, quand, finalement non : j’avorte !), les femmes ont remporté haut la main et sans exception tous les combats féministes.

Certes, les féministes du genre persistent de nos jours à dénoncer le « plafond de verre », les inégalités salariales et d’autres inégalités matérielles, réelles ou imaginaires, qu’elles mettent en rapport avec des « stéréotypes » sur les hommes et les femmes au statut scientifique plus que précaire. Toutefois ces inégalités subsistantes ne changent rien au diagnostic. D’abord parce qu’hommes et femmes ne sont pas identiques et que, dès lors, l’existence de différences sociales et culturelles n’est pas problématique en elle-même. Les femmes donnent la vie, pas les hommes.  Ensuite parce que le féminisme n’a jamais exigé l’interchangeabilité des hommes et des femmes. Sur tous ses combats historiques, la victoire du féminisme par KO est sans conteste.

Alors quel combat pour les femmes ?

Pourtant, et c’est l’originalité de la thèse d’Eugénie Bastié, les femmes sont aujourd’hui confrontées à une recrudescence féroce de la menace contre leurs intérêts fondamentaux. Cette menace, ô paradoxe, émane d’abord de courants qui se revendiquent du féminisme. Qu’est-ce à dire ? Que l’idéologie du « genre » se partage entre les féministes au sens strict — intellectuelles d’Oxford, de la côté Ouest et d’ailleurs qui calibrent avec précision les temps de vaisselle masculin et féminin — et les lesbiennes revendiquées, du type Monique Wittig, Judith Butler, Anne Fausto-Sterling.

La réussite des « homosexualistes » du genre est d’avoir su faire passer leur combat pour féministe. Or, il n’en est rien. D’abord, parce qu’une théorie qui nie la pertinence même de la catégorie « femme » peut malaisément prétendre en défendre les intérêts. Ensuite parce que les intérêts des femmes et des homosexuels, fussent-elles lesbiennes, sont essentiellement divergents. Ainsi la gestation pour autrui (GPA), qui offre aux homosexuels la possibilité d’avoir des enfants, implique la location du ventre des femmes. L’idée que cette location n’est pas illégitime, tant qu’il n’y a pas d’argent, est absurde. D’abord parce que louer son ventre sans rémunération est pire que de le faire en étant rémunérée. Ensuite parce que ce marché se financiarise dans tous les pays qui le pratiquent.

Non, ose Bastié, les idéologues homosexuelles du genre ne servent en aucune façon la cause des femmes. Elles ont subverti le féminisme pour le plier à leurs intérêts. Leur frénésie de déconstruction du genre, du sexe et de la filiation, ne sera assouvie que lorsqu’elles accéderont à cette « normalité » que le réel leur refuse — c’est-à-dire jamais. Les féministes sincères qui s’inscrivent dans le sillage des homosexuelles du genre n’en sont, en somme, que les idiotes utiles.

La menace de l’islamisme

Et puis, il y a l’islamisme. Le statut de la femme dans le droit islamique est objectivement plus proche de celui qu’elle recevait dans le premier droit romain — simple chose de son mari, sans droit propre — que du droit occidental contemporain. Dans le droit et la doctrine islamiques, la femme est systématiquement installée sur un pied d’infériorité, qui confine à la sujétion. Or, constate Bastié, ce sont ces mêmes idéologues du genre, si virulentes dans leur dénonciation d’un patriarcat occidental désormais fantasmatique, qui montrent la plus doucereuse mansuétude à l’égard de l’islam. Comme si l’important n’était pas la soumission de la femme, mais de savoir par qui elle est soumise. Comme si le genre n’était que le nouveau cache-sexe du gauchisme, dont l’objectif réel n’a jamais varié : dissoudre les structures de nos sociétés — liberté, famille, marché, filiation, sexe — pour leur substituer des lubies égalitaristes. De ce point de vue, l’alliance objective entre homosexuelles du genre et islamistes relève en effet du simple bon sens.

Trois limites à Adieu Mademoiselle d’Eugénie Bastié

Le style est enlevé, Bastié maîtrise ses sources, son livre se lit d’une traite. Je me permettrai d’exprimer mon désaccord sur trois points.

D’abord, l’affirmation selon laquelle l’idéologie du genre serait toute en germe dans le Deuxième sexe, de Simone de Beauvoir (1949). Beauvoir n’a jamais nié la différence biologique entre les sexes. Or, cette négation, assumée ou non, est le critère distinctif du « genre homosexualiste » comme idéologie. Qu’on devienne femme et que ce terme revête un infini chatoiement de nuances selon les sociétés et les époques,  la thèse de Simone, est vrai. Que cette thèse n’implique en aucune façon l’identité des hommes et des femmes, leur fusion conceptuelle dans une nature page blanche, est également vrai.

Sur l’avortement. On sent Bastié moins à l’aise que sur d’autres sujets. Elle déplore que l’on ait institué l’avortement en droit pur et simple (2015), en gommant l’exigence de « détresse » qui fondait la loi Veil. Toutefois la loi Veil était grosse de ce droit, en cela qu’elle ne prévoyait aucun mécanisme permettant de contrôler, même de façon superficielle, que la condition de détresse était rencontrée. Le discours de l’époque sur la loi Veil comme « loi de confiance », les femmes étant appelées à vérifier elles-mêmes leur propre détresse (sic), d’une grande beauté poétique, est sans pertinence juridique. Une condition que personne ne vérifie et dont la non-satisfaction ne fait jamais l’objet d’aucune sanction, en droit n’existe pas. De fait, aucun contrôle effectif ne fut jamais appliqué. Gommer la condition de détresse ne change strictement rien, ni en pratique, ni en droit.

Enfin, il y a la reprise par Bastié de ce qui est désormais un refrain parmi ces intellectuels français qui se flattent de l’épithète de néo-réac dont on les taxe : la matrice de tous nos problèmes contemporains serait l’idéologie « libérale-libertaire ». Déjà une théorie qui a besoin de deux qualificatifs pour la caractériser sent la contrefaçon. Il y aurait une idéologie libérale-non-libertaire ? Ensuite, qualifier de libéral un malheureux pays — la France — dans lequel les prélèvements obligatoires sur le travail flirtent avec 60%, qui compte près de six millions de fonctionnaires (2.2 au Royaume-Uni) et où l’État intervient directement, par la norme, l’impôt, et les initiatives de ses innombrables agents, dans la totalité des sphères de l’activité humaine, de « libéral » ou « libéral-libertaire », relève d’une forme magique de la pensée sur laquelle je ne m’étendrai pas ici.

Exception faite de ce branchement sur une matrice inexistante, le livre de Bastié est la parfaite synthèse de la condition des femmes — acquis et menaces — dans l’Europe contemporaine. Bravo Mademoiselle.

  • Adieu Mademoiselle, par Eugénie Bastié, Paris, Cerf, 2016, 226 p.  (lien Amazon)

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