Quand l’UNEF oublie les jeunes des banlieues

Les modifications apportées à la Loi Travail oublient complètement les jeunes des banlieues et leur chômage galopant.

Par Anthony Escurat.
Un article de Trop Libre

Unef et cgt crédit Alain Bachellier (CC BY-NC-ND 2.0)
Unef et cgt crédit Alain Bachellier (CC BY-NC-ND 2.0)

 

Les annonces récentes du plan Valls en faveur des quartiers n’y changent rien : la Loi Travail oublie globalement les banlieues et les jeunes qui y résident. Manuel Valls a reçu lundi dernier la jeunesse à Matignon. Ou à tout le moins une partie. La Loi Travail a certes revigoré les vociférateurs zélés de l’UNEF, association étudiante autoproclamée représentante des jeunes tricolores, mais force est de constater qu’un pan entier de cette jeunesse est apparu plus que jamais absent des cortèges de rue comme de la table des négociations : celle de nos banlieues. Cette partie de la jeunesse est bien souvent silencieuse, n’a pas l’habitude de battre le pavé, ne squatte pas les antennes et n’est jamais reçue en grandes pompes sous les dorures des palais de la République. Cette partie de la jeunesse – à qui personne ne tend ni oreille ni micro – aurait pourtant de quoi se rebiffer contre ses gouvernants… et contre l’UNEF elle-même ! La lecture froide des statistiques en atteste et peut légitimement en faire bondir plus d’un derrière les portes des cités HLM.

Un écart de revenu qui ne se cesse de se creuser

Selon l’Observatoire national des zones urbaines sensibles (ONZUS), la pauvreté y est en effet trois fois supérieure à la moyenne nationale ; un jeune sur deux vivant avec moins de 987 euros par mois. Par effet pendulaire, l’écart de revenu moyen entre ces quartiers et le reste du territoire n’a cessé de se creuser depuis 2004. Aucun gouvernement – de gauche comme de droite – n’étant parvenu à inverser cette courbe dont on parle si peu. Frôlant les 25%, le chômage est quant à lui 2,5 fois plus élevé que partout ailleurs dans l’Hexagone. L’addition est particulièrement salée pour les 15-24 ans : 37% des actives et 43% des actifs de cette tranche d’âge sont ainsi sans emploi. Des chiffres vertigineux qui ne sont pas sans rappeler le lot quotidien des jeunes Grecs, Espagnols ou Portugais. Dit autrement, pour paraphraser Emmanuel Macron, « le 9-3, c’est Athènes sans le soleil ! ».

Territoires perdus

En dépit de la batterie de contrats aidés déployés depuis le début du quinquennat par une gauche championne du concours Lépine de l’assistanat, la jeunesse de nos banlieues demeure reléguée à la périphérie du marché du travail et, ce faisant, de la société française. Cette mise au ban économique et sociale est d’autant plus dévastatrice que ces « territoires perdus » concentrent déjà un grand nombre de difficultés structurelles. Bien que l’on ne puisse feindre d’ignorer les milliards d’euros consacrés à la rénovation urbaine à travers l’ANRU, force est de reconnaître que les politiques publiques ont préféré s’attaquer aux murs plutôt qu’aux âmes. Bien que réhabilitée, une cité sensible reste sensible si près de la moitié de ses habitants demeure à la remorque du marché du travail. Dès lors, le chômage, et son corollaire qu’est la pauvreté, constitue nolens volens le creuset de la délinquance et du repli communautaire qui frappent une fraction, certes infime mais croissante, des habitants de nos quartiers.

Les jeunes de banlieue discriminés

Parfaite incarnation de ces fameux « outsiders », la jeunesse de banlieue demeure de fait au seuil d’un marché de l’emploi face auquel elle trouve souvent portes closes. Notre modèle privilégie et surprotège en effet les « insiders », au cœur du marché de l’emploi, au détriment des travailleurs précaires et des chômeurs. Ainsi, comme le révèle l’OCDE, plus de 80% des embauches s’effectuent aujourd’hui en France via des CDD, lesquelles débouchent, selon l’INSEE, une fois sur deux sur un autre CDD et une fois sur cinq sur une période de chômage. Et l’ONZUS d’ajouter que les diplômes du supérieur ne vaccinent pas non plus contre la précarité dans les quartiers.

Certes, ce constat pourrait être étendu à l’ensemble de la jeunesse hexagonale, comme l’a démontré Julien Gonzalez dans une note pour la Fondapol selon qui « le nombre de bac +5 délivrés est deux à trois fois supérieur à ce que le marché du travail est en mesure d’absorber » – mais un constat s’impose comme un couperet : cette dure réalité frappe d’abord et surtout les diplômés de nos banlieues, rarement encartés à l’UNEF.

Quand l’UNEF trahit la jeunesse

Dans ce contexte, en s’attaquant pêle-mêle aux licenciements économiques, aux indemnités prud’homales ou à la négociation collective, la première version de la loi Travail – aussi audacieuse qu’inattendue – s’employait à assouplir notre marché de l’emploi, au profit (enfin !) des « outsiders ». C’était sans compter sur l’opiniâtreté et les archaïsmes d’une partie de la jeunesse (de gauche) qui, vingt-cinq ans après la chute du bloc soviétique, n’a toujours pas jeté aux orties ses oripeaux idéologiques et sa novlangue anticapitaliste. Et tant pis si une trentaine d’économistes, parmi lesquels Jean Tirole, notre Prix Nobel d’économie, ont plaidé en faveur de l’avant-projet de loi dans une tribune publiée dans Le Monde.

En opposant une fin de non-recevoir à la première mouture du texte, la gauche de la gauche, l’UNEF et certaines centrales syndicales, prisonnières de leurs vieilles lunes, ont ainsi sacrifié – sur l’autel de la préservation des intérêts particuliers – la partie la plus fragile de la jeunesse française. Une trahison en bonne et due forme que les éléments de langage tonitruants du Premier ministre (parler d’ « apartheid » étant, si ce n’est excessif, a minima erroné !) et la palette de nouvelles mesures dévoilées mercredi ne sauraient complètement dissiper.

Résultat : sur le front de l’emploi, en dépit des anathèmes et des grands discours, aujourd’hui comme depuis quarante ans, rien ne bouge dans nos banlieues, ou si peu. La procrastination politique n’a dès lors pour autre effet que d’inscrire l’impérieuse nécessité de changement dans le cadre hautement défavorable de l’urgence. Alors qu’une partie de notre avenir s’y joue aujourd’hui plus que jamais, nos quartiers brûlent et nous regardons ailleurs…

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