La folie des banques centrales : pourquoi la prochaine crise sera pire

Pour Patrick Artus et Marie-Paule Virard, la monnaie est désormais déconnectée de l’économie réelle.

Par Delphine Granier.
Un article de Generationlibre

Face à une économie européenne instable, la Banque centrale européenne a annoncé, le 10 mars dernier, un nouvel assouplissement de sa politique monétaire. Dans La folie des banques centrales paru aux éditions Fayard, début 2016, Patrick Artus (économiste) et Marie-Paule Virard (journaliste économique), analysent la fuite en avant dans laquelle sont engagées les banques centrales et tentent, afin d’éviter une prochaine crise qui pourrait être pire, de définir ce à quoi ressemblerait une « bonne » politique monétaire.

Des politiques monétaires expansionnistes déconnectées de l’économie réelle

la folie des banques centralesDepuis la crise de 2008, les politiques monétaires menées par les pays de l’OCDE sont de plus en plus expansionnistes, cherchant à tout prix à redonner vie au crédit et à la croissance. « C’est la première fois dans l’histoire de l’économie moderne que tous les marchés financiers du monde sont à ce point, et en même temps, gavés de liquidité ».

Anesthésiés par cet afflux de liquidité, les acteurs financiers ne se soucient plus de la gestion du risque. Tout se déroule finalement comme si « les traders s’étaient convaincus d’avoir souscrit à une assurance tous risques auprès des banques centrales ». La création monétaire bat ainsi son plein mais la création de richesse reste, elle, au point mort.

La monnaie est désormais déconnectée de l’économie réelle. Malgré les espoirs placés dans les politiques monétaires expansionnistes, on observe que la croissance mondiale ralentit. La « potion magique monétaire » s’avère incapable de relancer des économies dont les blocages sont structurels. Inonder les marchés de liquidité ne rime à rien quand la seule solution consiste à mener les réformes structurelles majeures, repoussées depuis trop longtemps.

Des banquiers centraux « à tout faire »

« L’immense pouvoir dont jouissent les banquiers centraux est proportionnel aux espoirs que le monde met dorénavant en eux ». Les outils de politique économique « traditionnels » – permettant d’agir sur le « prix » de l’argent via les taux directeurs – s’étant révélés hors d’usage, gouvernements, opinions publiques et marchés ont, de concert, placé tous leurs espoirs dans les banques centrales. Une lourde responsabilité qui a mené les banquiers centraux à outrepasser largement leur mandat et à se donner d’autres moyens d’agir.

Les mécanismes de « Quantitative Easing » (QE) ont ainsi permis aux banques d’agir sur la quantité de monnaie en circulation. En rachetant de la dette auprès des banques, compagnies d’assurance et autres fonds d’investissement, la banque centrale crée de la monnaie et remet de l’argent en circulation. En jouant sur la monnaie, le QE constitue une menace potentielle pour la stabilité financière du monde.

Les politiques monétaires expansionnistes fabriquent des effets pervers structurels. En injectant de façon artificielle des liquidités, les prix des actifs ne correspondent plus à leur valeur réelle et les primes de risque ne couvrent plus le risque réel. En résultent le retour des bulles et un écrasement des primes de risque. En abaissant les taux d’intérêt, le QE protège les emprunteurs (États, entreprises ou ménages) les plus fragiles et incitent les plus « faibles » à profiter du contexte. « En évitant la disparition des « faibles », les politiques monétaires trop laxistes contrarient le processus de « destruction créatrice » (…). La « mauvaise » économie chasse la « bonne » ».

Les outils monétaires alternatifs au QE étant hors d’usage et le système ne tenant que par l’afflux de liquidités gratuites, dans une économie au ralenti, la « sortie » du QE est une question délicate. Pour autant, un excès de liquidité et l’incapacité des banques centrales à lutter contre une potentielle récession mettraient un terme à la politique monétaire contra-cyclique. L’occasion et l’urgence de revoir le mandat des banques centrales et de composer une politique monétaire alternative au service de l’économie réelle.

Propositions pour une « bonne » politique monétaire

Si les banques centrales ne peuvent pas tout, la BCE a, malgré tout, sauvé la zone euro de la crise en 2013. Il est donc nécessaire de revoir en profondeur les termes de son mandat. « Entre toute-puissance et impuissance, il faut absolument trouver une troisième voie ».

Alors que nous sommes entrés dans une période de croissance sans inflation, l’objectif central de lutte contre l’inflation des politiques monétaires mérite d’être révisé. « Si la stabilité monétaire reste l’objectif principal des politiques monétaires, et le taux d’intérêt à court terme son instrument privilégié, une réaction adaptée à l’évolution des conditions financières s’impose ». Il s’agit donc de « confier à la banque centrale un mandat élargi à la stabilité macroprudentielle afin de lutter contre le risque systémique en se donnant les moyens de stabiliser le cycle du crédit ». Le mandat des banques centrales n’a pas vocation à rester intangible mais doit être adapté aux défis du moment.

La seconde difficulté liée à l’objectif d’inflation est l’ignorance de la croissance réelle. Alors qu’il faudrait une institution capable de maintenir un niveau de liquidité adapté aux besoins de l’économie réelle, la BCE définit sa politique monétaire sans tenir compte de la croissance réelle. Il est urgent que les banquiers centraux laissent de côté l’objectif d’inflation pour s’attacher à répondre au problème de base : « quelle est la quantité de liquidité nécessaire au bon fonctionnement de l’économie ? ».

Enfin, une « bonne » politique monétaire doit être coordonnée au niveau international. Dans un contexte financier globalisé, il est indispensable que les banques centrales adoptent des principes de politique macro prudentielle communs. En pratique, le FMI devra jouer un rôle central pour coordonner les politiques monétaires.

« Nous entrons dans l’ère de la crise financière permanente, jusqu’à ce qu’un coup de tabac, plus dévastateur que les autres, déclenche une nouvelle crise mondiale et mette la planète à feu et à sang ». A moins que nous nous donnions les moyens de bâtir une nouvelle politique monétaire.

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